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Sauver l’économie ou sauver des vies ? Le débat se précise et voilà comment
©PHILIPPE HUGUEN / AFP

Crise sanitaire et économique

Sauver l’économie ou sauver des vies ? Le débat se précise et voilà comment

Voilà déjà quelques semaines qu’Atlantico suit de près la question qui fait peur. Avec l’avancée de l’épidémie, chiffres et arguments moraux s'articulent. On les décrypte pour vous.

Mathieu  Mucherie

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

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Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico.fr : Un débat acharné est en cours entre ceux qui pensent que les mesures de confinement en vigueur dans de nombreux pays du monde sont une réaction excessive à la crise sanitaire actuelle, et ceux qui pensent qu'il serait barbare de faire autre chose que d'essayer d'éviter le plus grand nombre possible de décès dus aux coronavirus. 

Les individus du premier camp mettent en avant dans leurs arguments le fait que beaucoup de ceux qui meurent du virus auraient de toute façon été susceptibles de mourir bientôt et que les dommages collatéraux des mesures de confinement finiront par causer plus de tort que le coronavirus lui-même. Partagez-vous ce sentiment ?

Edouard Husson : Je ne sais pas si l'on peut parler de "dommages collatéraux". Les dommages sont directs et immédiats depuis le mois de mars. En fait, il ne faut pas opposer deux périodes contraires, celle du confinement et celle du déconfinement. Nous sommes engagées dans une crise majeure, multidimensionnelle et très lourde. Une société ne voit pas se succéder des périodes de normalité et des périodes aberrantes mais des équilibres, toujours instables, et des déséquilibres, qui sont une tentative de retrouver un nouvel équilibre, qui sera lui aussi dynamique et instable. Si elle est mal gouvernée et/ou si elle ne dispose pas de suffisamment de mécanismes auto-régulateurs, une société peut basculer dans une instabilité chronique voire décliner durablement ou complètement. Le premier point à souligner, c'est le dommage considérable infligé par le refus du président de la République de renforcer le contrôle aux frontières voire de les fermer totalement. Puis se sont enchaînées les mauvaises décisions: maintien des municipales, qui ont contribué à la diffusion du virus sur le territoire; entrée dans un confinement complet à durée indéterminée car on n'avait pas de stratégie d'acquisition ou de fabrication de tests ou de masques. L'aberration du comportement du président de la République, c'est d'avoir joué au chef de guerre tout en démobilisant la nation au travail; si vraiment nous avions été en guerre, il fallait maintenir coûte que coûte l'activité en donnant aux gens les moyens de se défendre. Poursuivons l'analogie: à la guerre il y a des blessés, on les retire du front ou on les soigne; c'est ce qu'on aurait dû faire en testant systématiquement et en confinant les personnes malades ou identifiées contagieuses. Les autres auraient dû continuer le combat pour la production nationale, une partie de l'activité étant réorientée vers la fabrication des équipements nécessaires. Je fais partie de ceux qui pensent, effectivement, que le confinement total est un coup terrible porté à notre pays par ses dirigeants. Mais le déconfinement tel qu'il est envisagé ne peut pas nous réjouir puisqu'il relève de la même logique défaitiste et fataliste. Sans masques et sans tests, on décide du sort des Français en jouant aux dés. Et nous savons tous que le gouvernement n'a pas plus de stratégie économique qu'il n'a de stratégie sanitaire.  

Mathieu Mucherie : Pas vraiment. Il faudrait beaucoup de recul pour parvenir à cette conclusion, et nous n’en avons pas. Et il faudrait compter sur de la chance pour que le virus ne fasse pas trop de dégâts, or il est assez évident que de la chance nous n’en avons pas, depuis le début, avec ce virus. En fait, c’est un peu le genre d’argument qui suppose le problème résolu. En tant que spécialiste reconnu en décryptage de novlangue (BCE et Banque du Japon), je reconnais ce genre de truc. Et puis, ce n’est pas très moral, cela valorise trop peu les dernières années de vie : même si je suis assez utilitariste (pour les autres), je ne voudrais pas vivre dans un pays qui serait nettement plus utilitariste que la Chine (où les autorités ont, après quelques hésitations, sacrifié une année de croissance) ; mais à voir le nombre de ceux qui ils ont assez de croissance pour en sacrifier des tonnes (leur pouvoir d’achat a triplé en 20 ans), alors que nous sommes peut-être acculés par notre faible croissance à une mentalité de boutiquiers.

On peut certes soutenir que les points de chômage en plus vont tuer statistiquement (c'est-à-dire réellement) des milliers de personnes ; j’ai déjà beaucoup parlé de ces questions dans ces colonnes ; et selon les calculs de Chris Dillow sur données britanniques, la perte de bien-être causée par un million de chômeurs est l'équivalent de 10 000 décès / an.

Mais l’argument a ses limites, ou du moins peut être relativisé : car après tout l’OMS estime le nombre de morts dus au tabagisme à 7 millions chaque année et aux particules à 8 millions raisonnent comme vous dites, en France aujourd’hui, je commence à me demander si nous ne sommes pas désormais plus anti-humaniste que les « communistes » chinois. Eux au moins s’occupent de leurs vieux au lieu de les mettre dans des EHPAD. Et puis. Soit tabac + particules = 50 covid19. Et pourtant on n’interdit pas le tabac, la circulation auto, l’alcool, etc. Quant à l’obésité, cela ajoute à la mortalité du coronavirus, mais n’oublions pas qu’aux USA cela ajoute chaque année 20% de dépenses en plus pour la santé, c’est un dire un coût colossal.

L'argument central au coeur des revendications des personnes du deuxième groupe tend à démontrer que nous exposons déjà nos travailleurs de la santé à des charges virales élevées de coronavirus et que si nous laissions se propager plus rapidement, un nombre inacceptable de travailleurs autrement en bonne santé mourraient, impactant inéluctablement l'économie. Cet argument est-il valable ?

Edouard Husson : Encore une fois, nous ne sommes pas dans une alternative: confinement ou sauvetage de l'économie. La France est dans un mauvais confinement auquel succédera un retour mal pensé à l'activité. Je refuse aussi d'opposer un comportement moral à un comportement économiste. Quand on se bat comme le font les Etats-Unis, par exemple, immense pays au fédéralisme compliqué, on peut comprendre les hésitations sur la stratégie. Même quand on a fait la part du comportement indigne des adversaires de Donald Trump qui essaient d'exploiter la crise pour assouvir leur haine véritablement religieuse du président américain, on doit bien voir que la société américaine est battante et qu'elle est à la recherche d'un équilibre entre souci sanitaire, respect de considérations morales et souci de relancer l'économie. En revanche, en France, nous cumulons les inconvénients: le confinement total s'accompagne d'une perte du sens moral chez nos gouvernants: la manière dont les personnes âgées sont abandonnées à leur sort, l'absence de cérémonies religieuses, les obstacles mis à ce que les familles puissent rendre un dernier hommage à leurs proches signent certaines des pages les plus tristes de notre histoire. Nos médecins sont exposés parce que les pouvoirs publics ont été incapables de leur fournir des masques. Le comportement des autorités sanitaires et du gouvernement en général consistant à mettre des bâtons dans les roues à tous les médecins qui voulaient utiliser le traitement du professeur Raoult est une autre illustration du fait que l'on peut être partisan d'un confinement complet et contribuer, sciemment ou pas, à une aggravation de la situation. Avoir une attitude éthique c'est minimiser le nombre de morts. Et on ne peut le faire qu'en se battant, en étant actif, en mobilisant la société, en construisant collectivement les protections adaptées, pas en maintenant les gens chez eux et inactifs.

Mathieu Mucherie : Ce n’est pas faux, en même temps ça ne couvre qu’une partie du débat. Il faut rappeler que le confinement généralisé est tout de même un échec ; quand on voit les réussites de certains pays asiatiques. Nous en sommes là à cause de notre impréparation épidémiologique et de notre amateurisme politique. 

Ensuite, je crois qu’un marxiste marquerait un point en notant qu’en réalité on préserve nos cadres qui votent bien (tous en télé-travail) au détriment des « vrais travailleurs » (caissières, livreurs, etc.). Qui disait que les idées dominantes sont toujours les idées de la classe dominante ? En poussant un peu l’argument marxiste vers la guerre des âges, notons que la génération du baby-boom sait se faire entendre, elle a obtenu à chaque étape de son développement des décisions favorables à ses intérêts, et aujourd’hui qu’elle est très exposée elle obtient une réponse sanitaire disons privilégiée (à défaut d’être optimale). 

Il faudra peut-être admettre que, face au retour du tragique, beaucoup de choses resteront économiques mais, comme le disait Giuseppe Conte le 2 avril à la TV allemande : « nous sommes en train d’écrire une page d’histoire et non un manuel d’économie ».

A lire aussi : Sauver l’économie ou sauver des vies ? Pourquoi les citoyens occidentaux ne sont pas plus au clair que leurs gouvernements

Pour autant, l'impact de la culpabilité que peut ressentir la population face aux morts du Covid 19 ne semble pas avoir été pris en compte dans les argumentaires des deux camps( comment nous sentirons-nous collectivement si nous laissons mourir des personnes pour obtenir un résultat futur beaucoup moins mesurable et plus incertain ? ndlr ). Quel analyse portez vous sur cet argument ?

Edouard Husson : Nos sociétés redécouvrent, à l'occasion de la pandémie, l'omniprésence de la mort. Les sociétés modernes font tout pour oublier la mort. Dès l'enfance: on n'aime pas confronter un enfant à la vision d'un défunt; alors que ce serait l'occasion de lui parler des limites de la condition humaine et des fins dernières. Il est devenu rare que de grands malades rentrent chez eux pour mourir: l'expérience la plus fréquente est celle du passage de la chambre d'hôpital à la morgue. Regardez comme l'Eglise catholique essaie elle-même d'aseptiser la confrontation avec la mort: on ne parle plus d'extrême onction mais de "sacrement des malades". Le basculement massif d'une société qui pratiquait les enterrements vers l'incinération est un autre signe évident de notre incapacité à accepter de regarder la mort en face. Survient le Coronavirus dans sa version 2019 et là c'est la panique: on avait ignoré les dix mille morts de la grippe les années précédentes et là tout doit s'arrêter. Malheureusement, ce n'est pas pour remettre le sens de notre finitude au coeur de la société. On empêche les médecins d'utiliser massivement le traitement efficace en première phase de l'infection du docteur Raoult mais on s'empresse de prescrire un médicament palliatif qui accélère le décès des patients âgés et apparemment irrécupérables. On va pousser des cris d'indignation quand un économiste dit qu'il vaut peut-être mieux éviter, en prolongeant le confinement, d'avoir des morts suite à la crise économique après avoir eu ceux du COVID 19 mais aucun ténor de l'opposition ne s'indigne quand le Ministère de la santé repousse la durée légale d'avortement en catimini, faisant avancer ce que le pape Jean-Paul II appelait la "culture de mort" à l'occasion de la pandémie. Encore une fois, une société qui se battrait, ce serait l'attitude la plus éthique. Nous sommes dans un fatalisme morbide.  

Mathieu Mucherie : Je n’en ai pas la moindre idée, et il est certain que mon opinion importe peu. Mais je doute que la culpabilité soit très développée de nos jours ; voyez l’épisode de la canicule qui a été rapidement oublié, par exemple. Et nos décideurs ont une culture de la honte et non une culture de la culpabilité. « Pas de vagues », c’est leur mantra. D’ailleurs on entend très peu sur les radios publiques et les TV officielles le fait qu’il n’y a que 15 morts à Taiwan contre 300 fois plus en Belgique ; peu de gens se sentent coupables en Europe de l’amateurisme et de la division épidémiologique. C’est pourquoi au final ce « sentiment collectif » que vous évoquez compte assez peu, de même le plus souvent que la plupart des arguments contrefactuels, même si je le regrette. 

Un tel débat peut-il être tranché aujourd'hui ? Des décisions moralement acceptables peuvent-elles être prises pour sauver à la fois la population et l'économie ?

Edouard Husson : Nous sommes un peuple dont le substrat spirituel et métaphysique reste catholique. La France n'a jamais pu s'en sortir dans son histoire que lorsqu'elle a su s'appuyer sur de grands équilibres. Equilibre entre la foi et la raison; entre notre vocation européenne et notre ouverture au monde; entre amour de la patrie et universalisme. Aujourd'hui, ce que nous avons besoin de retrouver, c'est un équilibre entre protection des individus et relance de l'activité économique. Nous sommes en train de mourir à petit feu écrasés par l'obésité d'un Etat inefficace, non seulement incapable de fermer les frontières ou de ramener l'ordre dans les banlieues où règne l'incivisme mais incapable de faire travailler l'hôpital public et l'hôpital privé, de mobiliser l'industrie pourtant disposée pour fabriquer des masques, des tests etc... ; il nous faut retrouver le sens de la décentralisation, l'espace nécessaire au déploiement de la créativité des individus et de la société. Il nous faut modérer la parole publique et lui préférer l'action sans vantardise. Si notre pays ne se met pas rapidement en quête d'un nouvel équilibre, d'une nouvelle série d'équilibres, nous cumulerons les malheurs de la population et la crise économique. .  

Mathieu Mucherie : Il n’a pas de solution parfaite, c’est tout l’intérêt du sujet. On voit au passage que tous les pays ont des médecins et des épidémiologistes formés à peu près de la même façon, mais qu’ils ont réagit tous à leur façon, avec des arbitrages vies/économies différents, même et surtout en Europe où nous sommes censés aller un jour vers une belle fédération (quelle blague). Et ensuite, on rationalise ce que nous avons fait en fonction de nos instincts, ce n’est pas nouveau (« Les hommes ont une tendance très prononcée à donner un vernis logique à leurs actions », Vilfredo Pareto).

C’est « moralement acceptables » qui n’est pas compris de la même façon selon les individus, les secteurs de l’économie, les nations. Sans compter que cela varie dans le temps. La seule chose qui change, c’est le prix du temps, disaient Becker et Stigler. De ce point du vue, le changement est inouïe en Chine, où on tolérait des millions de morts il y a encore moins de deux générations pour rééduquer le peuple.    

Souvenons-nous aussi de l’abandon des recherches mondiales sur le SRAS au bout de 18 mois : comme toujours avec les biens publics on note une “tragedy-of-the-commons”, ils ne sont pas produits en quantité suffisante ; mais on a fait des Etats Providence en partie pour résoudre ce problème…, et il n’a pas disparu. Comment par exemple déterminer 15 ans à l’avance que des recherches mêmes infructueuses sur un virus aux conséquences assez limitées auront une utilité sociale importante pour mieux contrecarrer un virus du même genre ?

Ce qui est certain c’est qu’il faudrait consacrer plus de temps et plus de resources à essayer de mieux determiner le “dernier kilo” qui fait que le pont cède, et mieux déterminer des marges de sécurité sages, ni trop fortes ni trop faibles. On peut dire que tous les problèmes depuis toujours sont liés à l’absence de marges de sécurité suffisantes, du trajet du Titanic ou de la logistique napoléonienne jusqu’aux modèles financiers actuels qui ne tiennent pas assez compte du cash et du risque extrême. Et en même temps, un principe de précaution trop fort tuerait le peu d’initiatives qui restent (voir le très beau texte récent de Marc Andreessen, Time to Build).   
Mais il faut rester optimiste. L’univers s’étend de 20 millions de kilomètres à chaque minute.

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