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Suicide en direct sur Périscope : pourquoi le risque de contagion est réel

Océane, 19 ans, a filmé sur son téléphone et diffusé en direct par le biais de Periscope son suicide sur les rames du RER C. Ce geste, qui a choqué énormément d'internautes, laisse craindre un désir d'imitation et une course au sensationnalisme chez certains adolescents.

Michael Stora

Michael Stora

Michael Stora est psychologue clinicien pour enfants et adolescents au CMP de Pantin.

Il y dirige un atelier jeu vidéo dont il est le créateur et travaille actuellement sur un livre concernant les femmes et le virtuel.

Voir la bio »Fabrice Mattatia

Fabrice Mattatia

Fabrice Mattatia est expert en confiance numérique, ancien conseiller de la secrétaire d'État au numérique, polytechnicien et docteur en droit, . Il intervient dans plusieurs universités, dont Paris I Panthéon Sorbonne et La Rochelle, et dans des grandes écoles comme Télécom ParisTech. Il est également l'auteur de nombreux articles de vulgarisation sur le droit et sur les technologies.

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Atlantico : Que révèle le suicide d'Océane, cette jeune fille de 19 ans qui a filmé et diffusé en direct son suicide sur l'application Periscope ? Est-ce une première ?

Fabrice Mattatia : Les réseaux sociaux, qui poussent à accumuler les amis et les "followers", ont pour moteur la mise en valeur de la personne et poussent à l'exhibitionnisme. Les jeunes s'y font régulièrement piéger et, pour gagner des "like", publient sans réfléchir des choses qu'ils peuvent regretter par la suite. Mais dans ce cas, on a franchi un degré supplémentaire. Justine Atlan, présidente de l'association E-enfance qui milite pour plus de protection des enfants sur internet, posait hier la question sur France Info : "Est-ce que cette jeune fille se serait suicidée si elle n'avait pas pu le faire en live sur Périscope?". 

Michaël Stora : Des suicides annoncés sur la toile et qui ont réellement lieu n'ont rien de nouveau. J'ai d'ailleurs été embauché à une époque par un réseau social pour faire de la "modération psychologique". Lorsque les modérateurs repéraient des blogs inquiétants, mon travail était de rentrer en contact avec les auteurs de ces blogs. 

Les adolescents sont des êtres fragiles pour lesquels la question du suicide fait peut-être partie de la manière d'être car "grandir c'est mourir un peu". En outre, deux dimensions viennent éclairer ce phénomène : d'une part, la France est le premier pays en termes de tentatives de suicide au monde et d'autre part, il y a l'ergonomie d'une application ou d'un site qui peut favoriser une forme d'exhibitionnisme morbide, ce qui est le cas de cette adolescente de 19 ans qui visiblement avait besoin de témoins pour réaliser un suicide. 

Comment faire face à la possibilité actuelle de s’auto-médiatiser dans des situations intimes ou extrêmes ? Est-ce un encouragement au passer à l'acte pour les individus les plus fragiles ?

Fabrice Mattatia : Dans ce type de situation, il y a toujours un effet d'entraînement et de mimétisme, on peut en effet craindre d'autres actes similaires - voire une escalade dans le sensationnalisme. Les médias ont alors eux aussi une responsabilité: en créant le buzz, ils incitent à l'imitation.

Michaël Stora : Il faut rentrer dans le détail psycho-pathologique du phénomène : dans les processus psycho-maniaco-dépressifs ou plus précisément mélancoliques, le suicide est vécu comme une forme de libération. Il y a un désir fou que ce suicide soit admiré, plébiscité, médiatisé. Je ne sais pas pourquoi cette adolescente est passée à l'acte car le fait d'avoir des photos de soi nue sur le net n'est pas nécessairement un motif de suicide : elle aurait pu porter plainte, se battre, chercher à retrouver un honneur. Or, elle est d'emblée passée à un acte de suicide, ce qui révèle une très grande fragilité. 

La grande nouveauté de cette application est la question du direct : cela me fait penser à  un vieux film des années 1970 "La mort en direct", sorte de critique en amont de ce que la téléréalité nous a montré, à savoir la souffrance, le bonheur en direct transformant chacun de nous en un voyeur. Mais même les émissions de téléréalité comme Loft Story n'étaient pas du vrai direct car les dangers que cela représentait pour certains individus inscrits dans des processus d'exhibitionnisme mortifères ont été pris en compte.

Comment redéfinir les responsabilités entre l’individu, l’éditeur de l’application et les spectateurs ou ceux qui relaient les contenus en question ? Qui risque quoi ? 

Fabrice Mattatia : On peut reprocher beaucoup de choses aux réseaux sociaux et aux applications, mais il ne faut pas exagérer dans l'attribution des responsabilités. Il y a quelques années, lors de la mode des "apéros géants" (qui ont d'ailleurs disparu tout seuls), une ministre avait dit "Ne cédons pas à la tentation du Facebook émissaire !". Les outils numériques ne sont que des outils, c'est l'utilisation que l'on en fait qui est bonne ou mauvaise. Un couteau peut servir à faire la cuisine ou à menacer des gens, c'est celui qui l'utilise qui est responsable, pas le fournisseur.

Cela dit, les applications web ont des obligations légales, comme la présence d'un bouton permettant de signaler des contenus illicites (mais d'habitude il n'y a pas d'interlocuteur en direct, cette méthode n'est donc pas adaptée en cas de suicide imminent) et le retrait de ceux-ci (en l'occurrence la vidéo du suicide a été retirée). 

Les internautes qui suivaient la scène pourraient éventuellement être poursuivis pour non-assistance à personne en danger, mais encore faut-il que l'intention de cette jeune fille de se suicider ait été indubitable, et que les spectateurs aient eu le temps de réaliser ces intentions et d'appeler la police ou la gendarmerie. Dans ces cas il faut en effet appeler le 17 puisqu'il y a urgence, et non utiliser les formulaires en ligne de www.internet-signalement.gouv.fr réservés aux faits ne nécessitant pas une action immédiate.

La gendarmerie a d'ailleurs été appelée par un internaute, mais je ne sais pas si elle aurait pu faire quelque chose, puisque la jeune fille utilisait un pseudo :  était-elle identifiable et localisable ?

Michaël Stora : Je ne suis pas juriste. Mais il y a quelques années, j'avais participé à une conférence organisée par une commission européenne de protection des mineurs sur internet. J'avais expliqué que je trouvais très dangereux la modération entre pairs, chose que nous avons vue sur Facebook. C'est-à-dire que sur Facebook vous pouvez dire : "J'ai envie de mourir" pour demander aux amis d'intervenir et de devenir des psys. Nous en parlons peu, mais énormément de gens évoquent leurs pensées morbides, même s'ils ne passent pas nécessairement à l'acte. Je crois au soutien entre pairs. Mais idéalement, il faudrait que les créateurs de ces sites financent des modérations un peu fines, surtout quand il s'agit d'adolescents. Cela implique concrètement de passer du direct au faux direct. Avant qu'une application puisse être diffusée, il faudrait qu'elle passe par un filtre. Maintenant vous avez des filtres ou des moteurs audio qui peuvent repérer des paroles inquiétantes. Il y a une responsabilité citoyenne, éthique, voire morale. J'ai moi-même participé à la création d'applications pour des ados, qui n'avait pas vocation à faire le buzz. Le souci est la recherche du buzz. C'est tout sauf créatif. Au fond une des plus belles résistances à la souffrance adolescente, qui est assez répandue, c'est la créativité. Si ce type s'applications sert à se filmer en faisant des choses violentes, ou en faisant des banalités, vraiment ce n'est pas spécialement très créatif.

Que va-t-il falloir faire pour limiter de telles dérives ? (cf. revenge porn, tabassages filmés au smartphone, etc.)

Fabrice Mattatia : La loi permet déjà de réprimer de tels actes (articles 226-1, 226-22, 222-33-3 du code pénal). Outre la prévention qui passe par l'éducation (faire du revenge porn serait moins facile si les gens réfléchissaient avant d'accepter d'enregistrer leurs ébats), on peut limiter la diffusion de ces vidéos (et donc l'incitation à les réaliser) en poussant les applications à les retirer en urgence, et donc en développant des moyens d'alerte qui n'existent pas aujourd'hui, ou qui sont peu connus (Periscope a paraît-il une adresse mail pour les urgences, mais les utilisateurs la connaissent-ils ? Est-elle facilement trouvable sur le site ?).

Michaël Stora : C'est une vraie grande réflexion. Il y a déjà eu ce qui s'appelait le "happy slapping", qui consistait à se filmer en tabassant des gens dans la rue. Au fond, le problème c'est que chacun d'entre nous veut devenir une chaîne de diffusion d'info en continu, avec toutes les dérives. Quand nous voyons ce que font les chaînes d'info en continu comme BFM TV, qui nous balancent de l'information non digérée et brute, nous nous disons que les jeunes ne font que reproduire de manière assez maladroite et assez mortifère. Quelque part, ces jeunes veulent redevenir acteurs de ces images traumatisantes.

Au-delà de tout cela, il faudrait créer un cadre juridique et que les applications destinées à des mineurs soient évaluées au préalable par des comités d'éthique. J'ai moi-même travaillé pour "fil santé jeune", qui est un forum pour des jeunes en difficulté et j'y ai vu des paroles très inquiétantes et très angoissantes au nom de la liberté d'expression. La liberté n'existe que parce qu'il y a un cadre. Mais là il n'y a plus de cadre, nous sommes dans un espace de folie. A partir de ce moment-là, nous ne pouvons voir que des choses folles.

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