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Pourquoi l’Europe peine à faire face à l’accélération des arrivées de migrants (et au chantage turc)
©Reuters

Crise institutionnelle

Pourquoi l’Europe peine à faire face à l’accélération des arrivées de migrants (et au chantage turc)

Les intérêts des pays de l'Union européenne sont trop divergents pour que les dirigeants s’accordent sur autre chose que sur "des consensus mous". La situation exige des décisions fortes, claires et déterminées, autant de résolutions qui seront difficiles à prendre lors du prochain Sommet européen du 17 et 18 février.

Atlantico : Selon un rapport récent de l’International Organisation for Migration (IOM), il y a eu 84.000 entrées de migrants en Europe, depuis janvier 2016, contre 11000 en 2015 à la même période. L'intensification du flux migratoire, notamment sous l'effet du conflit Syrien est-elle amenée à se poursuivre ?

Laurent Chalard : Au premier abord, les chiffres d’entrées de migrants en Europe du mois de janvier 2016 laisseraient penser que les flux migratoires devraient être encore plus importants en 2016 qu’en 2015, année où ils avaient déjà atteint un niveau record. Cependant, il convient de rappeler que la crise migratoire actuelle a commencé à partir du printemps 2015, donc les chiffres du mois de janvier de cette année ne sont pas comparables. Pour une analyse pertinente, il faut donc comparer les entrées du mois de janvier 2016 avec celles constatées les mois précédents. Or, ce chiffre demeure inférieur aux pics de l’automne 2015, avec plus de 200 000 entrées au mois d’octobre, et aux données du mois de décembre 2015, supérieures à 100 000 entrées, donc il est à relativiser. Nous sommes plutôt sur une tendance à la baisse des flux d’entrées, tout en demeurant à un niveau élevé.

Il apparaît difficile de pronostiquer l’évolution des flux dans les prochains mois, dans le sens où ils sont très dépendants de l’évolution du conflit syrien. Si l’armée syrienne venait à reprendre progressivement le contrôle du pays, tendance qui semble se dessiner à la mi-février 2016, il est probable qu’après une dernière vague de population anti-régime fuyant l’avancée des troupes de Bachar El Assad, le flux de migrants syriens diminuera du fait d’un ralentissement des combats. On peut raisonnablement faire l’hypothèse que quasiment toutes les personnes qui souhaitaient quitter la Syrie seront parties ce qui réduira drastiquement le flux de réfugiés syriens.

Sommes-nous confrontés à un phénomène davantage structurel que conjoncturel ?  

Nous sommes confrontés à une situation qui se révèle être à la fois structurelle et conjoncturelle.

Sur le plan structurel, il existe un déséquilibre démographique entre une Europe vieillissante et les pays moins développés voisins encore relativement jeunes, qui, combiné aux écarts de développement considérables entre ces différentes régions du monde, conduisent un certain nombre de jeunes gens des pays moins développés à émigrer vers l’Europe dans l’espoir d’acquérir un niveau de vie plus élevé. Ces jeunes gens en question constituent ce que l’on appelle désormais communément les migrants économiques. Le phénomène n’est pas nouveau, il est constant depuis les années 1990, avec des flux variables selon les années.  

Sur le plan conjoncturel, la multiplication des crises géopolitiques autour de la Méditerranée (Syrie, Libye) et au-delà suite aux Printemps arabes de 2011, a conduit à l’explosion du nombre de réfugiés. Si, dans un premier temps, ces derniers se sont rendus essentiellement dans les pays voisins des Etats touchés par la violence (Liban, Turquie, Jordanie, Tunisie), ils migrent désormais massivement vers l’Europe, suite à l’appel d’air produit par les propos d’Angela Merkel. Le phénomène est conjoncturel dans le sens où dès que ces crises seront réglées, les flux se réduiront drastiquement et une partie des réfugiés retourneront dans leur pays. Cependant, il est impossible de prédire le temps qu’il faudra pour que ces conflits se terminent.

Quoi qu’il en soit, c’est la combinaison de facteurs structurels et conjoncturels qui expliquent l’ampleur inégalée des flux d’entrée en Europe depuis l’année 1962 et le rapatriement des pieds-noirs d’Algérie en France.

Le Conseil européen se réunira le 17 et le 18 février prochain, pour traiter notamment de la question migratoire. La question de l’aide humanitaire, des frontières et des négociations avec la Turquie seront à l’ordre du jour. Que peut-on concrètement en attendre ?

Malheureusement, il ne faut pas attendre grand-chose de ce Conseil Européen, puisqu’il apparaît comme une énième réunion concernant le sujet, alors que toutes les précédentes n’ont eu qu’un impact limité sur l’ampleur des flux migratoires. En effet, il n’existe pas de position européenne commune, puisque du fait de situations démographiques fortement différenciées, des divergences d’intérêt conséquentes sont constatées. D’un côté, des pays comme la France et le Royaume-Uni, dont l’économie a peu besoin de migrants grâce à une natalité moins abaissée que dans le reste du continent, ne souhaitent consécutivement pas en accueillir plus. De l’autre, l’Allemagne, qui a un énorme besoin de main d’œuvre, en particulier dans l’industrie, du fait de sa dénatalité ancienne, a pris de manière mûrement réfléchie, la décision politique d’accueillir les migrants syriens. Il ne peut donc y avoir d’accord entre ces pays, mais uniquement des consensus mous, qui, par définition, ne permettent pas de régler les problèmes.

En effet, pour être réglée, toute crise exige des décisions fortes, claires et déterminées, avec un pouvoir exécutif ayant les moyens et la légitimité d’imposer sa volonté. Or, l’Union européenne connaît une crise institutionnelle majeure depuis plusieurs années ce qui fait qu’elle n’a pas d’exécutif politique digne de ce nom et que les principales décisions demeurent du ressort des Etats membres. L’Union européenne n’a donc pas les moyens d’agir sur une question, qui nécessite le recours à des forces de police et militaires qui sont sous contrôles nationaux ! Par ailleurs, cette faiblesse de l’exécutif et l’incapacité à s’accorder sur une politique commune est exploitée par la Turquie, principale voie d’entrée des migrants en Europe qui en profite pour exercer une forme de chantage à travers ses revendications financières pour limiter les départs de migrants de son sol.   

La résolution de cette crise est un enjeu pour toutes les institutions de l’Union. Quelle doctrine et quelle politique migratoire réaliste l’Europe pourrait-elle concevoir pour faire face aux crises démographiques à venir ?

Telles que les choses se présentent à l’heure actuelle, le futur de l’Union européenne paraît largement compromis. Etant donné l'incapacité de l'Union européenne à gérer la crise migratoire, cette dernière ne fait qu’exacerber les tensions entre les Etats membres et conduit à la montée des partis populistes qui remettent en cause l'existence de l'Europe. Tant que l’Union européenne ne sera pas dotée d’un exécutif fort et élu démocratiquement, elle ne sera jamais capable de régler la question migratoire qui demande une coordination généralisée. Ce n’est donc pas un problème de politique migratoire réaliste, mais un problème institutionnel grave. Si rien n’est fait, les Etats membres reprendront définitivement le contrôle de leur frontière, rendant caduc le projet européen et conduisant à une accentuation des tensions, chacun renvoyant les migrants chez son voisin.

 

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