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Sommet de La Valette : des mesurettes pour l’Afrique… loin, loin, loin du plan Marshall que les Européens devraient imaginer s’ils voulaient se donner une véritable chance de traiter le problème des migrations
©Reuters

Se donner les moyens de son ambition

Sommet de La Valette : des mesurettes pour l’Afrique… loin, loin, loin du plan Marshall que les Européens devraient imaginer s’ils voulaient se donner une véritable chance de traiter le problème des migrations

Les dirigeants européens réunis à La Valette ont annoncé jeudi 12 novembre le lancement d'un fonds d'aide à l'Afrique d'un montant de 1,8 milliard d'euros pour une meilleure gestion des flux migratoires. En échange, les pays africains devront coopérer pour une meilleure réadmission de leurs migrants expulsés d’Europe.

David Khoudour

David Khoudour

David Khoudour est le Chef de l’Unité migrations et compétences du Centre de développement de l’OCDE.

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Gérard-François Dumont

Gérard-François Dumont

Gérard-François Dumont est géographe, économiste et démographe, professeur à l'université à Paris IV-Sorbonne, président de la revue Population & Avenir, auteur notamment de Populations et Territoires de France en 2030 (L’Harmattan), et de Géopolitique de l’Europe (Armand Colin).

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Atlantico : En 1947, le gouvernement américain proposait aux pays européens de bénéficier du plan Marshall, dans l'idée notamment d'une reconstruction économique. Quel serait l'intérêt d'un plan similaire pour les économies africaines ? Combien est-ce que cela pourrait coûter, et comment cette aide pourrait-elle se décomposer ?

Gérard-François Dumont : Se demander si un plan Marshall pour le développement de l'Afrique serait la solution suppose de ne pas méconnaître deux aspects importants de l’aide états-unienne à l’Europe dans l’après-guerre. D’une part, le montant financier du plan Marshall était important, mais non considérable par rapport aux terribles destructions de la guerre. D’autre part, le plan Marshall s’est trouvé accompagné de bourses états-uniennes pour former aux Etats-Unis des européens à des métiers d’ingénieurs, de manageurs ou de chercheurs. Ainsi, nombre de grands professionnels français ont acquis des compétences grâce à ces bourses. C’est ce type de démarche qu'il faut largement mettre en œuvre en Afrique : le plus important est la formation des ressources humaines africaines à travers l’éducation initiale (apprendre à savoir lire, écrire et compter), puis de formations utiles au développement des pays  africains. Les pays européens ne doivent pas hésiter à faire des choix dans l'accueil des étudiants, en privilégiant ceux qui envisagent de devenir ingénieur, médecin… et en ne donnant guère des bourses à ceux qui souhaitent étudier la sociologie ou la psychologie.

Mais il pourrait aussi être intéressant de mettre en place pour les Africains ayant un certain bagage des visas de circulation : il s’agirait par exemple de permettre à des Africains qui font des études en Europe de pouvoir y revenir plus tard, par exemple pour une formation continue, sans avoir à redemander un visa. Des visas de circulation pour des hommes et femmes d'affaires, pour des ingénieurs, pour des médecins africains, participeraient d’une logique de développement solidaire.

Parallèlement, un autre impératif est de lutter contre la corruption. Dans l'aide publique au développement donnée par les pays occidentaux à l’Afrique, une partie souvent importante s'évapore dans les circuits de corruption. Ces circuits sont d’autant plus dommageables pour le développement de l'Afrique que cet argent n'est généralement guère réinvesti dans l'économie africaine ou dans la réalisation d'infrastructures, mais souvent dans des acquisitions immobilières ou dans des placements financiers dans les pays du Nord. Les travaux de Transparency international démontrent cette importance de la corruption dans les pays africains. En outre, l’action de certains États africains en témoignent. Lorsqu’un représentant de la Banque mondiale au Sénégal a été affecté dans un autre pays, venant saluer le Président Wade, il s'est vu remettre une valise pleine de billets. En novembre 2015, le nouveau président du Nigeria a décidé de conserver, en plus de sa fonction présidentielle, le ministère du Pétrole pour lutter contre la corruption. Effectivement, tout un pan de l'économie africaine est une économie de la corruption. Aujourd’hui, l'aide publique au développement à l’Afrique piétine moins dans son montant que dans sa mise en œuvre rarement opérationnelle à 100%. Il arrive trop souvent que lorsqu’une aide publique au développement finance une école, la traduction concrète soit très lente ou que, au bout de plusieurs années, les crédits aient été consommés alors qu’une seule classe a été réalisée au lieu des plusieurs classes prévues… Sous la présidence de Mobutu au Congo, une aide publique au développement devant financer une infrastructure s’est trouvé tellement ponctionnée qu’il n’en est resté que 6 % … La lutte contre la corruption doit donc être une priorité car c’est une maladie endémique qui obère le développement.

Parvenir au développement de l’Afrique est moins une question d’apports financiers que de progression vers l’État de droit. L’Afrique dispose d’atouts considérables pour son développement : matières premières, potentiel agricole, ressources humaines... Outre l’aide publique au développement, il existe divers organismes financiers qui permettent, comme la Banque mondiale, d'octroyer des prêts. La mission des pays européens, ce n’est pas de concrétiser un développement à la place des Africains, c’est d’accompagner les pays d'Afrique comme on accompagnerait un entrepreneur dans la création de son entreprise, c'est-à-dire en lui apportant un soutien en savoir-faire, en réseaux de communication plus qu'en moyens financiers qui ne sont pas l’essentiel.

David Khoudour : Cette proposition reprend en quelque sorte l'idée du Fonds d’affectation spéciale qui vient d’être mis en place à la Valette : un mécanisme pour promouvoir le développement de l'Afrique et réduire les pressions migratoires. Si sur le principe c'est une bonne idée, la mise en œuvre, elle, peut poser problème : comment utiliser les ressources de ce Fonds de manière optimale ? Si l'on accumule tout l'argent donné à l'Afrique depuis plusieurs décennies, ce sont de nombreux plans Marshall qui ont déjà été mis en place. Mais une partie de cette aide a été gaspillée, ou a pu contribuer à enrichir certains dirigeants africains. Ce n'est donc pas tellement l'ampleur des fonds octroyés mais plutôt les moyens de leurs mises en œuvre qui comptent.

Mais le développement économique peut-il vraiment contenir les flux de migrants ?

Gérard-François Dumont : Le développement économique restreint ipso facto l’émigration de pauvreté. Les Africains comme les autres habitants de notre planète souhaitent, dans leur très grande majorité, vivre et travailler au pays. Lorsque leur pouvoir d'achat est suffisant pour vivre, qu’ils ressentent des possibilités d’améliorations, ils n'envisagent pas de partir. Lorsque des pays africains ont une gouvernance satisfaisante, leurs habitants restent. L'exemple de la Côte d'Ivoire l'illustre bien : tant que le pays a eu une bonne gouvernance et un bon développement économique, non seulement les Ivoiriens n'émigraient pas, mais la Côte d'Ivoire était une terre d'immigration pour des pays d'Afrique francophone souffrant d’une moins bonne gouvernance. Ce n'est qu’à partir du conflit civil ivoirien des années 2000, s’accompagnant d’une dégradation économique, qu’une émigration ivoirienne s’est déployée. Depuis le retour à une stabilisation politique et la sécurité à nouveau assurée, l'émigration ivoirienne s'est quasiment tarie.

Dans tous les cas de conflits civils, des pays étrangers, occidentaux, européens ou africains, ont une part de responsabilité. Dès qu'il y a une guerre civile dans un pays africain, sa prolongation suppose inévitablement un soutien étranger. Il n'existe pas de groupes pouvant mener durablement des rebellions armées sans le soutien d'un pays étranger. C’est vrai en Afrique comme ailleurs. L’état islamique (1) Daech, pour prendre un autre exemple, n'est pas né de rien, et a pu jouir – et continue de jouir - du soutien de certains pays du Moyen-Orient. De même les Farc en Colombie (2) ont bénéficié, selon les périodes, du soutien de l'URSS, de Cuba, du Venezuela ou de l'Équateur.

La question de la sécurité, impérative pour le développement, étant d'ordre géopolitique, elle demande des réponses également géopolitiques pour que les groupes qui concourent à des déstabilisations de l'Afrique n'aient plus les soutiens externes qui leurs permettent de mener leurs actions nocives.

David Khoudour : Même en supposant que l’aide au développement est efficace et contribue effectivement au développement de l'Afrique, rien ne prouve que cela se traduise par une réduction des flux migratoires. Il existe en effet une contrainte financière à la migration : les candidats au départ doivent disposer d’un certain pécule pour tenter l’aventure. Ce ne sont donc pas des pays les plus pauvres que proviennent la plupart des migrants aujourd’hui en Europe. Et ce ne sont pas non plus les plus pauvres des pays à revenu intermédiaire qui migrent. Si l'on compare les continents, il y a ainsi proportionnellement plus de migrants d'Amérique latine vers les Etats-Unis que d'Afrique vers l'Europe. Et plus du Ghana ou de la Côte d'Ivoire que du Niger ou du Burkina Faso. Les pays qui commencent à se développer auront donc tendance à devenir des zones d’émigration. C'est le défi posé aujourd’hui à l’aide internationale : comment accroître l’efficacité de l’aide et créer un environnement à la fois économique, social et politique suffisamment stable pour inciter les populations à rester chez elles alors même que le développement économique favorise l’émigration.

En contrepartie des fonds versés entre 1948 et 1952, les Etats-Unis attendent des bénéficiaires une coopération politique et économique. Quelles contreparties l'Union européenne devrait-elle demander ?

Gérard-François Dumont : Les pays européens devraient accompagner leur aide publique au développement de davantage d’exigence, par exemple en matière de lutte contre la corruption, de respect des règles ou des accords institutionnels… Aujourd'hui, le Conseil de sécurité de l’ONU se penche sur les violences au Burundi. Manifestement, ces derniers mois, un certain nombre d'acteurs étrangers ont privilégié le Président sortant pour lui permettre de mener des exactions dans le but de conserver le pouvoir. De la même façon, Mugabe au Zimbabwe, avec ses pratiques autoritaires et violentes, ne serait pas resté Président sans l’appui de certains pays étrangers, africains ou d'autres continents.

Tous les moyens diplomatiques des pays européens doivent donc être déployés afin d’œuvrer en faveur du développement de l’Afrique. Et il faut utiliser des moyens de pression au moins à proportion de ce qui est apporté. Par exemple, la France a concouru à rétablir la sécurité en Côte d'Ivoire. Il n’y a donc aucune raison qu’elle n’exprime pas en contrepartie certaines demandes. L'une des difficultés en France est, sous prétexte d'avoir été un ancien colonisateur, de s’adonner à la repentance et trop souvent de se sentir débiteur même lorsque l’Hexagone est créancier.

David Khoudour : C'est toute la question de la conditionnalité. Depuis les années 80-90, il y a une volonté de ne plus faire de chèques en blanc. C'est ce qu'on a appelé le Vent de La Baule, l'appel pour la démocratie. Si de nombreuses réformes institutionnelles ont été mises en œuvre au cours des années 90 et que les dictatures sont devenues des démocraties, trop souvent les élections n’ont servi qu’à légitimer les pouvoirs en place, sans de vrais changements de régimes ou même de chefs d’État.

En fait, ce qui est en jeu, c’est la notion même de développement. Celui-ci ne peut être qu’économique ; il doit aussi s’accompagner de progrès social et d'une amélioration des modes de gouvernance. Les études montrent ainsi que plus il y a de corruption, plus la défiance envers les institutions locales est forte, et plus l'émigration est élevée.

Si on arrive à changer les institutions, et que les réformes vont dans le bon sens (lutte contre la corruption, pluralisme politique, liberté d'expression, etc.), cela contribuera à réduire la pression migratoire. Mais cela peut-il être imposé de l’extérieur ? Rien n’est moins sûr, les exemples récents du Sénégal ou du Burkina Faso montrent que les changements profonds répondent à la volonté du peuple. Ce qui est d’ailleurs plutôt bon signe.

Il n’en demeure pas moins que la coopération internationale doit accompagner ce changement et que donner de l'aide sans demander des garanties démocratiques et l'instauration d'un climat de confiance, cela ne peut pas marcher.

Au-delà des aspects politiques et institutionnels, la dimension sociale est aussi importante. Ainsi, si l'on compare deux pays ayant le même taux de croissance économique, celui qui investira le plus dans ses dépenses sociales enregistrera bien souvent des taux d'émigration plus faibles. La coopération internationale doit donc chercher à promouvoir l’économie, mais doit aussi aller dans le sens des investissements sociaux.

Les individus migrent à la recherche de meilleures conditions économiques, mais sont aussi attirés par ce qu’il convient d’appeler le salaire indirect, c’est-à-dire l’ensemble des prestations sociales dont eux et leurs familles peuvent bénéficier (éducation de qualité, assurance maladie, allocations chômage, etc.). Si ces conditions existent déjà dans leurs pays, les raisons de migrer diminuent.

Au total donc, la mise en place d’un "Plan Marshall" pour l’Afrique, ou de manière plus prosaïque d’un "Fonds d’affectation spéciale", ne devrait pas simplement viser à réduire les flux migratoires et à faire pression sur les États africains pour qu’ils aident les pays européens à lutter contre l’immigration irrégulière. Il devrait avoir pour ambition de créer les conditions d’un développement qui soit à la fois économique – notamment par le biais d’aides ciblées pour aider les PME à se développer – mais aussi social, éducatif et institutionnel.

Le plan Marshall laissait également une grande place à des partenariats économiques. Quel rôle les entreprises européennes auraient-elles davantage à jouer ?

Gérard-François Dumont : Pour prendre un exemple, une entreprise comme celle de Vincent Bolloré contribue au développement de l'Afrique. Avec le savoir-faire qu’elle apporte, elle concourt par exemple à améliorer les emplois et les chiffres d'affaires du secteur des transports. Mais aujourd’hui, les PME européennes dynamiques éprouvent des difficultés à investir en Afrique et donc à contribuer au développement du continent en raison  de l’insuffisance de l’Etat de droit, de règles juridiques garantissant la sécurité des biens et des capitaux.

L'Afrique est très riche en matières premières, qui constituent encore la principale source de recettes du continent ; les pays africains sont donc très dépendants des variations de cours de ces matières premières. Aujourd'hui, la pression migratoire se trouve accentuée du fait de la baisse des cours. Comme la plupart des pays africains ont une activité peu diversifiée, l'économie y connait des difficultés.

En quoi les propositions faîtes à la Valette jeudi 12 novembre permettront-elles de fixer ou non les Africains sur le continent ? Quelle efficacité peut-on en attendre ?

Gérard-François Dumont : Parmi les propositions du sommet de Malte, il y a le doublement les visas étudiants africains vers l’Europe, mais cela suppose des budgets universitaires supplémentaires pour les accueillir en Europe. Cela suppose aussi d'investir en logement pour les étudiants concernés. Peut-être y aurait-il d'autres options, comme développer les partenariats entre des universités européennes et des universités africaines. La réunion de Malte du 12 novembre 2015 semble plutôt vouloir faire croire à l'opinion publique que l'Union européenne est capable de maîtriser les flux migratoires. Malheureusement, par manque d’anticipation, c’est loin d’être le cas. C'est la raison pour laquelle, pratiquement à chaque élection en Europe, des mouvements politiques anti-bruxellois voient leurs résultats s’améliorer.

La réponse européenne à la crise des migrants n’est pas à la hauteur du problème parce qu’on attend toujours un bon diagnostic des autorités européennes, comprenant une autocritique des méthodes utilisées lors des élargissements (3). Ainsi, depuis septembre 2015, de hauts responsables politiques européens déclarent périodiquement qu’ils craignent que l’espace Schengen finisse par imploser… Pourtant, il a déjà implosé. Et son implosion ne peut être enrayée que par une alternative : soit une application stricte des règles Schengen, que la Commission n’a étonnamment jamais demandée, soit en définir de nouvelles et, contrairement aux précédentes, les appliquer réellement.


(1) Pautet, Arnaud (coordination), Moyen-Orient, Chaos et recompositions, Paris, Ellipses, 2015.

(2) Dumont, Gérard-François, "Colombie : dix paradoxes géopolitiques en Amérique du Sud", Géostratégiques, n° 41, 4e trimestre 2013.

(3) Dumont, Gérard-François, Verluise, Pierre, Géopolitique de l’Europe, Paris, Armand Colin - Sedes, 2014.

 

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