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Accord improbable

Sommet de Doha : pourquoi la crise pétrolière est loin d’être finie (merci l’Arabie Saoudite et la Russie)

Ce dimanche, les pays membres de l'OPEP, ainsi que d'autres pays producteurs de pétrole, se réuniront à Doha en vue de parvenir à un accord visant à réguler la crise pétrolière actuelle. Une perspective qui semble peu réalisable, tant les intérêts des parties divergent.

Philippe Sébille-Lopez

Philippe Sébille-Lopez

Philippe Sébille-Lopez est docteur en géopolitique et directeur fondateur du cabinet Géopolia créé en 1995. Il est spécialiste des enjeux énergétiques et notamment des pays producteurs d'hydrocarbures. Il réalise des analyses géopolitiques et missions de consulting en intelligence économique sur ces questions pour des entreprises, institutions et personnes privées. Il est l'auteur de Géopolitiques du pétrole paru aux Éditions Armand Colin.

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Atlantico : Depuis la rencontre en tout début de semaine entre la Russie et l'Arabie Saoudite, les rumeurs sur un gel de la production de pétrole qui pourrait être décidé lors de la réunion de dimanche à Doha s'amplifient. Comment cette rumeur impacte les marchés ? Quelle serait, à terme, la conséquence d'une telle décision si elle était effectivement approuvée par les 15 pays réunis ? 

Philippe Sébille-Lopez : Les marchés, pour une partie d'entre eux, ne s'attendent pas à une révolution suite à la réunion de Doha de dimanche. La Russie et l'Arabie Saoudite mettent en place des aménagements ou font des déclarations comme en février lors de la dernière rencontre à Doha lorsqu'ils affirmaient vouloir caler les niveaux de production sur ceux de janvier 2016. Or, ces deux pays avaient déjà augmenté leurs niveaux de production de janvier 2016 par rapport aux niveaux précédents pour les mois de janvier antérieurs : ce qu'ils ont fait, c'est donc geler leurs niveaux de production sur des niveaux surévalués pour la saisonnalité de la production. Il s'agit donc là d'un non-évènement, ce qui risque fortement de se produire à nouveau dimanche. 

A la question de savoir si les pays réunis dimanche décideront d'un gel de la production, le ministre saoudien du pétrole, Ali al-Naimi, a affirmé au quotidien Al-Hayat ce mercredi : "Oubliez cela". Entre cette déclaration et les rumeurs découlant de la réunion entre la Russie et l'Arabie Saoudite, qu'attendre véritablement du sommet de Doha dimanche ? 

C'est assez difficile à dire, d'autant plus que tous les pays producteurs de pétrole ne seront pas représentés, à l'exception des pays de l'OPEP mais avec des degrés de délégation différents. Le Mexique sera présent, mais en tant qu'observateur, alors que sa situation de production n'est pas vraiment au beau fixe, faute de capacités d'investissement puisque la société nationale Pemex est ponctionnée par le Gouvernement (comme tant d'autres ailleurs). Trop de cas de figure disparates existent pour que la réunion de Doha puisse aboutir à une réelle remise à plat de la production mondiale de pétrole pour l'année 2016.

Iran, Norvège, Brésil, Etats-Unis, etc. : un certain nombre de pays producteurs n'enverront pas leur ministre de l'Energie à la réunion de Doha, voire n'y assisteront en aucune manière, car s'opposant à un gel et/ou une baisse de la production de pétrole. Dans quelle mesure faire adhérer ces pays à l'accord qui sera conclu dimanche ? Quelles conséquences dans le cas où ils s'y opposeraient et ne mettraient pas à exécution les décisions prises ? 

La plupart des pays que vous citez viendront en tant qu'observateurs pour prélever l'information à la source. Les intérêts divergent entre les pays OPEP et les pays non-OPEP, sans parler des divergences au sein de ces groupes : par exemple, le Venezuela cherche à produire à tout prix pour résoudre sa crise financière ; or, je doute que ce soit la meilleure solution dans la mesure où ils n'ont pas les moyens de financer leurs propres investissements.

La question se règle toujours entre les grands acteurs, notamment entre l'Arabie Saoudite et la Russie. Néanmoins, il convient de se demander quel type d'accord les deux pays pourraient trouver, tenant compte du fait notamment que la production de l'Irak a fortement progressé au cours de l'année passée, devenant ainsi le 3ème producteur mondial. A cela s'ajoute le cas de l'Iran qui va demander une augmentation de production d'un million de barils par jour pour se rapprocher du niveau irakien. Même si l'on parvenait à un accord de réduction du niveau de production, rien ne garantit une application de cet accord, comme l'histoire de l'OPEP a pu le montrer.

Le prix mondial du baril est déterminé en fonction de l'offre et de la demande. Pour les pays OPEP et non-OPEP, le but est de parvenir à un équilibre afin que les prix soient les plus rentables possibles pour toutes les parties prenantes. Mais dès lors que l'on considère l'excédent de production disponible depuis 2009 et la demande qui progresse avec les pays émergents, comment se répartir la charge de la production mondiale pour répondre à la demande sans qu'il n'y ait trop d'excédents qui vont faire chuter les cours et tout en améliorant les niveaux de prix actuels ? Si l'on prend le cas du Brésil par exemple, le pays produit un pétrole cher ; dans ces conditions, ce n'est donc pas ce pays qui va faire baisser ou augmenter le cours du baril. Il y a donc des Etats-spectateurs parmi les producteurs sur la scène pétrolière mondiale. 

L'Agence internationale de l'Energie (AIE) a annoncé une baisse prévisionnelle de la production des pays non-OPEP : -710 000 barils par jour, dont -480 000 pour les Etats-Unis. Comment s'explique cette baisse, notamment dans le cas américain ? Quelle part représente les pays non-OPEP dans la production mondiale d'une manière générale ? 

La production américaine concerne le pétrole de schiste, qui est assez coûteux de fait. Ainsi, avec un baril à environ 40 dollars, les entreprises du secteur, déjà fortement endettées, ne peuvent plus suivre et déposent le bilan, quand d'autres gèlent la production. A l'arrivée, la concurrence est établie en fonction du prix de production ; or on sait très bien que là-dessus, ce sont les pays du Moyen-Orient qui dominent.

Les pays non-OPEP représentent environ 60% de la production mondiale quand la production des pays de l'OPEP oscille entre 30 et 40% suivant les années.

Toujours selon les prévisions de l'AIE, la demande mondiale devrait augmenter, moins que pour l'année 2015 cependant : +1,2 millions de barils/jour. Quels sont les ressorts de cette demande toujours soutenue ? Qui sont les pays à l'origine de cette demande ?

Ce chiffre établit ainsi la croissance mondiale à 3 ou 4% si l'on se réfère aux prévisions des années précédentes faites par l'AIE. Or, nous ne sommes absolument pas sûrs qu'on atteigne un tel niveau. Il est donc tout à fait possible que ce chiffre soit revu à la baisse au cours de l'année, ce qui est souvent arrivé ces dernières années. Ces révisions d'estimation sont souvent dues à une surestimation de la croissance mondiale par l'AIE. Si l'on regarde les prévisions actuelles du FMI, on ne peut pas dire que la situation économique à l'échelle mondiale soit très réjouissante. On part là sur une hypothèse très haute, et je ne suis pas certain - a fortiori s'il n'y a pas d'accord conclu ce dimanche - avec des prix pétroliers qui restent bas, qu'on puisse assister à une hausse de la demande. Dans les pays de l'OCDE, le pétrole est surtout utilisé dans les transports et de moins en moins dans les centrales thermiques. La Chine constituait le principal vecteur de la hausse de la demande mondiale depuis 2003 ; or la situation économique du pays a bien changé et il ne faudra pas compter sur ce pays en vue de cette relance, même si la demande va continuer à augmenter, mais dans une moindre mesure. L'Inde pourrait prendre la relève de la demande pétrolière chinoise en 2016, mais à un degré moindre que cette dernière depuis 2003.

Propos recueillis par Thomas Sila

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