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RN : cette délicate ligne de crête sur laquelle Marine Le Pen effectue sa rentrée
©GIUSEPPE CACACE / AFP

La campagne de la dernière chance ?

RN : cette délicate ligne de crête sur laquelle Marine Le Pen effectue sa rentrée

Le RN, malgré de nombreuses difficultés, n’a pas été ébranlé et reste une force qui domine les autres oppositions, dont LR, en terme d’intentions de vote, analyse Jean-Philippe Moinet, qui ajoute : « les vents de la xénophobie qui traversent l’Europe (et les Alpes) ne connaissent pas les frontières. Sur ce terrain, Marine Le Pen sera sans doute inégalable », ce qui continue de poser un problème stratégique à la ligne Wauquiez, estime-t-il.

Jean-Philippe Moinet

Jean-Philippe Moinet

Jean-Philippe Moinet, ancien Président de l’Observatoire de l’extrémisme, est chroniqueur, directeur de la Revue Civique et initiateur de l’Observatoire de la démocratie (avec l’institut Viavoice) et, depuis début 2020, président de l’institut Marc Sangnier (think tank sur les enjeux de la démocratie). Son compte Twitter : @JP_Moinet.

 

 

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Atlantico : Alors qu'Emmanuel Macron continue de chuter dans les sondages, la leader du Rassemblement National (ex-FN) ne semble pas surfer sur la vague. Ce dernier semble stagner en vue des élections européennes à 17% d'intention de vote selon un sondage de l'IFOP pour Paris Match (- 2 points par rapport au mois de juin) et ne parvient pas à se hisser en premier opposant au gouvernement (22% seulement des personnes interrogées le pensent). Comment analysez-vous cette baisse dans les sondages en vue des Européennes ? Comment se porte le parti un an après les élections présidentielles et la nouvelle ligne, suite au départ de Florian Philippot ?

Jean-Philippe Moinet : Aucune force politique d’opposition ne semble profiter du « trou d’air » dans lequel se trouve l’exécutif. C’est symptomatique : un état d’esprit, sceptique, distant, désabusé, traverse l’opinion. Aucun mouvement, aucun leader ne semble faire l’affaire en terme d’attraction, aucune figure ne fait actuellement rassemblement, force alternative et crédible, face au tandem Emmanuel Macron-Edouard Philippe. 
 
Les oppositions se réveillent (un peu) mais n’attirent pas (vraiment). Marine Le Pen n’échappe pas à cette règle même si son mouvement ne s’en sort pas si mal: en intentions de vote, il reste le parti qui domine électoralement toutes les autres oppositions, diverses et éclatées. Il devance largement LR de Laurent Wauquiez, ce qui continue de poser un vrai problème stratégique au Président de la région Rhône-Alpes, qui n’a toujours pas réussi, c’est le moins qu’on puisse dire, à rassembler sa famille politique, ni à définir une ligne claire et cohérente en vue des européennes.
 
Le mouvement lepéniste devance nettement aussi, à neuf mois des européennes, une liste des « Insoumis » de Jean-Luc Mélenchon. Marine Le Pen est beaucoup moins présente que les autres opposants sur la scène politique en cette rentrée, son mouvement ne continue pas moins de cristalliser, en silence, une série de protestations et réactions, nationales et radicales. La baisse de Marine Le Pen, que vous évoquez dans le sondage Ifop pour Paris-Match n’est que de deux points en trois mois. Il est même assez étonnant de voir que le parti lepéniste, touché par de graves difficultés financières, de lourdes affaires judiciaires, le départ de leaders de poids (Florian Philippot, Marion Maréchal) et la faiblesse idéologique de Marine Le Pen,  n’a pas été ébranlé. Il continue de canaliser des mécontentements latents, alimentés par des sentiments de déclin national et d’insécurité culturelle. Même sans leader, ni boussole crédible, on a l’impression que ce parti continuerait d’exister. C’est sans doute très déroutant pour tous ses concurrents, de l’intérieur (sa nièce en particulier), et de l’extérieur (celle la ligne Wauquiez de LR, qui ne voit pas un espace populaire s’ouvrir à lui, ni la ligne Mélenchon de FI, qui chasse sur la même sociologie de « la France d’en bas »). Cela ne fait pas des lendemains qui chantent pour le parti RN, mais constitue un pouvoir de nuisance politique qui doit réjouir Marine Le Pen.
 

« La France n’est en rien dans un schéma d’alliances à l’italienne »

 

Entre les affaires judiciaires, les difficultés financières du parti et de la direction… Le Rassemblement national vie pourtant, de fait, une rentrée pour le moins difficile. Il est désormais confronté au départ d'une partie non-négligeable de ses élus au Conseil régional des Hauts-de-France. Que sait-on des tensions internes qui émergent au sein du parti ?

 
Nationalement, ces tensions sont sourdes – même si régionalement, le RN est en déroute face au roc républicain Xavier Bertrand, sans doute installé pour longtemps en région Hauts-de-France - mais un vrai désarroi traverse les cadres et élus intermédiaires de ce mouvement, qui n’y croient plus vraiment. L’échec de la présidentielle de 2017, la piètre prestation télévisée de Marine Le Pen face à Emmanuel Macron, reste dans beaucoup de mémoires, de militants ou élus ex-FN aussi, qui savent bien que ce n’est pas le changement de nom de leur formation qui créera un nouvel élan. Quelque chose s’est cassée dans la maison lepéniste. Et même si le scrutin proportionnel à échelle nationale lui donnera peut-être l’occasion de se refaire une petite santé, en profitant aussi du courant xénophobe qui traverse l’Europe, très peu de monde ne croit, y compris en interne, en la capacité du RN  à créer un vaste mouvement crédible apte à remplacer la majorité présidentielle et parlementaire actuelle. Cela ne pourrait éventuellement s’envisager que par le jeu d’alliances hétéroclites, à l’italienne, mais la France n’est pas du tout, ni politiquement, ni institutionnellement, dans ce schéma-là.
 

« L’instrumentalisation de ‘L’Europe de Bruxelles’ comme bouc-émissaire »

Marine Le Pen a affirmé jeudi 06 septembre lors d'un entretien sur Radio Classique qu'elle ferait campagne aux élections européennes sur les "mêmes lignes politiques" que son allié Matteo Salvini. Mais alors que ce dernier s'est engagé à adopter un budget prudent, qui ne causerait pas de frictions avec le reste de l’UE – ce qui va à l’encontre de tout ce qu’ils ont promis aux électeurs -, que penser de la stratégie de Marine le Pen ? Est-elle la bonne selon vous ? Comment est-elle perçue au sein du parti ?

 
Naturellement, Marine Le Pen tente et tentera de trouver à l’étranger des appuis, des exemples et des arguments, qui ne s’imposent pas naturellement chez elle en France. C’est d’ailleurs curieux : elle fait de l’internationalisme quand ça l’arrange, elle puise chez les « partis frères » - comme l’ancien Parti Communiste – des raisons d’espérer ! C’est de bonne guerre.
 
Il est vrai que les mouvements d’opinion, qui surfent sur la xénophobie liée à « la crise » des migrants, ne connaissent pas de frontières. Marine Le Pen va chercher à surfer sur les problèmes des italiens, en faisant croire que « l’invasion » ou la « menace » migratoire concerne toute l’Europe. Ce qui, à l’échelle des 500 millions d’Européens, est naturellement totalement faux, mais une partie de l’opinion est sensible à ce sentiment, qui s’appelle la peur de l’étranger, étymologiquement, xéno-phobie.
 
Avec aussi, comme le fait Salvini en Italie, l’instrumentalisation de « l’Europe de Bruxelles » comme bouc-émissaire de toutes les difficultés – y compris celles qui proviennent d’une catastrophe comme l’effondrement du pont de Gênes. On voit bien qu’il y aura du grain à moudre, en matière de démagogies national-populiste, à la droite de la droite, en France aussi. En cela, Marine Le Pen, et elle le sait, sera inégalable. Et il sera sans doute vain, par exemple pour Laurent Wauquiez et les quelques lieutenants qui l’entourent, de chercher à la concurrencer sur ce terrain. Ils risqueraient de perdre, non pas leur âme, mais les prochaines élections.

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