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Trans-amérique Express

Trump et les Républicains dans le piège démocrate

Le président américain Barack Obama a qualifié Donald Trump d’"inapte" à occuper la fonction présidentielle. Une prise de position sans précédent, qui illustre la stratégie démocrate pour conserver la Maison Blanche en novembre : attaquer le candidat républicain, non pas sur le fond mais sur sa personnalité, et diviser le camp adverse.

Gérald Olivier

Gérald Olivier

Gérald Olivier est journaliste et  partage sa vie entre la France et les États-Unis. Titulaire d’un Master of Arts en Histoire américaine de l’Université de Californie, il a été le correspondant du groupe Valmonde sur la côte ouest dans les années 1990, avant de rentrer en France pour  occuper le poste de rédacteur en chef au  mensuel Le Spectacle du Monde.  Aujourd’hui il est consultant en communications et médias et se consacre à son blog « France-Amérique ».

Il est aussi chercheur associé à  l'IPSE, Institut Prospective et Sécurité en Europe.

Il est l'auteur de Mitt Romney ou le renouveau du mythe américain, paru chez Picollec on Octobre 2012.

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Décidément la campagne présidentielle américaine de 2016 ne ressemble à aucune autre. Tandis que les plus folles spéculations entourent la candidature de Donald Trump – y compris la rumeur, démentie, de son retrait – le président Barack Obama, dans le cadre de ses fonctions officielles, a qualifié le candidat républicain d’"inapte" ("unfit " en anglais) à être président. Ce faisant il est allé au-delà du simple engagement partisan en faveur du candidat de son propre camp, et peut-être aussi au-delà des limites constitutionnelles liées à sa fonction. Il a en effet, au passage, évoqué un certain nombre de critères à remplir pour pouvoir devenir président. Critères liés à la personnalité, au caractère, aux capacités intellectuelles ou aux connaissances historiques…

Le problème est que ces critères ne sont pas dans la constitution. Et qu’il n’appartient pas au président en exercice de définir qui est "apte" ou "inapte" à occuper la fonction présidentielle. Ce privilège est réservé aux électeurs ! Quels que soient les défauts de Donald Trump, et quoi que l’on pense de sa personnalité, sa candidature est légitime et il appartient aux seuls électeurs américains de se prononcer pour savoir si oui ou non il sera leur président. Les mises en garde du président Barack Obama constituent une intrusion sans précédent dans une campagne présidentielle. Elles ne sont qu’une prise de position et pas un déni de démocratie, mais elles illustrent la stratégie des démocrates pour faire élire Hillary Clinton : attaquer le candidat républicain non sur le fond, mais sur sa personne, et même sa personnalité, afin de convaincre les électeurs, qu’ils soient modestes ou notables, de le rejeter. Car le président Obama a pris soin de coupler ses critiques avec un appel aux leaders républicains pour qu’ils rejettent ouvertement un candidat dont ils doivent en permanence dénoncer les propos…

Bref retour en arrière

Le 27 juillet dernier, lors de son intervention à la tribune de la convention démocrate, Barack Obama avait attaqué le candidat républicain. C’était un "sauveur auto-proclamé", qui croit "être le seul capable de rétablir l’ordre à condition que tout le monde lui obéisse", un "démagogue", avait-il dit. Il veut "gagner en jouant sur la peur".  

Le 2 août, lors d’une conférence de presse en compagnie du Premier ministre singapourien Lee Hsien Loong, il est revenu à la charge. A une question sur les qualifications de Donald Trump, Barack Obama a répondu par un "Oui, je pense que le candidat républicain est inapte à servir comme président… Je l’ai dit la semaine dernière. Il me donne encore raison aujourd’hui…. Le fait qu’il semble ne pas avoir de connaissance élémentaire sur d’importantes questions concernant l’Europe, le Moyen Orient ou l’Asie démontre qu’il n’est pas préparé à une telle fonction… Il ne s’agit pas d’une gaffe occasionnelle, mais d’affirmations répétées, tous les jours, toutes les semaines…Il n’a ni le jugement, ni le tempérament, ni la compréhension, nécessaires pour occuper le poste le plus puissant dans le monde," Puis il a ajouté : "cela dépasse le cadre de simples désaccords sur les politiques à suivre... Je n’étais pas d’accord avec John Mc Cain ou avec Mitt Romney sur certains points de politique fiscale ou de politique étrangère mais je n’ai jamais douté de leur capacité à occuper la fonction de président… Eussent-ils gagné l’élection, je leur aurais fait confiance et j’aurais dit aux Américains, c’est notre président, je sais qu’il va respecter les règles et faire preuve de bon sens, que c’est un homme décent, qu’il connait l’économie, les relations internationales, notre tradition constitutionnelle et respecte la loi et que le gouvernement va fonctionner… mais ce n’est pas le cas ici. Il faut à un moment savoir dit "ça suffit !". "

Autant la première intervention de Barack Obama était naturelle et légitime, autant la seconde est singulière. Il n’appartient pas au président de définir les critères faisant qu’une personne peut ou ne peut pas devenir président. Ces critères sont définis par la Constitution des Etats-Unis (article 2, section 1). Il n’y en a que trois : la citoyenneté –la personne doit être citoyen de naissance ; l’âge, 35 ans minimum ; et la résidence aux Etats-Unis, qui doit être de quatorze années (un dernier critère pas toujours respecté, d’ailleurs). Le 22e amendement, voté en 1947, est venu ajouter une autre condition : à savoir que personne ayant déjà servi deux fois comme président, ne pouvait l’être à nouveau.

La Constitution n’a placé aucun prérequis quant aux capacités intellectuelles, aux connaissances, au caractère, ou à la personnalité, nécessaires pour occuper la fonction. A partir de là, toute personne remplissant les quatre critères constitutionnels devient éligible et serait légitime en cas de victoire.

Cela, Obama et les démocrates le savent. Ils savent aussi que Donald Trump n’est pas un candidat comme les autres. De par son parcours et sa personnalité. C’est un homme d’affaires pas un politicien de carrière. C’est aussi un professionnel de la communication à l’égo surdimensionné, qui maîtrise parfaitement le fonctionnement des médias. Ils savent aussi qu’un vaste segment de l’électorat américain est fatigué du système, ne s’y retrouve plus dans une économie qui piétine, ne se reconnait plus dans une Amérique si diversifiée qu’elle n’a plus de visage, ne veut plus sacrifier ses enfants au nom de la liberté des autres, surtout si cette liberté débouche sur l’exercice d’une terreur barbare, comme celle observée à Orlando en Floride ou Nice en France.… Du coup, Obama et les Démocrates savent aussi combien le message populiste de Donald Trump, peut apparaitre séduisant à certains. Suffisamment même pour lui ouvrir les portes de la Maison Blanche. Alors plutôt que de contrer ce message, ils dénoncent l’homme. C’est une vieille tactique, également utilisée ailleurs… Délégitimer le messager faute de pouvoir répondre à son message. Et cela fonctionne en général.

C’est la stratégie que les démocrates ont adopté pour la campagne qui commence.

Depuis leur convention de Philadelphie, les démocrates ont réussi à faire de Donald Trump le sujet de la campagne. Alors qu’une élection présidentielle devrait être l’occasion de débattre des grands défis qui attendent le pays, de la meilleure stratégie pour les affronter, et de la meilleure personne pour guider la nation dans cette entreprise, les démocrates ont tourné la table et transformé le scrutin présidentiel en un référendum contre Donald Trump. Étonnant renversement de situation car voici quelques mois encore, les Républicains voulaient aussi faire de l’élection un référendum, mais contre Hillary Clinton…

Plutôt que de discuter du rôle de l’Amérique dans le monde, de la lutte contre le terrorisme islamique ; de la question de l’immigration, légale et clandestine ; de l’avenir de l’assurance santé, des retraites, des relations raciales ; des brutalités policières ; du coût de l’enseignement, notamment universitaire, etc. enfin des problèmes de l’Amérique d’aujourd’hui, les Démocrates se contentent de dénoncer Donald Trump comme indigne de la présidence. Ils vont même au-delà, évoquant à demi-mot le fait qu’il représente "une menace contre la démocratie". Voter Trump serait, d’une certaine façon, inviter le fascisme à s’installer en Amérique…

Cela s’appelle "parier sur la peur". Lyndon Johnson avait déjà utilisé cette stratégie en 1964 contre Barry Goldwater. Conservateur et anti-communiste le candidat républicain avait été accusé de vouloir entraîner le pays dans la 3e guerre mondiale. Il avait subi une défaite cinglante, récoltant seulement 38% des voix.

Cette fois ce n’est pas le spectre de l’annihilation nucléaire qui est agité, c’est le spectre de la dérive autoritaire, c’est-à-dire du fascisme. La tactique est grossière et devrait être dénoncée par les Républicains. Les institutions américaines sont parfaitement capables de résister à la montée en puissance d’un homme "fort", fut-il Donald Trump. Les Pères Fondateurs de la nation américaine, ont d’ailleurs bâti les institutions avec comme objectif avoué d’empêcher l’émergence d’un "tyran", c’est-à-dire d’un homme concentrant tous les pouvoirs en ses mains. A l’époque, le tyran qu’ils craignaient s’appelait George III, et le régime honni était la monarchie, mais qu’importe le résultat est là. Les institutions reposent sur un partage du pouvoir en trois branches, l’exécutif, le législatif et le judiciaire, et pour beaucoup d’historiens et juristes, la branche la plus puissance n’est pas la présidence, mais le Congrès… Il existe une procédure "d’impeachment" pour le cas où le président violerait la constitution et elle a été utilisée à plusieurs reprises, tout récemment encore contre Bill Clinton. Le seul président ayant jamais cherché à renforcer ses pouvoirs fut un démocrate, Franklin Roosevelt en 1936 quand il voulut mettre en place une Cour Suprême à ses ordres. Le Congrès y mit son ho-là et son plan fit long feu…

De sorte qu’agiter la menace des "chemises brunes" derrière Donald Trump est abusif voire risible. Trump n’est pas une menace contre la démocratie américaine il en est le produit. Le résultat. Pour le meilleur et pour le pire.

Quoi que l’on pense de lui, que l’on trouve ses excès de langage déplacés, sa vulgarité déplaisante, ses affaires douteuses, et ses manœuvres d’intimidation insupportables, il demeure que Donald Trump n’a pas usurpé sa nomination. Il y a été porté par plusieurs dizaines de millions d’électeurs américains. Il n'a pas triché. Il l’a emporté par et dans les urnes. A la régulière. Ses adversaires battus, tels Jeb Bush, peuvent lui en vouloir pour ses brutalités verbales, mais d’un point de vue juridique et constitutionnel Donald Trump a respecté les règles du jeu. Il a le droit de prétendre à la Maison Blanche et d’y entrer s’il l’emporte. Ce n’est pas lui qui menace les institutions par sa candidature, mais bien le président Obama qui viole les règles quand il le prétend "inapte" à servir et entend décider de qui peut être président ou pas.

Pour l’instant, les Démocrates ont parfaitement réussi leur coup. La campagne de Donald Trump connait un trou d’air phénoménal et les sondages sont à nouveau largement favorables à Hillary Clinton. Elle est donnée en tête au plan national, avec entre 5 et 9 points d’avance (48% à 52% contre 43%), ainsi que dans les principaux "swing states", les Etats décisifs (Pennsylvanie, Ohio, Caroline du Nord, Colorado, Iowa, New Hampshire, …) à l’exception de la Floride où Trump la devance de quelques décimales 43,8% contre 43,5%...

Ce succès a bénéficié, il faut le dire, de la triple complicité des médias – qui majoritairement partagent le point de vue des Démocrates sur Trump- de certains Républicains - qui n’ont pas eu la sagesse de faire taire leurs doutes – et surtout du candidat lui-même - coupable d’écarts de langage aussi puériles qu’inutiles, et d’un comportement sans rapport avec l’importance de l’enjeu. 

Il reste à Donald Trump treize semaines pour renverser le rapport de force. C’est toujours possible.

 

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