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Rencontre UE

Turquie : quelle est désormais la meilleure attitude à adopter pour l'Europe face a un Erdogan toujours plus autoritaire ?

Ce mardi 25 juillet une réunion doit se tenir à Bruxelles avec les ministres turcs des Affaires étrangères et européennes Mevlut Cavusoglu et Omer Celik sur fond de tension entre Ankara et Berlin. Malgré les crises et la dérive autoritaire d'Ankara rompre le dialogue avec Erdogan serait une erreur pour les européens.

Michael Lambert

Michael Lambert

Michael Eric Lambert est docteur en Histoire des relations internationales à la Sorbonne - INSEAD (BFC'15Dec) et directeur du Black Sea Institute. 

Ses travaux portent sur les relations entre l'Union européenne, la Russie, et la Chine en Europe centrale et orientale.

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Atlantico : Sur fond de tensions entre Ankara et Berlin et dans un contexte de détérioration des relations entre la Turquie et l'Union européenne, une réunion de "dialogue politique à haut niveau" doit se tenir à Bruxelles avec la présence des ministres des Affaires étrangères et européennes turques. Mais quelle est la meilleure stratégie à adopter pour l'Union européenne et quels sont les rapports de force en présence ?

Michael Lambert : Déjà la surprise c'est que la Turquie vienne. On aurait pu penser qu'elle ne viendrait pas. Il faut se rappeler qu'Erdogan avait quitté le forum économique de Davos pour ne jamais y revenir à cause d'une question qui lui avait été mal posée.

Pour ce qui va être de la relation entre la Turquie et l'Union Européenne, on a d'un côté des Européens qui ont beaucoup d'intérêts économiques en Turquie. Il faut rappeler que le premier pays exportateur en Turquie c'est l'Allemagne. Ca peut donc être un argument de pression. A la fois de la part de Berlin -qui s'il le veut peut sévir-, et également de la part de la Turquie -qui peut choisir de faire des embargos ou bloquer certains de produits-.

Il est difficile de dire qui va tirer avantage de cela. Il est vrai qu'il est possible de remplacer les voitures allemandes par des voitures japonaises. Et pour ce qui est de la population turc en Allemagne, elle ne sera jamais renvoyée. Donc ça peut être en argument de poids, un moyen de pression à l'intérieur de l'Allemagne avec la communauté turque, et un moyen de pression de la Turquie sur les importations.

On peut s'imaginer qu'il s'agit là d'un bon début pour des négociations même si cela s'apparente à un dialogue de sourd. Espérons que ça ne dérape pas trop. Mais de toute façon, les européens vont rester sur une ligne assez calme. Ils parleront éventuellement de plus de difficultés pour les Turcs de venir étudier, voyager… Mais Erdogan n'a pas spécialement envie que sa population aille en Europe.

Il y a aussi de partenariat qui est en train de se nouer avec la Russie : On avait déjà des Allemands qui se rendaient en Turquie mais ils ont diminué, notamment après l'annonce du ministre des affaires étrangères allemand qui demande à sa population d'éviter le pays. Ces touristes pourraient être compensés par des touristes russes. On voit également des rapprochements militaires avec l'achat de système antimissile S 400. La Turquie a bien dit qu'elle en achèterait alors qu'en tant que membre de l'OTAN  évite généralement d'acheter matériel russe même si ce n'est pas une règle explicite.

Faut-il parler avec Erdogan pour essayer de le contrôler ou de le contenir ou faut-il assumer qu'il est impossible de s'entendre avec lui et se lancer dans un véritable rapport de force ? Peut-on imaginer une Europe unie contre la Turquie ?

Dialoguer avec lui sera difficile. Il est très colérique et il a sa vision des choses. Il faut un dialogue très très "soft". Je ne pense pas qu'il faille risquer une confrontation pour plusieurs raisons. L'une des raisons évidentes ce sont les réfugiés. La Turquie a beaucoup de réfugiés et n'aurait qu'à dire "allez-y" pour qu'un fort afflux de réfugiés se rendent en Europe. Deuxième problème, la Turquie est un pays limitrophe et beaucoup de turcs vivent en Europe.

Ensuite les états sont très divisés : on va avoir des bulgares qui pont une grosse crainte vis-à-vis de la Turquie et qui pensent qu'Erdogan est en train de refaire l'empire Ottoman et qui sont les prochains à être sur la liste des annexions. Entre cette position très extrême et celle des du Portugal, beaucoup plus neutre par exemple, il est difficilement pensable de pouvoir faire front commun.

Maintenant ça peut être un problème au niveau de l'OTAN. La position de la Turquie peut radicalement diverger par rapport aux autres membres. Si l'on prend par exemple l'article 5 pour défendre, tous les États doivent voter l'article 5 et si la Turquie devient amie avec la Turquie, elle peut ne pas le voter. C'est évidement du spéculatif mais ce scénario pourrait arriver sur le long terme.

On pourrait ne pas vraiment dialoguer avec lui c'est une possibilité mais d'un niveau géopolitique les conséquences peuvent être très lourdes. Si l'on prend les droits de l'Homme par exemple, comment pourrait-on les défendre si l'on décide de ne plus dialoguer avec Ankara ?  Toujours sur un plan géopolitique, l'Union européenne et les Etats-Unis ont très peur d'une alliance entre la Russie et la Turquie qui ferait référence à l'ancien empire Ottoman. On aurait d'un côté un pays producteur de matière premières, la Russie, et de l'autre un pays qui n'en produit pas. Ensemble, ils seraient très bons amis, ils contrôleraient la quasi-totalité du Caucase, la mer noire serait presque entièrement sous leur contrôle, c'est un autre élément problématique si l'on veut exporter des produits de Roumanie par exemple.

 

Sur un plan géopolitique, s'éloigner de la Turquie c'est d'abord la rapprocher de la Russie et ensuite, sur un plan plus spéculatif, l'amener à réfléchir à la question d'une intégration dans l'union éco eurasiatique, ce qui serait très embêtant pour l'OTAN, pour l'UE et ça ferait un compétiteur majeur par rapport à l'UE, tout du moins sur un plan économique.  Et c'est sans parler de l'approvisionnement en gaz et en pétrole de l'Union européenne qui passent en partie par la Turquie. Ce qui serait un levier de pression supplémentaire pour Ankara.

Il ne faut donc pas rompre le dialogue et voir comment ça évolue mais ce sera juste pour gagner du temps.

On se souvient en mars dernier de l'autorisation de la tenue en France d'un meeting en faveur de la réforme constitutionnelle en Turquie avec la présence du chef de la diplomatie turque.  Cette autorisation avait notamment tranché avec les positions des Pays-Bas et avait provoqué de vives réactions au niveau international et national. Aujourd'hui quel rôle pourrait jouer la France sous la présidence d'Emmanuel Macron dans les relations à mener avec Ankara au niveau européen ?

La position d'Emmanuel Macron vis-à-vis de la Turquie. La Turquie est en confrontation avec des pays avec lesquels nous sommes en désaccord. C'est le cas des Pays-Bas, c'est le cas de l'Allemagne actuellement donc ce sera très compliqué pour eux d'avoir un dialogue bilatéral avec la Turquie. La France dans ce cadre-là pourrait véritablement jouer un rôle de médiateur, pourrait avoir une approche plus inattendue, un peu comme ce qu'elle a fait avec Donald Trump c’est-à-dire étonnamment essayer de renouer un dialogue. Elle pourrait jouer sur certains éléments notamment culturels pourrait jouer un rôle de modérateur, ou tout du moins incarner la voix de l'Europe plutôt que l'Allemagne.

Un autre argument de poids serait que la France a une politique très active au Moyen-Orient, en Afrique, et a, de fait, une influence sur la Turquie. Elle est beaucoup plus entendue et a beaucoup plus d'expertise que l'Allemagne sur ce sujet du fait de sa connaissance et de sa politique au Moyen-Orient, soit l'environnement proche d'Ankara

Il est possible que pour une fois grâce à son analyse et expertise, la France arrive vraiment à rayonner. 

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