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Crédits Photo: ANGELA WEISS / AFP
L'actrice Claire Danes, star de la série Homeland.

Défense nationale

Top gun, 24h, Homeland...pourquoi la France perd beaucoup plus que de bonnes séries en étant pas capable de produire des équivalents tricolores

Le militaire et auteur Jean Michelin dans une tribune sur le site internet "War on the Rocks" remarque le manque de représentation de l'armée française dans la culture populaire contrairement à ce qu'il peut se faire aux Etats-Unis, notamment dans le cinéma.

Romain Mielcarek

Romain Mielcarek

Romain Mielcarek est journaliste indépendant, spécialiste des questions de défense et de relations internationales. Docteur en sciences de l'information et de la communication, il étudie les stratégies d'influence militaires dans les conflits.

 

Il anime le site Guerres et Influences (http://www.guerres-influences.com). Il est l'auteur de "Marchands d'armes, Enquête sur un business français", publié aux éditions Tallandier.

 
 
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Atlantico : Le militaire et auteur Jean Michelin dans une tribune sur le site internet "War on the Rocks" remarque le manque de représentation de l'armée française dans la culture populaire contrairement à ce qu'il peut se faire aux Etats-Unis, notamment dans le cinéma. Comment expliquer cette différence entre nos deux pays ? 

Romain Mielcarek : Il y a plusieurs facteurs à cela. Le premier, c'est la distance symbolique entre les Français et leurs armées. Nous avons perdu le contact avec elles : nous nous y intéressons peu, ne savons ni ce qu'elles font ni ce qu'elles sont. Les différents sondages réalisés pour étudier ces liens montrent que les Français, si ils éprouvent un fort respect et une grande confiance envers leurs militaires, ne savent pas grand chose de leurs missions. Il y a plusieurs facteurs d'explication à cette distance. Après la Seconde Guerre mondiale, de nombreux intellectuels, notamment au sein de l'Université, ont pris de franches distances avec la guerre et l'armée. Ces objets sont devenus fondamentalement négatifs. Les guerres de décolonisation ont encore amplifié cette situation : l'Indochine, mais surtout l'Algérie, ont fait beaucoup de mal à la relation entre Français et armées. Par la suite, les nombreuses opérations menées en Afrique n'ont pas toujours été bien comprises. La suspension du service militaire, enfin, a achevé d’éroder la culture militaire nationale.

Cette distance fait qu'aujourd'hui, beaucoup de Français ne savent pas grand chose de ce qu'est et de ce que fait un militaire. Qu'est-ce qui le fait rêver? Qu'est-ce qui le fait pleurer? C'est pareil pour les milieux culturels et notamment systématique: qu'est-ce qu'un personnage crédible? quels pourraient être les bons ingrédients d'un scénario captivant mais plausible? Quelques essais ont été faits ces dernières années, comme le tragique "Forces spéciales" de Stéphane Rybojad, sorti en 2011, véritable nanard passé presque inaperçu ; ou encore la série "Loin de chez nous", diffusée par France 4 en 2016, qui malgré quelques jolies qualités proposait un scénario et des rebondissements entre irréalisme total et caricature grotesque.

Un autre facteur à cette absence de production cinématographique dédiée au sujet est le manque de moyens. Aux Etats-Unis, un réalisateur peut facilement bénéficier de "figurants" blindés pour son film: des chars, des avions ou des navires mis à disposition par l'institution. L'histoire de Top Gun en est le parangon: l'US Navy avait tout fait pour transformer ce film en page publicitaire. A l'inverse, un réalisateur qui souhaiterait préserver son indépendance peut recourir à des entreprises privées capables de louer de véritables arsenaux. C'est notamment ce qu'avait fait Stanley Kubrick pour Full Metal Jacket. En France, la Délégation à la communication et à l'information de la Défense (Dicod) dispose d'une mission qui offre le même genre de services. Mais en général, les demandes des réalisateurs portent sur des besoins en... terrains!

Dernier facteur à mon sens: l'exercice d'influence. De nombreux officiers américains travaillent dans les milieux culturels afin de sensibiliser, d'expliquer, de raconter ce que font leurs troupes. Ils sont notamment très bien implantés à Hollywood, mais aussi dans les milieux du jeu vidéo. Cet exercice peine à émerger en France où le lobbying a mauvaise presse. Pour l'instant, cet exercice d'acculturation et de sensibilisation se limite aux milieux politiques et économiques.

Quel pourrait être l'intérêt de faire la part belle à nos forces armées dans nos productions culturelles? 

Le cinéma peut générer de la culture et du débat. Un film bien raconté, bien mis en scène, bien réalisé, peut amener les spectateurs à s'interroger: que font nos armées au Sahel? qu'est-ce qui pousse des soldats à s'engager? comment vivent-ils après la guerre? comment vivent leurs familles? sont-ils des héros? des salauds? ... Ces questionnements peuvent être le point de départ à un plus grand intérêt du public pour ces sujets qui, rappelons-le, occupent une grande place dans notre société. En cumulant nos militaires, notre industrie de la défense et toute une série de services liés, ce sont un demi-million de Français qui travaillent dans le secteur.

Le cinéma peut ainsi rendre aux militaires leur place dans la société. Il est intéressant de relever que si un demi-million de Français travaillent dans la Défense, rares sont les personnages au cinéma ou dans les séries à être militaires. Les rares militaires présentés sur grand ou petit écran ont en général en France les mêmes caractéristiques: torturés par ce qu'ils ont vu, ils sont ravagés par les traumatismes psychologiques et l'alcoolisme. C'est un poil réducteur.

Enfin, le cinéma peut oeuvrer à défendre des idées. Selon le point de vue que l'on adopte, il peut contribuer à convaincre les jeunes Français de s'engager, ou au contraire porter un discours anti-militariste. Prenons encore une fois les exemples de Top Gun et Full Metal Jacket.

Cette "tradition" française ne s'érode-t-elle pas ces dernières années ? La lutte contre le  terrorisme contribué à faire évoluer l'image de l'armée française ? 

Rendons tout de même hommage à quelques productions récentes. Le "Bureau des Légendes" raconte après tout le quotidien de membres de la DGSE... Agence dépendant du ministère des Armées! Nous pourrions également évoquer le tout récent "Volontaire", sorte de version française de GI Jane. Et dans la catégorie des films historiques, "L'Ennemi intime" qui malgré une dizaine d'années de vie, reste trop méconnu.

Je ne sais pas si cette situation évoluera. Je ne suis d'ailleurs pas convaincu qu'il y ait un écart si grand entre la France et les Etats-Unis, si ce n'est l'échelle. Mais finalement, on pourrait aussi regretter qu'il n'y ait pas plus de films sur le sport en France pour tenir le terrain face aux grands chefs d'oeuvre américains sur cette thématique. Idem pour les super-héros. Où sont les "Batman" et autres "Avengers" français? Dans la modeste et méconnue série "Herocorp" d'Alban Lenoir et Simon Astier? Luc Besson a réussi à s'attaquer au terrain de la science-fiction et du fantastique, avec "Valérian". Y a-t-il finalement tant de films et de séries américains de qualité sur les questions militaires? A leur échelle, on pourrait hésiter sur la réponse. D'ailleurs, Jean Michelin pose sa réflexion à partir d'une série, "Generation Kill", qui a déjà dix ans.

La naissance de cette série est d'ailleurs intéressante. Elle est adaptée d'un roman écrit par un reporter qui a passé beaucoup de temps embarqué sur les marines. En France, rares sont les journalistes à se prêter à ces exercices, de l'écriture plus intime et du temps long au sein des troupes. La question, encore une fois, ne se limite pas au cinéma: les Français, en général, se désintéressent de leurs militaires. Tant qu'il n'y aura pas de publics, les médias dans leur ensemble n'investiront que peu dans ces problématiques, que ce soit dans les journaux, dans les reportages ou dans la production de films et de jeu-vidéos. Pour que l'on se donne les moyens de produire de beaux films de guerre français, il faudrait déjà que les Français aient envie d'aller en voir.

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