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Europe
Face à la crise qui s'éternise, l'Europe risque-t-elle de devenir le bouc-émissaire idéal.

Bête noire

Traité budgétaire : gauche et droite prêtes à refaire de l'Europe leur bouc-émissaire préféré

Le traité budgétaire européen sera présenté en Conseil des ministres mercredi et son examen débutera à l'Assemblée nationale le 2 octobre. Face à la crise qui perdure en Europe, le spectre du bouc-émissaire européen pourrait bien ressurgir dans les débats.

Thomas Guénolé

Thomas Guénolé

Thomas Guénolé est politologue et maître de conférence à Sciences Po. Son dernier livre, Islamopsychose, est paru aux éditions Fayard. 

Pour en savoir plus, visitez son site Internet : thomas-guenole.fr

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Atlantico : Le projet de loi organique autorisant la ratification du traité budgétaire européen est examiné mercredi en Conseil des ministres. Le traité budgétaire divise aussi bien à gauche qu’à droite. Face à la crise qui s’éternise, l’Europe risque-t-elle de devenir le bouc-émissaire idéal ?

Thomas Guénolé : L’Europe a d’abord un problème d’image, problème nourri par la classe politique française. Les institutions européennes n’ont pas vraiment de relais de communication auprès des électeurs et l’opinion publique européenne n’existe pas. De facto, c’est la classe politique nationale qui assure le ‘‘service après-vente’’ de ces politiques. Or les adversaires de la construction européenne ne mettent en avant que les politiques impopulaires et ses partisans parlent énormément de réformes institutionnelles fédéralistes mais très peu des réalisations concrètes. Quant aux équipes politiques en poste au gouvernement, elles tendent à s’attribuer le mérite des politiques populaires et à se défausser des politiques impopulaires sur la seule responsabilité d’une Europe à la fois abstraite, lointaine et contraignante. Il ne faut donc pas s’étonner si, dans l’imaginaire collectif, l’Europe est un totem assez vague et globalement négatif. En d’autres termes, oui, c’est à la fois le bouc émissaire de tout ce qui va mal et le point de fixation de nos débats les plus conflictuels.
 
À cela s’ajoute un changement fondamental d’orientation du projet européen, entamé dans les années quatre-vingt. Auparavant, il s’agissait d’un projet politique centré sur la paix et les droits de l’Homme, que portait une génération d’hommes politiques marquée par la Seconde guerre mondiale et la Guerre froide. Depuis, il s’agit surtout d’un projet économique qui épouse la doctrine des économistes monétaristes, façon Milton Friedman : l’Etat minimaliste, l’orthodoxie budgétaire, le libre-échange, la déréglementation, les privatisations, une Banque centrale indépendante focalisée sur la stabilité des prix. Ces orientations n’étant pas majoritaires dans l’électorat, il est assez logique qu’un désamour croissant se manifeste. Significativement, c’est d’ailleurs surtout sur le refus de la libre concurrence que les adversaires de la Constitution européenne avaient fait campagne en 2005, Philippe de Villiers et Jean-Luc Mélenchon en tête.
 
Or le Pacte budgétaire européen qui sera examiné cette semaine poursuit incontestablement cette ligne monétariste. Ce traité prévoit que si le budget n’est pas à l’équilibre, les Etats doivent adopter des règles et des mécanismes de contrôle de niveau au moins constitutionnel ou équivalent pour revenir à l’équilibre dans un calendrier donné. Il prévoit aussi que les Etats très endettés doivent s’engager sur des réformes structurelles, en clair des pas supplémentaires vers l’Etat minimaliste, les déréglementations et les privatisations. Il prévoit même que la Cour de justice européenne pourra sanctionner financièrement les Etats ne respectant pas leurs engagements. On peut difficilement faire texte plus monétariste dans son esprit.
 

Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen font entendre leur voix. Ce traité européen est-il une aubaine pour les extrêmes ? Les partis de gouvernement pourraient-ils également profiter de ce traité pour se défausser de leurs difficultés à résoudre la crise ?

Il existe un mécanisme d’instrumentalisation du thème européen par les différents camps politiques. On peut distinguer trois cas de figure à cet égard.
 
Premier cas, un camp politique invoque l’Europe pour justifier une de ses propres propositions impopulaires, en la mettant sur son dos. Par exemple, l’UMP s’en sert pour faire passer son plaidoyer en faveur de davantage de réduction des dépenses publiques, qui correspond en fait à sa propre idéologie. Autre exemple, l’aile droite du PS, ayant François Hollande pour chef de file, s’en sert pour justifier sa politique d’austérité progressive par la contrainte des engagements européens.
 
Deuxième cas, un camp politique dénonce une orientation européenne pour mettre en fait en avant ses propres propositions. Par exemple, en surface, le Front de gauche dénonce la ligne de politique d’austérité du prochain traité européen, mais en profondeur, il met ainsi sur la table son propre contre-modèle de relance de l’économie par davantage de redistribution et de services publics. Autre exemple, en surface, le Front national dénonce régulièrement le refus de la Banque centrale européenne de porter directement secours aux Etats surendettés, mais en profondeur, il fait campagne pour l’abandon de l’euro et le retour au franc.
 
Troisième cas, un camp politique défend avec constance le projet européen, mais à y regarder de plus près, il parle très peu de ses réalisations et parle beaucoup de fédéralisme. Ce sont, concrètement, les centristes. En surface, ils défendent l’Europe d’aujourd’hui, mais en profondeur, ils plaident pour la reprise du projet d’Etats-Unis d’Europe de leurs grands inspirateurs, Jean Monnet et Robert Schumann.
 
Protectionnisme contre libre-échange, immigration restreinte contre immigration ouverte, relance par la dépense publique contre cure d’austérité, euro contre franc, secteur public contre secteur privé : à force d’être le totem sur lequel se concentrent presque tous les grands clivages politiques du pays, l’Europe est donc finalement un prétexte à grands débats plutôt qu’un sujet de grands débats. C’est en cela qu’elle est fondamentalement un bouc émissaire dans notre vie politique.
 

Durant la campagne présidentielle, François Hollande n’a-t-il pas commis une erreur en promettant de renégocier le traité ? Promesse qu’il n’a pas pu tenir…

Il lui était difficile de se positionner différemment. Ne pas promettre de renégocier le traité revenait à l’accepter. La droite, à l’époque, aurait eu beau jeu de souligner que François Hollande adhérait de facto à leur propre ligne de politique d’austérité. L’extrême gauche aurait également trouvé là une opportunité de dénoncer à nouveau « Hollandréou, » pour reprendre la formule de Jean-Luc Mélenchon. Avoir promis une renégociation éliminait ces deux dangers et ne pose problème à François Hollande qu’aujourd’hui, en termes de crédibilité vis-à-vis des électeurs de gauche. Mais entre-temps, l’élection présidentielle a été gagnée.

Un récent sondage montre qu’aujourd’hui 64 % des français n’auraient pas voté le traité de Maastricht. Au-delà du manque de courage des politiques, n’y a-t-il pas un problème de désamour plus profond entre l’Europe et les peuples ?

À l'origine, le projet européen avait un vrai souffle. C'était l'idéal d'une génération qui, à peine dix ans après la Seconde guerre mondiale et l'extermination méthodique des Juifs d’Europe, voulait bâtir entre les ennemis d'hier des Etats-Unis sur des valeurs de paix et de droits de l'Homme. Encore à l'époque du référendum sur Maastricht, même si le Oui avait finalement gagné de peu, François Mitterrand pouvait parler de la grande idée d'une nouvelle citoyenneté européenne, commune aux citoyens des pays membres et prête à s’étendre aux pays sortis du giron soviétique.
 
Mais aujourd'hui, l'Europe ne fait plus rêver. Une partie des électeurs continue à vouloir les Etats-Unis d'Europe : c'est ce "grand centre" qui mord sur l'électorat socialiste modéré, écologiste façon Cohn-Bendit, d'extrême centre, ou du centre-droit. Mais pour les autres, nolens volens, l'Europe d'aujourd'hui fait peur. La rupture a d'ailleurs été actée de la manière la plus nette lors du référendum de 2005 sur la Constitution européenne : Non à 54%, cela vaut divorce.
 

Il est certain que tout projet meurt d’abord de n’être plus défendu. Il est tout aussi certain qu’en présentant l’Europe comme une panacée lors du référendum de Maastricht, les partisans du Oui ont creusé sa tombe à moyen terme. Cependant, tout le problème reste de savoir de quelle Europe il est question. D’un côté, le projet européen d’aujourd’hui est minoritaire dans l’électorat, de l’autre, il n’y a aucun consensus entre ses adversaires sur un projet de substitution. C’est la définition même d’une crise d’orientation politique.

Propos recueillis Alexandre Devecchio

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