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Deux France ?

S’il n’y avait que les Gilets jaunes... : ce doute et ces angoisses qui étreignent aussi la France d’en haut et celle du cœur des métropoles

Il n'y a pas que les Gilets jaunes à être inquiets : la France qui devrait bien se porter a des craintes légitimes, car la crise du modèle productif et social touche tout le monde.

Xavier  Camby

Xavier Camby

Xavier Camby est l’auteur de 48 clés pour un management durable - Bien-être et performance, publié aux éditions Yves Briend Ed. Il dirige à Genève la société Essentiel Management qui intervient en Belgique, en France, au Québec et en Suisse. Il anime également le site Essentiel Management .

Voir la bio »Rémi Bourgeot

Rémi Bourgeot

Rémi Bourgeot est économiste, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste des marchés de capitaux. Il a poursuivi une double carrière de stratégiste de marché dans le secteur financier et d’expert économique sur la zone euro et les marchés émergents pour divers think tanks.

Sur la zone euro, ses études traitent des divergences économiques, de la BCE, du jeu politique européen, de l’Allemagne et des questions industrielles.

Parallèlement à ses travaux, il enseigne l’économie de l’Union européenne dans le cadre de l’IRIS-Sup. Il est diplômé de l’Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace (SupAéro) et de l’Ecole d’économie de Toulouse.

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Atlantico : Dans un contexte politique écrasé par les Gilets jaunes et la fracture sociale française, un risque semble apparaître pour cette France d'en haut. Quels seraient les éléments qui pourraient venir révéler ces doutes, cette inquiétude, ou cette exaspération de cette "France d'en haut" et quel serait le coût politique d'ignorer cette situation par le gouvernement ?

Rémi Bourgeot : Ces derniers mois ont été marqués par une prise de conscience accrue de la crise sociale que traverse la France. Les zones dites périphériques, périurbaines, les classes populaires sont naturellement au centre du bouleversement économique et social que traverse le pays. Les effets de l’affaiblissement progressif du tissu productif, au cours des trois dernières décennies, et des constructions sociales qui en dépendent, se sont concentrés en premier lieu sur ces zones et ces catégories sociales. Si cette crise du modèle productif affecte la population française de façon certes très variée, elle revêt cependant aussi un caractère général qui fait sentir ses effets au-delà de ces catégories.

Il convient de remettre en cause la théorie d’une divergence de long terme entre grands centres urbains prospères, réputés à la pointe de la compétence et de la modernité, d’un côté, et les zones périphériques reléguées par l’appareil économique, de l’autre. Les travaux de géographes comme Christophe Guilluy sur la notion de France périphérique sont importants et ont annoncé la crise des gilets jaunes. Cette grille d’analyse a néanmoins été reprise en chœur et de façon parfois étonnante par certains qui, tout en voulant souscrire à ces préoccupations sociales, en ont inversé la perspective pour proclamer fièrement la résilience des grands centres villes face aux maux économiques.

La revendication quelque peu fébrile de cette insularité économique des grandes villes semblent paradoxalement révéler une certaine angoisse existentielle. Par exemple, la réflexion économique et administrative sur les effets des innovations technologiques, et en particulier de l’automation et de l’intelligence artificielle, se concentre quasi-exclusivement sur les disparitions d’emplois peu qualifiés, en supposant pérenne la myriade de fonctions administratives qui ont émergé dans les grands centres urbains au cours des dernières décennies. Il apparaît pourtant de plus en plus clairement que ces emplois, même lorsqu’ils sont considérés comme très qualifiés, vont être bouleversé par l’IA.

La réflexion, en France en particulier, semble se poursuivre dans le sillage des années 1990 et 2000 sans toujours prendre en compte la rupture majeure dans nos structures sociales, depuis la crise financière mondiale, et en particulier pour les jeunes générations.

Les emplois de cadre n’ont naturellement pas été touchés par la mondialisation des chaînes de production comme les emplois ouvriers au cours des trois dernières décennies. De la divergence observée au cours de cette dernière phase de mondialisation est née l’idée d’une résilience voire d’une insularité de l’emploi des cadres et de l’emploi qualifié en général vis-à-vis de l’appareil productif. La crise de sens que traverse le monde de l’entreprise est en réalité l’écho d’un ébranlement du modèle économique qui a d’abord frappé les zones périphériques et les couches populaires pour finalement produire des effets plus larges et toujours croissants. L’enjeu de la période actuelle consiste à transformer cette crise de sens en quête de renouveau productif à l’échelle de la société et dans ses diverses composantes ; ce à quoi les nouvelles technologies peuvent en réalité autant contribuer qu’elles inquiètent.

Xavier Camby : L'expression même de "France d'en haut", déjà très ancienne, stigmatise l'importance et révèle la profondeur des factures sociales françaises. Immigration musulmane non-intégrée, paupérisation de masse (précarité du travail, sur-fiscalisation croissante et surendettement généralisé de tous les agents économiques) et démoralisation globale (où l'enseignement laïc obligatoire joue un rôle négatif déterminant) de la vie civile sont à la racine des phénomènes actuels. 

Il est devenu trop évident, même pour le plus néophyte des électeurs, que les réputés représentants des intérêts particuliers et communautaires des Français méprisent ceux-ci depuis des décennies. Chaque nécessaire changement, chaque indispensable transformation sociale achoppent avec une cumulative lâcheté sur la protection des prébendes de l'une ou l'autre faction partisane, fraction égoïste d'une nation en voie de disparition.

Le "coût politique" possible de cette situation dramatique (née de ce très ancien manque de courage et/ou de résolution politique) se manifeste désormais dans les rues, emportant dans leur sillage des "casseurs professionnels", prend déjà la regrettable apparence d'une "révolution", enchainant les revendications en forme de prétexte, pour hurler ses frustrations, ses craintes, son désespoir...

Des prix immobiliers dans les métropoles, au chômage des seniors en passant par les préoccupations relatives aux études de leurs enfants, la pollution, ou l'insécurité, quelles sont ces angoisses qui viennent toucher ces catégories de Français, des cadres aux personnes vivant dans les grandes villes ? 

Rémi Bourgeot : La marge de manœuvre se réduit constamment pour les individus dans un contexte de bulle immobilière continue et dans un système d’insertion administrative reposant sur des itinéraires assez linéaires, que ce soit pour eux tout au long de leur vie active ou dans l’orientation de leur progéniture. Cet environnement encourage une planification poussée, quasi-exhaustive, des foyers en vue non plus d’atteindre forcément un idéal de vie sociale mais pour satisfaire ce qu’ils considèrent comme relativement standard. Réciproquement, ces faibles marges de manœuvre incitent à idéaliser des codes professionnels et sociaux pourtant vécus avec une certaine anxiété car liés à l’importance du statut et du niveau d’insertion administrative, comme l’avait déjà très justement constaté Christopher Lasch à partir de la fin des années 1970.

Xavier Camby : L'inorganisation sociale française, massivement dérégulé par des décideurs qui n'ont pas appris à décider vraiment (professeurs, haut ou bas fonctionnaires, professions libérales... n'ayant jamais entrepris ni jamais gouvernés une entreprises) génère désormais d'incessantes exclusions (religieuses, morales, politiques, idéologiques), une croissante insécurité des biens (prédations fiscales, vols ou vandalisme) comme des personnes (à force de vilipender les forces de l'ordre et de les déconsidérer), une paupérisation galopante, des jeunes gens autant des vieux, des familles comme des organisations. Matrice à détruire le lien social, ne serait-ce que par son apathie et sa veulerie. Elle engendre, non plus des angoisses (qui sont des peurs imaginaires, sans objet réel) mais des craintes fondées et un négativisme exponentiel.

Car rien n'est plus dangereusement contagieux que les émotions négatives (peurs, haine, tristesse, dégout...), qui tendent à se concentrer toujours davantage en cercle vicieux délétères.

On assiste donc à une fuite constante de celles et ceux qui le peuvent vers d'autres pays de résidence (Québec, Belgique, Suisse, pays du Maghreb, iles francophones, Espagne...) ainsi qu'à l'envoie de nos plus brillants jeunes gens, à l'étranger, pour y étudier et assez souvent y rester.

Si la crise des Gilets jaunes a pu révéler une forme d'opposition en blocs sociologiques dans le pays, dans quelle mesure pourrait-il être envisageable de proposer des réponses à des doutes qui seraient finalement partagés par une majorité de Français ? 

Rémi Bourgeot : La crise des gilets jaunes indique un certain niveau de rupture dans la façon dont une partie croissante de la population perçoit le poids de l’action publique sur des conditions de vie rendues précaires par le climat de pression économique. Derrière les catégorisations sociales et les revendications d’appartenance, on voit naître une inquiétude plus vaste et plus profonde, qu’a notamment traduit l’ampleur du soutien de l’opinion publique aux gilets jaunes dans les toutes premières semaines du mouvement.

La France est frappée par la crise de son modèle productif et social, pour des raisons à la fois macroéconomiques et monétaires, d’un côté, mais qui sont également liées à l’orientation de son action collective. Les dernières décennies ont vu émerger un appareil administratif public et privé, relativement émancipé du terreau productif. En réalité, bien qu’associé à un discours invoquant la modernité, le fonctionnement de cet appareil est également chamboulé par les perspectives qu’offrent les nouvelles technologies.

Derrière les lois abstraites de l’étude économique se cachent des modes et tendances qui affectent l’action humaine en profondeur. La focalisation sur l’optimisation géographique des chaînes de production et sur la hausse du prix des actifs ne résulte pas tant d’une tendance indépassable du système capitaliste que de conventions temporaires. Par exemple, la dernière phase de la bulle immobilière résulte en partie des mesures monétaires de la BCE, certes indispensables, mais qui appelaient de la part des gouvernements concernés des mesures, dites « macro-prudentielles », sur la limitation des niveaux et types d’endettement, de façon à contenir l’effet sur les prix du logement, facteur décisif de la crise sociale actuelle. Les discussions sur de nouvelles taxes destinées à « envoyer un signal social »ne règlent pas ce problème du coût de la vie et l’impact négatif sur la compétitivité de cette inflation d’un genre particulier. Il en va de même en ce qui concerne les investissements internationaux dans l’immobilier, où des pays indéniablement ouverts économiquement comme le Canada et la Nouvelle Zélande ont réussi à initier une action sur ce plan.

Sur le plan productif, on constate un certain retard en France et en Europe plus généralement dans les nouvelles technologies, pour des raisons qui ne sont pas d’ordre éducatif mais d’organisation industrielle et de gestion des compétences à l’échelle de la société. Derrière l’idée selon laquelle les classes populaires seraient nécessairement reléguées par les nouvelles technologies, on voit également désormais une partie de l’élite scientifique française et européenne marginalisée, tandis que le monde se livre en parallèle à une guerre technologique décisive reposant sur le niveau éducatif et l’organisation industrielle. Une nouvelle dynamique productive est indispensable à l’inclusion sociale, tout comme l’inclusion sociale est indispensable à la mobilisation des compétences au-delà des catégories administratives.

Xavier Camby : Le système politique suisse (systématiquement méprisé par les élus Français) montre qu'il est possible de créer une authentique et durable paix sociale, ferment d'une richesse pérenne. Différences culturelles profondes, religieuses et linguistiques, y cohabitent harmonieusement : il n'y a pas de chômage des jeunes ni de marginalisation des vieux, de dettes cumulées étouffant toute initiative et il y règne une sécurité croissante, sans aucune exaspération policière...

Les 26 cantons qui composent la Confédération Helvétique disposent tous d'une autonomie de gouvernement, dans laquelle chaque citoyen est appelé non seulement à s'exprimer mais à décider, pour l'essentiel de sa vie. La Fédération exerce un pouvoir central non abusif ni péremptoire, respectueux des décisions autonomes et soucieux de partager les meilleurs pratiques.

Un seul ratio peut éclairer une des dérives majeures de la non-démocratie à la française, où toutes les décisions sont prises par des administrations (souvent trop distantes, redondantes ou concurrentes...). Pour plus de 5 millions d'actifs en Suisse (chiffre qui ne cesse de croitre), on ne compte qu'environ 186'000 fonctionnaires (équivalent temps plein). Soit à peine 4 %.

Alors qu'en France, la population de fonctionnaires (5'6600'000 personnes en 2017) représente bien plus de 10% des actifs réels !

Une 1ère mesure concrète serait de redonner un vrai pouvoir démocratique aux citoyens, pour entreprendre de gérer ensemble les enjeux particuliers et collectifs.

Evitant ainsi que certains s'essayent à le prendre de force, dans la rue, par la violence...

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