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Le Meilleur des mondes

Une gentrification positive : Le modèle de Détroit

Les villes américaines ont longtemps été le contre-exemple de ce qu’il fallait faire en matière de renouvellement urbain : trop étendues, trop organisées en quartiers aux communautés cloisonnées, trop de zones commerciales cannibalisant l’économie locale… mais les choses changent. Et si finalement contre toute attente elles devenaient le modèle à suivre ?

Olivier Amiel

Olivier Amiel

Olivier Amiel est docteur en droit de la faculté d’Aix-en-Provence, a enseigné à l’université internationale francophone Senghor d’Alexandrie et a exercé en tant qu’avocat au barreau des Pyrénées-Orientales. Il a été maire adjoint de Perpignan chargé du logement, du renouvellement urbain et de la politique de la ville de 2014 à 2019.

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Tout va toujours très vite aux Etats-Unis pour le pire comme pour le meilleur, c’est ainsi que Portland la ville la plus polluée du pays par le passé est devenue pionnière en matière environnementale, que Los Angeles qui additionnait toutes les défauts possibles se réinvente en les corrigeant avec ce que l’on nomme le « troisième L.A. » mouvement innovant en matière de logement, transport et concertation citoyenne.

Dans ces villes américaines qui perpétuent le mythe du « phénix » on évoque souvent le cas de Détroit, cela semble logique pour une ville dont la devise est depuis l’incendie qui l’a ravagée en 1805 : « nous espérons des temps meilleurs, elle renaitra de ses cendres ». 

La résilience de Détroit qui connaît une incroyable renaissance après avoir été frappée par la désindustrialisation, les émeutes raciales, la perte de deux tiers de sa population, la corruption municipale et la mise en faillite a de quoi intriguer et inspirer. 

La banqueroute de 2013 que nous avons trop souvent regardée en France comme un événement tragique alors qu’il s’agissait plus d’une procédure strictement judiciaire qui a finalement permis à la ville d’éponger ses dettes grâce à une mobilisation spectaculaire de l’Etat du Michigan, des fondations philanthropes (les omniprésentes « nonprofit organizations ») et des retraités dans un grand élan de solidarité appelé « the Grand Bargain ». 

En seulement une année la ville a pu repartir de zéro et financer un programme de retour des services publics sans avoir à vendre ses œuvres d’art comme cela avait été envisagé. 

Mais l’autre événement majeur qui marque la renaissance de Détroit est l’investissement privé depuis moins de dix ans de deux grandes fortunes de la ville, Mike Illitch et surtout Dan Gilbert qui a dépensé à lui seul près de 6 milliards de dollars. À eux deux ils ont littéralement racheté le centre ville « Downtown » pour accueillir les bureaux de leurs compagnies et loger leurs employés. Bien entendu cela rappelle l’industrialisation automobile de la ville avec un certain Henry Ford et la nécessité d’accueillir ses ouvriers. Et ce, avec la même erreur apparente de la ségrégation raciale à savoir le nouveau Downtown est occupé majoritairement (80%) par des jeunes blancs de classe sociale aisée. Les précédents mouvements de ségrégation urbaine ont débouché sur les émeutes de 1967 avec le déplacement des blancs à l’extérieur de la ville. S’agit-il d’un phénomène inverse ? 

En fait peu de personnes ont été touchées par cette gentrification puisque Downtown était largement vide et ne représente que 5% du territoire. De plus, il s’agit d’un mouvement banal de l’évolution de beaucoup de villes dans le monde France comprise qui se félicitent de ce changement avec l’arrivée de « bobos » ou de « hipsters ». 

En France la gentrification est un tabou. Le sentiment égalitariste post-soixante-huitard voit d’un très mauvais œil ce phénomène. Il n’y a pas un seul projet de renouvellement urbain visant à faire revenir des classes plus favorisées dans des quartiers populaires qui ne souffre pas d’une contestation d’une prétendue « chasse aux pauvres ».  C’est d’ailleurs étrange que pour les bien-pensants de notre pays la mixité sociale ne puisse être acceptable que dans l’imposition de loger des classes sociales défavorisées dans des quartiers favorisés et non l’inverse. 

Pourtant à Détroit, de l’avis de tous les acteurs du renouveau de la ville qu’ils soient élus, promoteurs, responsables d’associations, représentants de communautés… l’arrivée de l’argent de Gilbert et Illitch est une bonne chose malgré l’absence de mixité dans le Downtown gentrifié.

Le pragmatisme l’emporte sur l’idéologie comme l’affirme Maurice Cox, ancien Maire de Charlottesville actuellement responsable de la planification et du développement à la municipalité de Détroit : la gentrification a permis de sauver des immeubles vacants, le retour d’habitants, de travailleurs donc de contribuables qui alimentent les caisses de la ville permettant ainsi une intervention publique dans les autres quartiers. 

Détroit prouve que la gentrification peut être positive et bénéfique à tous si elle s’accompagne d’une vigilance en matière de politique sociale et inclusive pour l’ensemble des habitants. C’est un discours qu’on retrouve bien entendu chez les associations et fondations caritatives (Midtown Detroit Inc., Live6, D4…) mais également chez les promoteurs soucieux de la pérennité de leurs actions, notamment le troisième plus important investisseur de la ville derrière les deux milliardaires « The Platform » qui n’hésite pas à intervenir dans des quartiers moins prestigieux et moins économiquement porteurs.

Parallèlement à ce renouveau urbain spectaculaire la ville a hérité et garde de la crise un élan créatif et innovant avec ses artistes venus de tout le pays et ailleurs, ses 1400 fermes urbaines qui nourrissent 20.000 personnes, ses projets de constructions solidaires et sociales et surtout un esprit libre et combatif. 

On a compris ici qu’il est possible de gentrifier positivement pour l’ensemble de la ville et que faire de l’argent pour les investisseurs privés n’est pas un tabou si cela s’accompagne d’une politique solidaire et inclusive. 

Ce pragmatisme est bien plus efficace que les beaux discours sur les méfaits de la gentrification qu’on entend trop souvent en France. L’accepter sans retenue ou la refuser entièrement, conduit toujours à délaisser des quartiers populaires et maintenir voire favoriser l’entre soi social générateur de tant de maux. 

Un juste milieu est envisageable avec ce modèle de Détroit d’une gentrification limitée à un quartier permettant le retour de revenus fiscaux qui alimentent le développement de l’ensemble d’une ville qui ne perd pas son âme.

Une des expressions favorites dans le Michigan est « Si Détroit peut le faire, tout le monde peut le faire… ». Nos villes françaises aussi ? 

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