Tensions politiques sur l'Eglise : mais qu'a voulu signifier le pape François en disant qu'il ne sait pas d'où vient Emmanuel Macron ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International
Tensions politiques sur l'Eglise : mais qu'a voulu signifier le pape François en disant qu'il ne sait pas d'où vient Emmanuel Macron ?
©Reuters

Mais qui êtes-vous ?

Tensions politiques sur l'Eglise : mais qu'a voulu signifier le pape François en disant qu'il ne sait pas d'où vient Emmanuel Macron ?

Au regard du caractère universel de l'Eglise, le pape n'est pas en mesure de se prononcer en faveur d'un candidat dans le cadre d'une élection, afin d'éviter de mettre les catholiques en porte-à-faux.

Christophe Dickès

Christophe Dickès

Historien et journaliste, spécialiste du catholicisme, Christophe Dickès a dirigé le Dictionnaire du Vatican et du Saint-Siège chez Robert Laffont dans la collection Bouquins. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la politique étrangère et à la papauté (L’Héritage de Benoît XVI, Ces 12 papes qui ont bouleversé le monde). Il est enfin le fondateur de la radio web Storiavoce consacrée uniquement à l’histoire et à son enseignement.

 

Voir la bio »

Atlantico : A son retour d’Egypte ce dimanche, le pape François a déclaré, au sujet d’Emmanuel Macron : "Je ne sais pas d’où il vient". Il a ajouté : "Je ne comprends pas la politique intérieure française". Peut-on considérer ces déclarations comme vraiment intentionnelles ?

Christophe Dickès : Dans une certaine mesure, il est vrai que le pape François ne "compren(d) pas la politique intérieure française". Et de manière générale, il existe un décalage entre ses perceptions et le monde européen. En effet, comme tous les papes, François ne peut se comprendre qu’à travers le prisme de ses origines. Or celles-ci sont sud-américaines, ce qui crée un décalage dans l’approche de la réalité et de la complexité européenne. Par exemple, il n’évoque jamais les classes moyennes. Ses discours sont fortement marqués par une conception binaire des sociétés, héritée du mouvement de la théologie du peuple.

Il n’en est pas pour autant marxiste comme le disent certains conservateurs américains. La théologie du peuple n’est pas la théologie de la libération, même si elle en est issue. Comme l’écrit la journaliste Bernadette Sauvaget, cette théologie est marquée par l’impératif évangélique de l’option préférentielle pour les pauvres. Ainsi, tous les catholiques des classes moyennes européennes sont quasi absents de ses discours. A quelques exceptions près : son message à la jeunesse réunie à Cracovie pour les JMJ l’an dernier en est un des rares exemples.

La France est-elle une préoccupation pour le Saint-Siège ?

Beaucoup moins que sous le pontificat précédent, c’est une évidence : Benoît XVI est venu en 2008 en France et Nicolas Sarkozy a été reçu au Vatican à deux reprises. François a témoigné de sa proximité au moment des attentats. Il l’a naturellement montré à travers des messages de compassion adressés au président de la République, notamment et surtout après l’assassinat du Père Hamel par des islamistes. Mais il n’empêche, la position de la France semble décliner au Vatican.

La tradition diplomatique française à Rome s’éteint peu à peu. Le français était la langue de la diplomatie du Saint-Siège. Depuis l’élection de François, qui ne parle par le français, et la nomination du britannique Gallagher à la tête des services diplomatiques du Saint-Siège, l’anglais est favorisé. Pendant longtemps, le poste de ce dernier avait été occupé par un Français, le cardinal Tauran (1991-2003), aujourd’hui très malade, mais aussi par le cardinal Dominique Mamberti (2006-2014). On sait aussi que Jean-Paul II utilisait les services du cardinal Etchegaray afin d’entretenir une diplomatie officieuse. Enfin, Mgr André Dupuy, un des grands diplomates du Saint-Siège, est parti à la retraite en 2015. Par ailleurs, sur les cinquante-trois cardinaux créés sous le pontificat de François, un seul était français ! Ainsi donc, pour le pape François, la France paraît bien loin. Toutefois, je nuancerais mon propos car si le score de Marine Le Pen est élevé dimanche prochain ou si elle st élue, je pense que cela provoquera un certain remous au Vatican. En effet, le Vatican a toujours été pro-européen.

Par ces remarques, l’Eglise s’abstiendrait-elle de commenter l’élection présidentielle française pour ne pas se mettre à dos les électeurs catholiques tentés par l’abstention ?

Le pape ne donne jamais de consignes de vote. De la même façon que le Saint-Siège ne prend jamais part aux votes lui-même au sein d’institutions comme l’Organisation des Nations unies où il est simplement observateur. Il refuse aussi toute audience à un chef d’Etat en exercice ou à un candidat dans la perspective d’une élection. Malgré le caractère pro-européen du Vatican que j’évoquais, le pape ne pourra jamais se prononcer en faveur ou contre un candidat.

De plus, François a appelé l’Europe à retrouver ses valeurs humanistes. Ce qui signifie qu’elle les a perdues comme il l’a dit à Strasbourg en 2014 : "Au centre de cet ambitieux projet politique, il y avait la confiance en l’homme, non pas tant comme citoyen, ni comme sujet économique, mais en l’homme comme personne dotée d’une dignité transcendante." Il a aussi rappelé les racines religieuses de l’Europe. Pour les trois derniers papes, l’Europe a perdu son âme car elle refuse ses racines. A leurs yeux, notre continent est comme désincarné.

Le pape François a aussi régulièrement évoqué les extrémismes comme un danger. Le terme a été utilisé en Egypte dans son homélie de samedi dernier, c’est-à-dire devant des chrétiens : "L'unique extrémisme admis pour les croyants est celui de la charité ! Toute autre forme d’extrémisme ne vient pas de Dieu et ne lui plaît pas !" Ici, il porte une dimension religieuse, pas vraiment politique.  Il a aussi apporté une nuance importante sur le terme de populisme qui a un sens différent dans son pays et en Europe. Cette nuance, il ne la faisait pas dans un entretien au journal El Pais au mois de janvier dernier en expliquant que les populismes engendraient des crises. Il assimilait même le terme à celui de nazisme. Enfin, on connaît très bien ses positions sur l'immigration, qui sont d'ailleurs dans la continuité de plusieurs de ses prédécesseurs: est-ce à dire que les catholiques français les écoutent? Rien n'est moins sûr. Il me semble qu'il existe un fossé entre une majorité de catholiques français et ces positions en faveur de l'immigration alors que la France est en pleine crise d'identité face à la question de l'Islam. 

N’est-il pas quelque peu étonnant que le pape n’émette aucun avis sur les deux prétendants à l’Elysée, alors qu’il avait ouvertement critique Donald Trump au cours de la campagne présidentielle américaine ?

Oui, vous avez raison. Mais le pape est imprévisible et il botte en touche sur l’élection française, sûrement par prudence. Il avait effectivement critiqué Donald Trump, mais il ne faut pas oublier encore une fois que François est le premier pape originaire du continent américain. De plus, Il y a eu un lien très fort – parfois même trop – entre l’administration américaine de l’ancien président Barack Obama et le pape François. Le discours social d’Obama était apprécié par le pape argentin, et réciproquement. De plus, le Saint-Siège ne peut agir sur la scène diplomatique sans les Etats-Unis. D'ailleurs, avant-hier, le pape a dit qu’il était prêt à rencontrer Donald Trump à Rome… Il est peut être en désaccord avec lui, mais il ne peut faire comme s’il n’existait pas.  La France, malheureusement pour nous, n’a plus cette influence sur une scène internationale dominée aussi par la Russie. 

 

 

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !