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Même les créateurs de la série politique House of Cards, habituellement si doués quand il s’agit de coller à la réalité politique du pays, n’ont pas vu venir le phénomène. Trump serait-il finalement trop singulier pour devenir un personnage de cinéma ?
©Reuters

Lois de la fiction

Trump, homme de l’année pour Time : la consécration d’une trajectoire made in Hollywood

Les Américains en colère qui ont voté pour Donald Trump parlent tous de leur désir de retrouver "la liberté" mais dans leur esprit, méfiance et thèmes conspirationnistes dominent jusqu’à l’obsession. Cette atmosphère de suspicion générale, de complots et de corruption n'a nullement été inventée par les "trumpistes". Le cinéma et les séries d’Hollywood véhiculent depuis longtemps, et de façon également obsessionnelle, cette image-là : celle d’une Amérique à la dérive, malade, et "pourrie par la tête", c’est à dire par ses élites.

Harry Bos

Harry Bos

D’origine néerlandaise, Harry Bos vit et travaille depuis 25 ans en France en tant que programmateur et promoteur du cinéma de son pays natal. Il écrit régulièrement des articles sur le cinéma et des productions télévisuelles, en se focalisant en général sur leurs aspects politiques. 

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On l’a souvent dit : les rapports qu’entretiennent les Américains avec le cinéma et la fiction télévisuelle sont intimes. Le nombre de films américains s’inspirant directement de faits réels – comme le dernier opus de Clint Eastwood, Sully – est impressionnant et il est quasiment impossible de trouver un film américain qui ne raconte pas ce pays si gigantesque, si cinématographique. L’on pourrait même aller jusqu’à dire que ce n’est pas le cinéma qui est le reflet de la société américaine mais la société américaine qui obéit à un scénario de fiction.

Comment aborder dès lors une figure comme celle du nouveau président américain, Donald Trump ?

Le magnat de l’immobilier, le multimilliardaire – et multirécidiviste en matière de faillites – qui est devenu le porte-parole des "white trash" des Etats-Unis, les petits blancs en colère, l’homme qui n’a cessé de dénoncer "le système" mais qui ne nomme depuis son élection quasiment que des membres de l’establishment , le macho sexiste qui se dit défendre les droits des LGBT, le novice en politique qui ne fait aucun effort pour construire un discours cohérent mais qui paraît à des millions d’Américains comme plus crédible que les politiciens traditionnels, ce concentré de contradictions semble décidemment trop insolite pour être saisi.

Même les créateurs de la série politique House of Cards, habituellement si doués quand il s’agit de coller à la réalité politique du pays, n’ont pas annoncé le phénomène. Trump serait-il finalement trop singulier pour devenir un personnage de cinéma et de fiction télévisuelle ?

Les observateurs américains qui se penchent sur "le cas Trump" aiment citer Philip Roth qui écrivait en 1961, dans son célèbre essai "Writing American Fiction", que la réalité américaine était à ce point "stupéfiante, écœurante et enrageante" qu’elle dépasse l’imagination, y compris des professionnels de l’imaginaire : l’écrivain ou le scénariste.

Roth, qui pourtant n’a pas hésité à peupler ses romans de personnages excessifs et d’événements ahurissants, cite le cas de… Richard Nixon, le politicien le plus transgressif des années 1960/1970, en regrettant presque que Nixon ne soit pas l’une de ses propres inventions littéraires.

Transgressif, le mot paraît à peine suffire pour décrire Donald Trump.

Pourtant, si l’on reprend la définition du journaliste et enseignant David Da Silva dans son livre savant Le populisme américain au cinéma, Donald Trump correspond à tous les caractéristiques d’un populiste : il est charismatique, il fait appel directement au peuple et il dénonce l’action funeste des élites. En plus, Da Silva, qui a publié son étude en 2015, avant que l’homme d’affaires new-yorkais fasse son apparition sur l’escalier de sa Trump Tower à Manhattan pour se porter candidat à la présidence, montre bien qu’aux yeux des Américains, le populisme n’est pas forcément une notion négative et encore moins "d’extrême droite". Il rappelle que le mot est né aux Etats-Unis, avec l’émergence dans les années 1890 du People’s Party, éphémère mouvement protestataire des fermiers blancs et noirs qui s’oppose aux grands industriels et aux partis traditionnels et qui prône notamment un système d’impôts progressif. Le Parti du peuple s’appuie sur le Common Sense – pas le nom du mouvement anti-mariage gay en France mais un concept inventé au XVIIIe siècle par l’intellectuel Thomas Payne pour justifier philosophiquement et moralement la révolte contre le colonisateur anglais. Un homme doté de bon sens, dit Payne, doit agir pour gagner sa liberté et cette action est guidée par la raison.

Ce qui semble pourtant manquer au nouveau président et au mouvement trumpiste, c’est ce Common Sense. L’on parle du désir de retrouver "la liberté" (freedom) mais dans l’esprit dans chacun, méfiance et thèmes conspirationnistes dominent jusqu’à l’obsession. C’est ce qui a poussé sans doute les Américains "raisonnables" à les traiter avec une certaine condescendance. En septembre dernier, Hillary Clinton a même employé le terme de deplorables ("pitoyables") à propos des électeurs de son adversaire. Avec le succès que l’on sait.

Cette atmosphère de suspicion générale, de complots et de corruption, ces "pitoyables" Américains révoltés ne l’ont nullement inventée. Le cinéma et les séries d’Hollywood véhiculent depuis longtemps, et de façon également obsessionnelle, cette image-là : celle d’une Amérique à la dérive, malade, et "pourrie par la tête", c’est à dire par ses élites.

Des exemples ? On a déjà évoqué House of Cards, LA série politique de ces dernières années, qui peut dégoûter même l’observateur le plus cynique du petit monde de Washington. "Washington" apparaît d’ailleurs souvent dans le cinéma américain comme le symbole de la corruption et des abus en tout genre, que ce soit sans les films de Frank Capra (Mr Smith au Senat), Otto Preminger (Tempête à Washington), John Frankenheimer (Un crime dans la tête) ou Alan J. Pakula (Les hommes du président). Face aux puissants, le citoyen ordinaire américain est trompé et abandonné par le système, comme le montrent Les raisons de la colère de John Ford dans les années 1930 et une pléthore de films des années 1970, tels Taxi Driver de Martin Scorsese et aussi l’effrayant et fascinant Network de Sydney Lumet, où un ancien présentateur du journal télévisé devient le gourou de l’homme en colère : "I'm as mad as hell, and I'm not going to take this anymore!"

Cette opposition entre les puissants et les pauvres gens, on ne la retrouve pas seulement dans le cinéma politique ou d’auteur : les films d’action et les polars en sont très friands, au point que la corruption et la débauche washingtoniennes deviennent un vrai cliché, comme dans Les pleins pouvoirs de Clint Eastwood. Quant à l’omniprésence des complots, il suffit de regarder le cycle Jason Bourne pour devenir totalement "parano" à l’égard des organes de renseignement de l’Etat.

La série policière Mentalist, qui a déferlé sur les écrans de télévision du monde entier pendant des années, réunit à merveille tous les éléments évoqués ici. On y retrouve l’establishment, les riches, et leur domination sans scrupule sur les pauvres et les laissés pour compte. Les hommes politiques et les puissants font en permanence pression sur la police pour ne pas être inquiétés par ses enquêtes. Les pauvres, souvent des "petits blancs", répondent par la violence, seul moyen d’avoir gain de cause. Et le criminel suprême de la série, le serial killer Red John, est soutenu par un réseau indéfectible de complices infiltrés au cœur du système. Malgré le ton souvent ironique du récit, on est dans un univers angoissant, sans repères, un monde paranoïaque où tout common sense semble avoir disparu. Ce n’est ni plus ni moins que le cauchemar de l’Amérique d’aujourd’hui.

Or Mentalist, comme tous ces films et séries qui nourrissent la peur et la méfiance, sont produits par Hollywood, l’establishment par excellence, refuge de l’élite libérale – dans le sens américain du terme, c’est à dire de gauche – et soutien indéfectible d’Hillary Clinton, à de très rares exceptions près, Clint Eastwood notamment. Donald Trump pourrait bien avoir ainsi profité des films produits par ceux qui le détestent le plus. N’est-il pas finalement le fils naturel et honni d’Hollywood ?

David Da Silva : LE POPULISME AMÉRICAIN AU CINÉMA : DE D.W GRIFFITH À CLINT EASTWOOD, 2015, Editions Lettmotif.

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