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Emmanuel Macron Mark Rutte Charles Michel Ursula von der Leyen plan de relance européen
Emmanuel Macron Mark Rutte Charles Michel Ursula von der Leyen plan de relance européen
©STEPHANIE LECOCQ / POOL / AFP

Plus c’est gros, plus ça passe

Un accord européen qui ne coûtera rien au contribuable français ? Voilà les raisons pour lesquelles vous pouvez ne PAS y croire

Mathieu Mucherie revient sur le plan de relance européen et sur la question de son financement. Thierry Breton a notamment affirmé cette semaine que ce plan "ne sera pas payé par les Européens".

Mathieu  Mucherie

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

Voir la bio »

Thierry Breton, mardi matin sur France info (devant deux journalistes imbéciles qui n’ont pas relevé et sont aussitôt passé à autre chose) : je cite : « Le plan de relance européen ne sera pas payé par les Européens ». 

Ahh.

Si le plan de relance européen (le gloubi-boulga de 750 milliards qui agrège des prêts et des transferts) n’est pas payé par des Européens, ceux d’aujourd’hui ou leurs enfants, alors il devra en toute logique être payé par des Africains, ou des Américains, ou des Asiatiques. J’écarte en effet les Océaniens et les habitants des pôles, qui ne m’ont pas l’air d’être assez nombreux. J’écarte aussi les extraterrestres, une base fiscale trop incertaine tant qu’on ne connait ni leur degré de consentement à l’impôt européen, ni le taux de changes de leur monnaie avec l’euro. J’écarte également les GAFA (le soir même, celui qui a nommé Thierry Breton à son poste suggérait que la facture serait envoyée aux… « géants du numérique » !!) car ce n’est pas juridiquement fondé : encore très récemment, l’amende de 13 milliards contre Apple en Irlande, dont nos officiels et nos médias se gargarisaient depuis des années, a été éliminée en appel. De toute façon, il y a comme un problème d’ordre de grandeur (on parle de 750 milliards), sans compter que la justification économique serait un peu mince, cependant que nous n’aimerions pas que les prochains plans de relance américains ou chinois soient payés par LVMH, Airbus, Peugeot ou autre. 

Mais examinons tout cela plus en détail :

Hypothèse n°1 : les Africains payent le plan de relance européen : 

Ce ne serait pas très charitable, et guère cohérent au moment où on fait semblant de s’organiser pour annuler leurs dettes (comme chacun sait de l’Elysée au Vatican, il faut annuler la dette des satrapies africaines, mais ne surtout pas demander à la BCE d’annuler les dettes européennes qui sont déjà dans son bilan, ou d’aider les Européens les plus endettés à 12%/an dans des crédits revolving dans un monde de taux nuls).

Hypothèse n°2 : les Asiatiques payent le plan de relance européen : 

Dans l’esprit enfantin de Thierry Breton, j’imagine que cela se ferait par le tarif extérieur commun, c'est-à-dire le protectionnisme à l’entrée du marché européen. Sauf que dans le monde réel ce n’est pas possible : quand on crée un impôt sur les vaches, ce ne sont pas les vaches qui payent l’impôt. Quand on crée une taxe sur un produit coréen ou vietnamien, ce n’est pas le produit qui va payer, c’est le consommateur européen (une application récente nous a été fournie par Trump, dont la fameuse taxation des « produits chinois a été payée par le consommateur américain, comme il est dit dans les manuels de 1ère année d’économie ; et dans un article récent : dans le numéro d'automne 2019 du Journal of Economic Perspectives. Les auteurs Mary Amiti, Stephen Redding et David Weinstein ont constaté que la quasi-totalité des droits de douane de 2018 ont été répercutés sur les importateurs et les consommateurs par le biais de prix plus élevés. En 2019, les droits de douane à l'importation coûtaient aux consommateurs et aux entreprises américaines qui achetaient des produits étrangers 3,2 milliards de dollars par mois en taxes supplémentaires et 1,4 milliard en pertes commerciales. Les prix des produits soumis à des droits de douane ont bondi de 5 à 25%. Étant donné que les droits de douane en 2018 se situaient entre 10 et 30%, cela indique que la plupart des droits de douane ont été répercutés sur les consommateurs et les importateurs américains. Les auteurs ont également montré que l'impact des droits de douane de 2018 n'était pas limité aux changements de prix. Ils ont réduit la variété des produits pour les consommateurs et probablement pesé sur les chaînes d'approvisionnement mondiales. Et il n’est pas possible que nos officiels si compétents et si gentils financent leur méga-plan historique de solidarité via une pénalisation des classes moyennes européennes au moment même où la question du pouvoir d’achat devient très sensible, le tout en mentant effrontément à toute la population comme une vulgaire Buzyn sur la vraie nature de la taxation : ce serait trop horrible. 

Hypothèse n°3 : les américains payent le plan de relance européen : 

Soit par des taxes protectionnistes, mais alors il faudra expliquer l’intérêt de voter Macron plutôt que Le Pen en 2017, et expliquer pourquoi nous avons critiqué Trump pendant 4 ans pour 250 milliards de taxes « anti-chinoises » avant de faire trois fois pire. Soit par les fameuses GAFA trop riches pour être honnêtes, sauf que ce n’est ni légal, ni judicieux, ni possible en toute impunité, ni au niveau. Mêmes remarques que précédemment sur ceux qui vont vraiment payer, au final, dans le monde réel : des consommateurs bien de chez nous.

Mais admettons que l’on tente de raser gratis. 

Sans passer par les méthodes péronistes ou macronistes (protectionnisme, défaut sur la dette). Comment pourrions-nous faire pour que le plan européen ne soit pas payé par les Européens, ce qui ressemble un peu à la quadrature du cercle ? 

Il y aurait bien une solution, mais ne comptez pas sur Breton ou sur Macron pour en parler : ils préféreraient passer pour des protectionnistes nazis ou communistes plutôt que d’envisager la voie monétaire toute simple qui va suivre :

a/ Vous faites des déficits, des dettes de 750 milliards (c’est bien le plan européen),

b/ Vous faites en sorte que la BCE achète ces titres de dette sur le marché secondaire (c’est ce qu’elle fait au fil de l’eau depuis 2015 avec les QE, son bilan a enflé de plus de 4000 milliards d’euros),

c/ Là, subitement, petite innovation : au détour de la page 314 alinéa 2 de sa publication mensuelle que personne ne regarde, on apprend qu’une partie de ses titres sont remis, annulés. Ils sont déjà affectés d’un taux d’intérêt faible, et les revenus réalisés par la BCE sur son stock d’actifs sont déjà reversés aux trésors nationaux chaque année : mais, là, étape supplémentaire, ils annulent, ils rayent ces lignes d’un trait, 

d/ Fin de l’histoire. Personne n’a été lésé. Ces dettes ne pèsent plus sur le système, sur les ratios, sur nos enfants, sur l’ambiance. Les marchés financiers ont acheté ces titres à l’émission et ont été rémunérés, ils ne subissent aucun risque et aucun défaut ; les banques se portent bien. La BCE peut fonctionner avec un bilan déséquilibré pendant des décennies (ce n’est pas une firme soumise à une comptabilité privée…), elle ne peut pas faire faillite, en tous les cas pas pour 750 pauvres milliards (c’est à peine plus que ce que sa filiale allemande a couvert il y a une décennie dans le cadre de structures de défaisance obscures pour éteindre le feu des créances douteuses de ses banques régionales gorgées de subprimes…).   

Vous me répondrez qu’il s’agit là d’une sorte de taxe inflationniste, hypocrite et régressive, potentiellement exponentielle ou pousse-au-crime, que les européens payeront tôt ou tard : il y a trois ou quatre décennies, je vous aurais soutenu, sauf qu’il n’y a rien là d’évident de nos jours, car les anticipations d’inflation sont tellement désancrées vers le bas qu’il faudrait vraiment des choses perçues comme fantastiquement hétérodoxes pour se retrouver avec un changement des comportements, des boucles prix-salaires, etc. Dis autrement : de nos jours les banques centrales sont si crédibles qu’elles peuvent faire (presque) n’importe quoi, quand la moindre peccadille pro-inflation se payait cash dans les années 70. A fortiori depuis la grave crise déflationniste du Covid. 
    
Si cette solution ne passe pas, ce n’est pas en raison de ses dangers potentiels : c’est en raison du refus corporatiste du banquier central, qui craint à terme pour sa sacro-sainte indépendance, et qui a des moyens institutionnels très lourds pour la défendre. Donc on ne rasera pas gratis. Donc le plan de relance européen sera payé par les Européens : nous contribuables, et nos enfants jusqu’en 2058, et à la marge les consommateurs européens des prochaines années au travers du tarif extérieur commun. Donc Thierry Breton a menti, et il ne lui reste plus qu’à démissionner. Après tout, ses indemnités de départ ne seront pas payées par le contribuable européen.

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