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Agressés dans le public, exposés dans le privé

Un an après l’attentat de l’Hyper Cacher et quatre ans après celui de l’école Ozar Hatorah, le choix cornélien de la scolarisation des enfants juifs

La montée des violences antisémites, les tueries de Toulouse en 2012 et l'attentat de l'Hyper casher alimentent le sentiment d'insécurité dans les écoles publiques, au sein desquelles sont répertoriées de plus en plus d'incidents antisémites, mais aussi la peur que les écoles juives soient ciblées par les attentats terroristes. Face à ce dilemme cornélien, de plus en plus de familles juives choisissent de scolariser leurs enfants dans des écoles privées.

Sacha Reingewirtz

Sacha Reingewirtz

Sacha Reingewirtz est président de l'Union des étudiants juifs de France (UEJF). L’action de l’UEJF cible notamment les préjugés racistes et antisémites dans les classes au travers du programme Coexist. 

Voir la bio »Ariel Goldmann

Ariel Goldmann

Ariel Goldmann est un avocat français. Il est Vice-Président du CRIF de 2007 à 2014 et est élu en avril 2014, Président du Fonds Social Juif Unifié. 

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Atlantico : Roger Cukierman, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), a affirmé ce lundi que par "crainte " qu'ils ne soient insultés ou battus, un tiers des enfants juifs seulement sont scolarisés par leurs parents à l’école publique. D'où tient-il ce chiffre alarmant ? Avez-vous, vous aussi, remarqué que le sentiment d’être de moins en moins en sécurité a poussé certaines familles juives à se tourner vers les établissements privés pour la scolarisation de leurs enfants ? 

Sacha Reingewirtz : C’est malheureusement un mouvement que l’on observe depuis 15-20 ans et qui est plus en plus présent. Personne n’a le chiffre exact. C’est non seulement un ressenti mais c’est aussi ce qui est enregistré, en tout cas auprès des personnes avec lesquelles l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) est en lien. En effet, nous observons une scolarisation dans le privé qui ne cesse de progresser. Dans les établissements publics, de plus en plus d’incidents où les enfants juifs sont pris à partie sont répertoriés, ce qui pousse très souvent les familles à se détourner de ces écoles. 

Ariel Goldmann : Le chiffre d'un tiers des enfants juifs dans les écoles publiques date d'une enquête commandée par le FSJU  et dont les résultats ont été publiés en 2004 ! Les choix des parents vers les écoles privées répondent à différentes motivations. Certains font le choix de l'école privée comme la plupart des Français sur des critères de renommée, de cadrage, sur une perpective de réussite, et au vu de ce qui est perçu comme un échec de l'Education nationale dans ce qu'on appelle les territoires perdus de la République. D'autres ont fait le choix de l'école juive, ils sont un peu plus de 31 000 élèves à la rentrée 2015, en grande majorité parce que les parents souhaitent une éducation complémentaire pour leurs enfants basée sur la connaissance approfondie des textes de la tradition juive que sont la Bible et le Talmud. C'est donc avant tout un choix positif.

Ce qu'évoque Roger Cukierman, c'est l'augmentation progressive des élèves qui arrivent à l'école juive parce qu'ils ne peuvent plus rester à l'école publique, soit après avoir souffert de l'antisémitisme, soit parce qu'ils le ressentent de manière tellement prégnante qu'ils préfèrent partir avant. Ils sont près d'un millier d'élèves à avoir fait ce choix cette année en direction de l'école juive. Nous n'avons pas de chiffres pour les autres réseaux d'enseignement privé.

Depuis combien de temps ce phénomène de repli de la communauté juive est-il à l’œuvre ? Dans quelle mesure est-il directement lié aux tueries de Mohammed Merah de 2012 et à l’attentat de l’Hyper casher de 2015 ? D’autres événements ont-ils pu influencer les décisions en termes de scolarisation des familles juives ? 

Sacha Reingewirtz : Ce mouvement a commencé au début des années 2000 et n’a cessé de prendre de l’ampleur au cours de la décennie 2000-2010 qui a vu une montée en flèche des actes antisémites enregistrés et répertoriés en France. Ce phénomène qui prend forme au niveau de la société se ressent inévitablement dans les classes. En effet, il est beaucoup plus compliqué pour de jeunes enfants de se prémunir et de se défendre contre les violences antisémites. A cet âge-là, il suffit d’un incident pour qu’un enfant soit affecté, ce qui justifie parfois d’une décision des parents de changer d’établissement.  

La tuerie de Toulouse a eu un impact très fort dans la mesure où des enfants ont été assassinés de sang froid tout simplement parce qu’ils étaient juifs. Cela a engendré un traumatisme profond au sein de la communauté juive, non seulement à Toulouse mais aussi dans le reste de la France. L’attentat de l’Hyper casher n’a fait que renforcer les peurs et les appréhensions. L’actualité internationale a également parfois des incidences : suite à un embrasement au Proche-Orient, on constate souvent une montée de l’antisémitisme. Toutefois, en 2015, il y a eu une recrudescence des actes antisémites enregistrés en France alors qu’il n’y avait pas eu de tensions spécifiques au Proche-Orient. Il existe donc un niveau incompressible d’antisémitisme en France qui n’est pas seulement lié au conflit israélo-palestinien. L’antisémitisme a plusieurs sources : l’extrême-droite, un antisémitisme musulman avec une montée des théories islamistes radicales, la percée sur Internet des théories complotistes relayées par des gens comme Dieudonné ou Alain Soral qui ont une influence grandissante auprès des jeunes, une concurrence de mémoire qui accuse les Juifs de s’accaparer tous les malheurs du monde, un niveau constant de préjugés sur la richesse, le pouvoir, l’influence dans les médias et la finance et enfin, un antisionisme extrêmement virulent qui assimile les Juifs de France aux Israéliens et criminalise toute affection pour Israël. 

Ariel Goldmann : Ce phénomène a été remarqué depuis le début des années 2000, à l'occasion de la seconde Intifada, par le déplacement malheureux du conflit israélo-palestinien dans les coures de récréation des établissements de la République. Le drame d'Ilan Halimi puis celui de Toulouse n'ont fait qu'accentuer le phénomène. Il est très sensible depuis la rentrée 2014 avec environ 800 élèves venant de l'école publique dans l'école juive, et à cette rentrée un millier. Là encore, nous n'avons pas les chiffres des autres réseaux. A ces chiffres, il convient d'ajouter ceux qui ont augmenté dans le prolongement des drames de Toulouse et de Vincennes et ceux des départs vers l'étranger ; au départ de l'école juive ils étaient un peu plus de 1000 élèves.

Néanmoins, les enfants juifs scolarisés dans des écoles confessionnelles ne sont-ils pas encore plus exposés au risque d’attentats ? Les parents ne sont-ils pas là face à un dilemne cornélien ? Que privilégier ?

Sacha Reingewirtz : Suite à la tuerie de Toulouse, tous les parents qui avaient scolarisé leurs enfants dans une école juive ont eu peur. Il y a effectivement un dilemme cornélien. La crainte que les élèves puissent être victimes d’antisémitisme à l’école s’ajoute à l’angoisse liée au fait que les élèves des écoles juives sont parmi les premières cibles des auteurs d’actes terroristes. C’est pourquoi, parfois, certains élèves sont sortis des écoles juives pour être mis dans des écoles privées, quand les parents en ont les moyens car la scolarité dans les écoles privées est onéreuse. Idéalement, il faudrait que le choix de l'établissement où les enfants juifs effectuent leur scolarité soit un choix individuel. Malheureusement, de nombreux parents sont contraints d’inscrire leurs enfants dans des écoles privées. C’est profondément regrettable. 

Ariel Goldmann : Certains, une minorité, ont quitté l'école juive pour se réfugier dans des écoles privées non juives parce qu'ils ont le sentiment d'être une cible. Mais la majorité des enfants se sentent en sécurité dans les écoles juives, dont on n'a pas cessé ces dernières années de renforcer la protection. La présence des militaires ou de policiers selon les cas est un élément essentiel de ce dispositif de sécurité.

Bien évidemment, la situation n'est pas uniforme sur le territoire français. La localisation des établissements est un élément essentiel pour les parents, car au-delà de l'école se pose la question de la sécurité de leurs enfants pendant les trajets scolaires et pendant leurs loisirs. Il est inacceptable en France que le Juif doive se cacher pour subsister. C'est pourquoi, comme tout citoyen français, nous attendons des politiques un rétablissement d'une sécurité de base pour tous. C'est une question de société et de valeurs communes, pas que d'école ou de protection.

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