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Manuel Valls et Christiane Taubira semblent deux politiques antagonistes
©Reuters

Pile et face

Suppression des peines plancher : jusqu'où la schizophrénie Valls-Taubira sera-t-elle tenable ?

Manuel Valls et Christiane Taubira continuent leur jeu du chat et de la souris sur les questions sécuritaires, au risque de provoquer la cacophonie sur l'une des principales préoccupations des Français.

Mathieu Zagrodzki

Mathieu Zagrodzki

Mathieu Zagrodzki est politologue spécialiste des questions de sécurité. Il est chercheur associé au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales et chargé de cours à l'université de Versailles-St-Quentin.

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Atlantico : Ministre de la Justice et ministre de l’Intérieur sont supposés constituer les deux branches d’une seule logique politique visant à la sécurité et le respect des droits des citoyens. Pourtant Manuel Valls et Christiane Taubira semblent mener deux politiques différentes, adoucissement judiciaire d’un côté et durcissement sécuritaire de l’autre. Existe-t-il une véritable schizophrénie du gouvernement ? S’agit-t-il d’une stratégie politique qui contraint à une certaine immobilité ?

Mathieu Zagrodzki : Je ne pense pas que l’on puisse parler de stratégie. En réalité, cette opposition est le reflet d’un inconfort récurrent de la gauche par rapport aux questions de sécurité. D’un côté, elle défend des valeurs progressistes dans le traitement de la délinquance, comme la prévention et la réinsertion. N’oublions pas qu’historiquement, l’insécurité est pour elle la résultante de problèmes sociaux plus vastes (chômage, pauvreté, échec scolaire…). De l’autre, elle a souvent été taxée de laxisme et de naïveté. Cela l’a conduite à durcir son discours en la matière dans les années 1990 pour avoir l’air plus crédible, d’autant plus qu’il y a une forte attente au sein des classes populaires. Souvenons-nous par exemple des propos de Jean-Pierre Chevènement sur les "sauvageons". Taubira incarne la première tendance, Valls la seconde. En cela, le terme de schizophrénie peut sembler tentant. Toutefois, les débats internes et les arbitrages entre positions divergentes sont inhérents à l’activité gouvernementale, qui est faite de compromis entre différents intérêts et courants politiques.

Il convient également de souligner un autre point : Manuel Valls doit composer avec la profession policière et ses représentants. Il est obligé de tenir un discours de fermeté et d’agir en conséquence afin de satisfaire la base. L’exemple de son refus du récépissé de contrôle d’identité est à ce titre significatif. Toute autre posture aurait entraîné une levée de boucliers au sein de la police, dans un contexte déjà tendu suite aux baisses d’effectifs de ces dernières années et aux différentes affaires de malversations révélées récemment. Le terme "premier flic de France" n’est pas une caricature, le ministre de l’Intérieur est obligé d’adopter un certain nombre de postures pour s’assurer le soutien des policiers, quitte à être en rupture avec son propre camp politique. Mais là non plus il n’y a rien d’original : chaque membre du gouvernement a tendance à défendre avant tout sa chapelle et les fonctionnaires relevant de son ministère, sinon il serait dans l’impossibilité de faire passer un certain nombre de réformes.

Cet affrontement ne risque-t-il pas de rendre l’action des deux ministres aussi inutiles l’une que l’autre ? Ces politiques sont-elles profondément antagonistes ?

Là encore, le cas du récépissé de contrôle d’identité est à la fois très étonnant et significatif, tant les positions du ministre de l’Intérieur et de la Garde des Sceaux sont aux antipodes l’une de l’autre. Le premier a enterré le projet il y a quelques mois déjà, la seconde (et elle n’est pas la seule au sein du gouvernement) a encore réaffirmé récemment son soutien à un tel dispositif. Pour Manuel Valls, il reviendrait à créer un climat de suspicion autour du travail policier. Pour Christiane Taubira, il constituerait un outil de lutte contre les discriminations et de justice. Les deux positions semblent donc inconciliables. Je ne serais toutefois pas étonné qu’une expérimentation ait lieu à terme, tant le soutien à gauche pour cette mesure est fort.

Le gouvernement peut-il tenir un mandat entier de cette manière ? L’un des deux ministres devra-t-il assouplir sa politique voire se retirer ?

C’est difficile à dire. Pour l’instant, les deux protagonistes ont réussi à éviter les confrontations frontales. La situation deviendrait intenable si cela venait à se produire de façon récurrente sachant qu’une guerre ouverte entre ministres est la dernière chose dont le gouvernement actuel a besoin. On a suffisamment parlé des "couacs" et de la cacophonie au sein de l’exécutif ces derniers mois pour qu’il puisse se permettre une guerre larvée entre deux poids lourds, qui est plus dans un domaine aussi sensible que celui de la politique pénale. On se souvient que les rapports entre Jean-Pierre Chevènement et Elisabeth Guigou, dans une situation assez analogue, n’étaient pas au beau fixe à l’époque du gouvernement Jospin. Même si son départ n’était pas directement lié à ses désaccords avec la Garde des Sceaux, le ministre de l’Intérieur avait quand même démissionné au bout de trois ans.

Dans quelle mesure cela peut-il aggraver la question de la sécurité en France ?

Je ne pense pas que cela affectera réellement la sécurité. Quels que soient les différends entre les deux ministres, les policiers continueront à patrouiller et à interpeller et la justice à juger et à condamner. Ce qui m’inquiète plus, c’est l’antagonisme entre police et justice qui risque encore de s’accroître. On n’a pas idée du ressentiment des policiers envers les magistrats, qu’ils jugent trop laxistes envers les délinquants. C’est un thème qui revient systématiquement quand on les interroge. On aurait donc besoin d’apaisement et de dialogue entre les deux institutions. Or la situation ne risque pas de s’améliorer si les deux ministres campent sur des positions opposées susceptibles de cristalliser les conflits et d’alimenter les stéréotypes que chaque profession entretient au sujet de l’autre.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Bonaventure

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