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Mort assistée

Un père de famille de 41 ans euthanasié à sa demande parce qu’alcoolique : jusqu’où iront les Pays-Bas dans l’application de leur législation ?

Aux Pays-Bas, un homme de 41 ans a été euthanasié pour mettre fin à une longue lutte contre sa dépendance à l'alcoolisme. Un acte rendu possible par la loi néerlandaise, qui pourrait même élargir prochainement les conditions de recours à la fin de vie assistée.

Carine Brochier

Carine Brochier

Carine Brochier est économiste de formation, mais s'est très vite positionnée sur les questions de bioéthique. Depuis dix ans, elle travaille au sein de l'Institut Européen de Bioéthique basé à Bruxelles. Elle anime débats, conférences et est l'auteur de nombreux rapports, dont Euthanasie : 10 ans d'application de la loi en Belgique.

Elle anime également quelques émissions dans les médias belges.

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Atlantico : Aux Pays-Bas, un homme de 41 ans a été légalement euthanasié car il était alcoolique et jugeait que la mort était le seul moyen pour lui de vaincre son addiction. Ne peut-on voir dans un tel cas de figure une certaine forme de dérive du principe de la fin de vie légale ?

Carine Brochier : Plusieurs éléments interviennent dans votre question. Tout d’abord, soulignons le long combat, d’abord caché, de Mark Langedijk, cet homme abîmé par l’alcoolisme, qui a lutté. Le témoignage de son frère, Marcel, mentionne huit ans de descente en enfer et de 21 prises en charges par différentes structures hospitalières ou autres. La souffrance psychique de Mark, qui, selon les dires de ses proches, n’arrivait pas à exprimer ce qui se passait en lui, a dû être immense. On ne pourra le nier.

Or, selon le texte de loi dépénalisant l’euthanasie aux Pays-Bas, une personne majeure peut demander à être euthanasiée si elle subit une souffrance physique ou psychique insupportable et inapaisable, et que toutes les possibilités (maladie incurable) ont pu être envisagées. Maintenant, comme l’ont très justement exprimé récemment plus de 60 spécialistes, psychiatres et psychologues en Belgiquecomment être sûr, dans le cas d’une maladie psychique, qu’un déclic ne se fera pas demain ou qu’un événement inattendu, une rencontre, un petit quelque chose, ne changera pas toute la donne, faisant que la personne soudainement commence à revivre ?

Les associations qui accompagnent les personnes alcooliques dans la durée témoignent que cela arrive parfois après dix ans de lutte ! Cela a été l’espoir des parents de cet homme dont on ne peut que saluer le courage.

Un autre aspect lié à l’euthanasie est celui de la liberté de la personne et à sa faculté de choisir la mort sans qu’aucune contrainte n’influence sa décision. Nous connaissons tous autour de nous des personnes fragiles et peut-être dépendantes à la drogue ou à l’alcool. Sont-elles vraiment libres de leurs choix ? La souffrance ne les enferme-t-elle pas dans un carcan qui les pousse aux extrêmes du non-retour ? Quid si un médecin accepte de participer à cet extrême non-retour ? Comment la personne malade et affaiblie pourrait-elle résister ?

Vous voyez, on croyait pouvoir inscrire dans une loi des conditions bien strictes que nous pourrions contrôler de A à Z, et aujourd’hui on réalise que, non seulement on peut difficilement contrôler ce qui est incontrôlable (souffrance insupportable, inapaisable), mais qu’en plus, il serait malvenu de vouloir contrôler parce que la personne souffre et que l’euthanasie est devenue une solution, un "acte de soin" comme un autre, accessible plus ou moins facilement au nom de la toute-puissance de l'autonomie.

Oui, il y a des dérives. Oui, nous nous autorisons à interpréter les termes de la loi. Et c’est l'une des raisons pour lesquelles, il vaut mieux, me semble-t-il, ne pas ouvrir la porte à la pratique de l’euthanasie.

La loi néerlandaise sur l'euthanasie inclut désormais "l'isolement social et la solitude". Alors que l'euthanasie était initialement tournée vers ceux qui souffraient des grandes souffrances incurables, doit-on s'attendre désormais à voir de plus en plus de troubles ou maladies pouvant être légalement "réglés" par l'euthanasie ?

Edith Schippers, ministre de la santé des Pays-Bas, parle en effet de vouloir autoriser dans une nouvelle loi l’euthanasie pour les personnes âgées qui ne sont pas malades, mais qui estiment que leur vie est "accomplie" (Voltooid leven). Au nom de leur autonomie et de leur faculté à décider de leur propre vie, nos aînés de plus de 75 ans par exemple demanderaient à un "assistant de fin de vie" de provoquer leur mort.

En passant, relevons la contradiction : ces personnes se veulent autonomes, mais demandent qu’on les fasse mourir. On nous dira qu’il vaut mieux cela qu’un suicide… Toutefois, il me semble qu’il y a une troisième voie qui n’est ni le suicide, ni l’euthanasie. Mais c’est une autre question.

Ce débat chez nos voisins du Nord de l’euthanasie pour vie "accomplie" est important et suscite pas mal de questions. Et d’ailleurs, la semaine dernière, Els Van Wijngaarden a publié une thèse doctorale à l’Université d’Utrecht à ce sujet. Elle a suivi plusieurs personnes âgées en demande d’euthanasie pour vie "accomplie" et a répertorié scrupuleusement ce qu’elles exprimaient.

On s’aperçoit que ce n’est pas forcément la solitude de ces personnes âgées qui provoque la demande d’en finir, mais surtout la façon dont elles ont vécu leur vie, l’ayant maîtrisée, dans un cadre matériel confortable, ne voulant dépendre de personne.

Voyant leur corps et leurs facultés s’affaiblir, il leur est inconcevable de changer de mode de fonctionnement. Elles se ferment sur elles-mêmes, refusant qu’on les aide, refusant de regarder vers leur famille et d’en apprécier encore les petites joies, ne comprenant pas que, même dépendantes et fragiles, elles apportent un autre sens aux relations avec leurs proches. Et pourtant, combien d’entre nous se sentent plus humains à côtoyer une grand-mère qui faiblit et a besoin de notre aide ? Se pourrait-il que la faiblesse et la fragilité nous humanise ? Pourrions-nous oser un autre type de lien et d’échanges avec nos parents au moment où la force et l‘apparence ne les dissimulent plus à nos cœurs ?

Ce qui me semble nouveau dans la thèse d’Els Van Wijngaarden, c’est que ces personnes âgées n’ont tout simplement plus envie d’être "en lien" avec leurs proches. Ce n’est donc pas uniquement un problème de solitude comme vous le mentionnez mais de refus d’entrer en relation. Cela fait vraiment penser à une forme d’autisme !

Et vous savez, aux Pays-Bas comme en Belgique, l’autisme entre dans la catégorie des maladies pour lesquelles certains médecins acceptent de provoquer la mort de leur patient.

Voir des personnes isolées souffrant d'alcoolisme ou de dépression avoir recours à l'euthanasie ne révèle-t-il pas quelque part l'échec de nos sociétés à accompagner ces personnes ? La mort assistée est-elle vraiment l'unique porte de sortie pour ces personnes ?

  1. Reprenant ce cas douloureux que vous mentionnez, on perçoit combien cela a dû être éprouvant pour toute cette famille, l’épouse, les parents, le frère, sans parler de ses deux enfants que ce papa a serrés une dernière fois dans ses bras avant d’être occis : ils ont aussi tout essayé, ils ont essayé jusqu’où ils pouvaient. La société a aidé et soutenu. Était-ce assez ? Cela justifiait-il qu’on provoque la mort de Mark ?

Etait-ce la seule solution ? Car en fait, la mort provoquée par l’euthanasie permet-elle de clore le chapitre ? Imaginons où cela peut nous amener car les dépendances, la souffrance, nos limites corporelles et psychologiques, la solitude et la vieillesse, font partie de notre quotidien et de notre vie.
Faut-il régler "tout cela" par une injection létale en arguant que l’autonomie de la personne qui souffre nous dédouane de toute autre initiative, et nous oblige à "être d’accord" au risque de passer pour des insensibles ?

Le médecin qui a euthanasié Mark l’a sans doute fait avec la meilleure intention qui soit. Mais que reste-t-il après ? Quels sont les effets délétères et collatéraux de la culture euthanasique chez les personnes âgées, leurs enfants, les soignants qui en sont les acteurs ?

Très régulièrement et de plus en plus, à l'Institut Européen de Bioéthique, nous accueillons les témoignages de proches et de soignants abîmés et perdus par cette euthanasie qui se banalise, quoi qu’en disent certains. Une psychologue accompagnant une équipe soignante soulignait le fait qu’un médecin qui pratique une euthanasie doit se "déshumaniser" pour tenir le coup.

Pour vos lecteurs qui lisent le néerlandais, les dernières lignes du témoignage du frère "survivant", Marcel, expriment le drame et les déchirures conséquences de cette mort provoquée !

La pratique de l’euthanasie a un impact évident sur les "survivants", nous tous, sur notre mode de pensée, d’éduquer, de prendre soin. Cet impact a commencé en Belgique il y a presque 15 ans, et se répercutera de génération en génération si nous n’arrêtons pas la déferlante.

Voulons-nous des soignants humains pour prendre soin de nous et de nos proches ? Car là est le véritable enjeu.

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