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Steve Bannon : ce que Trump gagne et perd à ne plus pouvoir compter sur "son bon, sa brute et son truand" concentré en un seul homme

L’ancien directeur de campagne du président américain, renié par ce dernier, règne ses comptes. Donald Trump estime que son ancien conseiller a "perdu la raison".

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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  1. ​Atlantico : Alors que durant la campagne électorale, Donald Trump lançait régulièrement "Where's my Steve" (Où est mon Steve), à propos de Steve Bannon, comme le révélait Joshua Green dans son livre "Devil's Bargain", et soulignait ainsi l'importance du conseiller dans le dispositif, c'est un autre ouvrage, "Fire and Fury" de Michael Wolff, à paraître ce 9 janvier qui a mis le feu aux poudres entre les deux hommes. En observant le conseiller selon plusieurs aspects (le bon, la brute et le truand), quels ont été les apports les plus négatifs de Steve Bannon ? Commencons par "La Brute"... 

Edouard Husson : En fait, si Trump avait gardé Bannon à la Maison Blanche, la situation n’aurait fait qu’empirer. Bannon a effectivement été essentiel dans la campagne électorale. Il a empêché Trump de passer quelque compromis que ce soit avec l’establishment du parti républicain. C’est, en beaucoup plus caricatural, le rôle que Patrick Buisson a joué auprès de Nicolas Sarkozy lors de ses deux campagnes électorales. Buisson veillait, en campagne, à ce qu’une ligne droitière soit maintenue, contre tous les « giscardiens » de l’UMP. De même, Bannon a veillé à ce que Trump évite à tout prix de faire du « Bush » (senior ou junior), c’est-à-dire se mette à ressembler à Hillary Clinton en chaussant les souliers de « Global America ». Le problème auquel a été très vite confronté Bannon, c’est son incapacité à lutter seul contre le complexe militaro-numérique (j’appelle ainsi le complexe militaro-industriel d’Eisenhower revisité par la révolution digitale et la connivence croissante des GAFA avec l’appareil de sécurité intérieure et extérieure). Trump l’a fait venir au Conseil de Sécurité National mais cela n’a tenu que quelques mois.  Vu que 80% du complexe militaro-numérique avait souhaité la victoire d’Hillary Clinton, Trump ne pouvait pas faire autre chose qu’un compromis avec une ligne « bushienne ». Bannon ne l’a pas supporté. Ont suivi quelques mois où Bannon aurait pu trouver sa place – mais rien que sa place – en étant celui qui rappelait régulièrement à un Donald Trump évoluant du populisme vers le conservatisme, qu’il ne devait pas oublier le peuple qui l’avait porter au pouvoir. Ne pas oublier l’inspiration du discours d’inauguration. Mais Bannon n’imaginait pas autre chose qu’occuper tout l’espace ; cela n’a pas tenu. Une fois parti de la Maison-Blanche, il aurait pu aider Trump en pesant dans la transformation du parti républicain ; mais là aussi il aurait fallu faire des compromis. Bannon n’est pas l’homme des compromis. C’est une force en campagne électorale et une faiblesse dans l’exercice du pouvoir.

Inversement, qu'est ce Steve Bannon a pu apporter à Donald Trump, mais peut être également au débat politique américain ? Voyons "Le Bon".

Il a largement contribué à faire élire Trump grâce à une campagne ouvertement populiste de droite. Il a fait aboutir à droite ce que Sanders n’a pas réussi à gauche. Bernie Sanders avait affaire à une véritable machine de guerre, les réseaux Clinton ; certes Hillary a dû avoir recours à la fraude pour l’emporter tant Bernie Sanders portait l’aspiration au renouveau de l’électorat démocrate ; mais Trump, lui, n’avait pas affaire, à la différence de Sanders, à un candidat puissant en face de lui. Il a pu battre les uns après les autres les candidats républicains rivaux. Il n’y aurait sans doute pas réussi sans la ligne « Bannon » consistant à ramener le parti républicain vers les classes moyennes inférieures et les classes populaires. Ensuite, on peut considérer que Trump a eu de la chance d’avoir une aussi mauvaise candidate qu’Hillary Clinton comme adversaire. On raconte, et c’est vraisemblable, que Bill a averti sa femme au début du mois de septembre 2016 en lui montrant comme Trump ne perdait pas de temps dans les Etats qu’il ne pouvait pas gagner et labourait systématiquement les Etats où les perdants de la mondialisation étaient réceptifs à son discours.  La candidate démocrate n’a pas dévié d’un pouce l’itinéraire de sa « promenade  libérale ». Bannon plus les big data, voilà ce qui a fait gagner Trump.  

Dans un article datant de décembre 2017, Vanity Fair évoquait la possibilité d'une candidature de Steve Bannon à la Maison Blanche. Dans le même temps, les révélations faites par le conseiller à l'égard de l'entourage direct de Donald Trump sonnent comme une trahison. Faut il voir ici une forme de déloyauté de la part de Steve Bannon ? Qu'en est-il du "Truand" ?

Quelle comédie ! Avez-vous regardé le livre ?  C’est un tissu de platitudes, de cancans et de retraitement d’infos déjà anciennes. Wolff reproduit l’erreur de tous les adversaires de Trump durant la campagne – le sous-estimer totalement. Je conçois que l’on veuille combattre Trump au nom du noble idéal libéral et internationaliste. Mais il faudrait être beaucoup plus sérieux et professionnel, tout simplement. Il est littéralement tordant de voir tous les médias bien-pensants de la côte Est ou de Californie prendre très au sérieux le livre de Michael Wolff, à propos duquel il faudrait forger la notion de comic news. Dans ce tissu de poncifs et de ragots qui relève à la rigueur du cabaret, il y a un épisode tragicomique, c’est le retournement mimétique de Bannon, qui veut brûler Trump après l’avoir adoré. Nous avons là une séquence habituelle : les médias mettent au pinacle un conseiller dont ils affirment qu’il aurait à lui seul fait gagner un candidat ; ce conseiller finit par croire ce qu’on raconte de lui et il ne comprends pas, une fois son candidat installé au pouvoir, pourquoi on ne suit pas plus son avis. Ensuite, la rupture se passe plus pou moins rapidement. Dans le cas de Buisson, elle a eu lieu une fois le quinquennat de Sarkozy terminé. Dans le cas de Bannon, cela donne un suicide politique en public, commis dans l’espoir d’entraîner celui que l’on a tant admiré dans sa chute. Il est  probable en fait que la réconciliation définitive de Trump avec l’establishment du parti républicain va se faire sur le cadavre politique de Bannon.

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