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Bachar Al-Assad peuple syrien
©LOUAI BESHARA / AFP

Bonnes feuilles

Syrie : comment l’Occident a tenté de remettre en cause la légitimité du président Bachar Al-Assad

Jacques Baud publie "Gouverner par les Fake News" aux éditions Max Milo. L'auteur passe en revue les principaux conflits contemporains, gérés par les pays occidentaux à coups de fake news, ces trente dernières années. Extrait 1/2.

Jacques Baud

Jacques Baud

Jacques Baud, colonel, expert en armes chimiques et nucléaires, formé au contre-terrorisme et à la contre-guérilla, a conçu le Centre international de déminage humanitaire de Genève (GICHD) et son Système de gestion de l'information sur l'action contre les mines (IMSMA). Au service des Nations unies, il a été chef de la doctrine des Opérations de maintien de la paix à New York, et engagé en Afrique. À l'Otan, il a dirigé la lutte contre la prolifération des armes légères. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur le renseignement, la guerre asymétrique et le terrorisme.

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"Le  président Bachar al-Assad est illégitime"

L’image que nous avons de la Syrie est celle d’un État totalitaire. Elle a été façonnée au cours de la guerre froide sous la dictature d’Hafez al-Assad, père de Bachar, et nous est surtout parvenue à travers le prisme d’Israël, qui s’efforce de donner de ses voisins une image menaçante. Mais la réalité est plus nuancée.

Arrivé au pouvoir un peu malgré lui, Bachar al-Assad n’est pas l’homme sanguinaire que l’on décrit habituellement. Avec une formation de médecin ayant étudié et vécu en Occident, il cherche immédiatement à dépoussiérer et réformer le régime dont il a hérité, et avec lequel il doit fonctionner. Il développe la numérisation de la société syrienne et l’accès aux réseaux sociaux. Au début des années 2000, ses efforts pour poursuivre les tentatives d’ouverture initiées par son père sont réels[1]. Mais le contexte international ne lui est pas favorable, et le monde est dominé par des dirigeants « va-t-en-guerre » et à la rationalité douteuse : Ariel Sharon en Israël, Georges W. Bush aux États-Unis, Tony Blair en Grande-Bretagne.

Un Marine américain, qui a séjourné en Syrie avant le conflit nous donne une image diamétralement différente de celle que les médias nous assènent aujourd’hui[2]. D’ailleurs, depuis le début du conflit, les médias traditionnels ignorent la population qui vit – volontairement – dans les zones gouvernementales. Ceci étant, la Syrie n’est pas un État démocratique au sens où nous l’entendons en Europe et nécessite sans doute des réformes, tout comme la Tunisie et l’Égypte. Mais elle n’est pas non plus une tyrannie méthodique et impitoyable comme l’Europe en a connu au début du XXe siècle.

Dès le début des révoltes en Tunisie et en Égypte, l’éventualité d’une contagion en Syrie est évoquée. En janvier 2011, une page Facebook intitulée Syria Revolution 2011 est créée par les Frères musulmans (depuis la Suède[3]) et annonce des « Journées de colère » les 4 et 5 février. Le gouvernement réagit en coupant l’accès à Facebook. Mais le succès de l’appel est limité : les participants scandent davantage des refrains contre le régime libyen que contre le gouvernement syrien[4]. L’accès à Facebook est rétabli le 8 février 2011 et les réseaux sociaux fonctionneront normalement, sans interruption, depuis. L’opposition tente une nouvelle action au début mars, mais sans réel succès, comme le rapporte le magazine américain TIME :

Même les critiques s’accordent sur le fait qu’Assad est populaire et proche de l’immense cohorte de jeunes du pays, à la fois émotionnellement, idéologiquement et, naturellement, en âge[5].

La journaliste confirme sa constatation dans un autre article :

(…) Bien qu’il y ait eu des appels sur Facebook pour des manifestations en Syrie, la jeunesse du pays, qui constitue la majorité des 22 millions de citoyens du pays (65 % en dessous de 30 ans), a pour une grande part ignoré les activistes d’Internet[6].

En février 2012, face au durcissement de la situation, la Russie propose aux pays occidentaux un plan qui prévoit le départ de Bachar al-Assad, en trois points. Il est discuté par Vitalii Churkin, ambassadeur russe auprès des Nations unies, et Martti Ahtisaari, Prix Nobel de la paix et ex-président finlandais[7] :

Un : nous ne devons pas donner d'armes à l'opposition. Deux : nous devons mettre en place un dialogue entre l'opposition et Assad maintenant. Trois : nous devons trouver une façon élégante pour qu'Assad se retire[8].

Il y avait donc dès le début une solution pour le départ de Bachar al-Assad sans passer par la violence. Mais les Occidentaux refusent : leur objectif n’est pas de remplacer Bachar al-Assad, mais de démanteler la Syrie, qu’Israël – et donc les États-Unis – perçoit comme un bastion avancé de l’Iran. Il leur faut donc insérer dans l’axe Téhéran-Beyrouth un obstacle sunnite. Ils cherchent ainsi à militariser le conflit en distribuant clandestinement des armes aux militants sunnites[9]. C’est ce qui explique le soutien d’Israël aux islamistes syriens et ses bonnes relations avec l’État islamique, comme nous le verrons plus bas.

En 2013, sur la base d’enquêtes menées par des organisations humanitaires indépendantes, l’Otan elle-même constatait que Bachar al-Assad bénéficiait du soutien de 70 % de la population syrienne, essentiellement parce que les islamistes se sont approprié la révolution soutenue par les Occidentaux[10]. La raison pour laquelle, les Occidentaux – États-Unis et France en tête – sont réticents à une élection populaire pour trouver un successeur à Bachar al-Assad, est que ce dernier pourrait bien gagner une telle élection[11] !

Cela pourrait expliquer – au moins en partie – le jeu pervers mené par la France et les États-Unis, qui ont tout fait pour vider la Syrie de ses éléments chiites et chrétiens, généralement favorables au régime, en soutenant les milices islamistes sunnites et l’ASL, bras armé des Frères musulmans de Syrie. Cela explique probablement aussi pourquoi, lors de la présidentielle syrienne du 3 juin 2014, la France, l’Allemagne et la Suisse ont interdit aux ressortissants syriens de participer au scrutin dans les ambassades[12]. Malgré l’incongruité d’un tel scrutin organisé dans un pays en guerre (même si, à cette époque, le gouvernement maîtrise la majeure partie des zones habitées du pays), on peut s’étonner du manque de confiance des démocraties occidentales dans la clairvoyance du peuple syrien, particulièrement sur le territoire européen, hors de portée des pressions du pouvoir.


[1] « Bachar Al-Assad, Dictateur ou Visionnaire Démocrate ? », YouTube, 10 novembre 2013

[2] “ISIS in Syria are CIA backed trained and funded”, YouTube, 18 novembre 2015

[3] Joshua Landis, « The Man behind “Syria Revolution 2011” Facebook-Page Speaks Out », Syria Comment, 24 avril 2011

[4] Aryn Baker, “Syria Is Not Egypt, but Might It One Day Be Tunisia ?”, Time Magazine, 4 février 2011

[5] Rania Abouzeid, “Sitting Pretty in Syria : Why Few Go Bashing Bashar”, Time Magazine, 6 mars 2011

[6] Rania Abouzeid, “The Youth of Syria : The Rebels Are on Pause”, Time Magazine, 6 mars 2011

[7] Julian Borger & Bastien Inzaurralde, “West 'ignored Russian offer in 2012 to have Syria's Assad step aside' “, The Guardian, 15 septembre 2015.

[8] Fanny Arlandis, « En 2012, la France et ses alliés auraient ignoré un plan prévoyant le départ de Bachar el-Assad », Slate.fr, 15 septembre 2015

[9] « Syrie : La France a livré des armes aux rebelles syriens », 20 Minutes/AFP, 21 août 2014 (mis à jour le 22 aout 2014).

[10] « NATO data : Assad winning the war for Syrians’ hearts and minds », WorldTribune.com, 31 mai 2013 (http://www.worldtribune.com/nato-data-assad-winning-the-war-for-syrians-hearts-and-minds/)

[11] Jonathan Steele, « Most Syrians back President Assad, but you'd never know from western media », The Guardian, 17 janvier 2012.

[12] « Syrie : Paris et Berlin interdit le vote dans leurs ambassades », Lefigaro.fr/AFP, 12 mai 2014

 

Extrait du livre de Jacques Baud, "Gouverner par les Fake News - Conflits internationaux : 30 ans d'intox utilisées par les pays occidentaux", publié aux éditions Max Milo

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