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Il fera pas de vieux os

Révolution dans nos origines : ces nouvelles découvertes ont totalement changé ce que nous savions des débuts de l'Homme

Depuis les années 2000, de nouvelles découvertes en paléoanthropologie ont bouleversé les connaissances de l'homme sur ses origines. Après Toumaï en 2000 et Ororine en 2001, une nouvelle espèce humaine a été découverte, homo florensis.

Jean-François Dortier

Jean-François Dortier

Jean-François Dortier est sociologue et fondateur du magazine Sciences Humaines. Il est l’auteur de L’Homme, cet étrange animal (2012). Il a dirigé de nombreux ouvrages de synthèse ainsi que le Dictionnaire des sciences humaines(2004, éd. poche 2008) et le Dictionnaire des sciences sociales (2013) tous publiés aux éditions Sciences Humaines.

 

 

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Atlantico : Vous avez publié en 2015 un ouvrage qui explique que les années 2000 ont apporté de nouvelles réponses à l'émergence de l'espèce humaine. En quoi ces dernières ont-elles pu éclairer effectivement ce phénomène ? Que savons-nous de plus et quelles sont les théories, les hypothèses qui ont pu être contredites ? 

Jean-François Dortier : Ce livre, Révolution dans nos origines, propose un bilan des grandes découvertes et des nouveaux scénarios dans l’étude des origines de l’espèce humaine. Le mot révolution n’est pas trop fort car, depuis une quinzaine d’années, les découvertes et remises en causes ont été majeures.

L’année 2000 peut servir de point de repère. La paléoanthropologie a dû intégrer des découvertes fondamentales comme celle des premiers hominidés (Orrorin en 2000, puis Toumaï, 2001, qui ont vécu entre 5 et 7 millions d’années). Puis il y eu la découverte de l’homme de Florens (un homo erectus de taille naine qui a vécu jusqu'à une date très récente), l’homme de Desinova (qui était présent au sud de la Sibérie, il y a 40 000 ans). Il est troublant de penser qu’il y a 50 000 ans, plusieurs espèces d’humains ont co-existé sur terre : Neandertal, l’homme de Florès, l’homme de de Denisova et… Homo sapiens.

Ces découvertes n’aboutissent pas simplement à construire une généalogie plus détaillée et précise de l’arbre de nos ancêtres : elles obligent aussi à réfléchir sur les moteurs du changement, ce qui est un des points clé de ce livre : il tente de mettre au clair non seulement les scénarios, les découvertes, mais aussi les modèles explicatifs requis pour penser l’évolution humaine. Le modèle "sélection naturelle + évolution culturelle" qui a servi à penser le développement de l’espèce humaine doit être enrichi aujourd’hui de tout une série de nouveaux concepts : celui de coévolution, de sélection sexuelle, de sélection de groupe, "d’évo-dévo", etc.

C’est dans le domaine des origines de la culture que les bouleversements ont été les plus importants. Il n’est plus possible, depuis les découvertes de Blombos en Afrique du sud en 2002, (des coquillages percés et de l’ocre gravé datant de 75 000 ans) de penser que l’origine de l’art correspond à l’apparition des grottes ornées européennes (comme Chauvet). Bien d’autres découvertes de productions symboliques, (colliers de coquillages, usage d’ocre) montrent désormais qu’il y a 10 000 ans, et peut être bien avant des humains utilisaient déjà des marques symboliques.

Concernant l’outillage, une découverte fondamentale de 2015, nous apprend que des premiers outils de pierre ont été fabriqué dans l’Est de l’Afrique il y a 3,4 millions d'années, (ils font reculer de 800 000 ans, les plus vieux outils connus). 3,4 millions d'années : c'est l'âge de Lucy, l’australopithèque. Les premiers homos sont apparus plus tardivement. Il est clair que l’outillage n’a pas été une invention du genre humain, mais d’hominidés qui l’ont précédé.

Au début des années 2000, le concept de "culture animale" a fait son entrée officielle dans la recherche (par un article fondateur paru en 1999 dans la revue Science signé par Jane Goodall et une centaine de chercheurs sur les "cultures chimpanzés". Par culture on entend ici, la capacité d’innovation et de transmission des connaissances au sein d’un groupe, comme c’est le cas pour le cassage des noix par les chimpanzés, mais, tout comme les techniques de chasses pratiqués par les orques, le décorticage des pommes de pins par les rats et l’apprentissage de la façon de tuer les scorpions par les suricates.

Le livre Révolution dans nos origines cherche à faire le bilan de nos connaissances et des théories concernant l’apparition des cultures, du langage, de la morale, etc. Comment ces caractéristiques humaines déjà présentes chez d’autres espèces animales, ont pu connaître un tel big bang dans une espèce particulière ? Car il faut d’abord rappeler que ni la société, ni les cultures, ni l’intelligence, ni la communication n’ont été inventé par l’espèce humaine mais par les fourmis, les termites, les rats, qui vivent en société eux aussi.

Comment ces découvertes ont-elles pu être réalisées ? Les doit-on uniquement à l'amélioration des techniques scientifiques, ou de nouveaux modes de pensées auraient également pu y participer ?

La science des origines s’étudie par une double voie : celle des observations et expériences empiriques et celle des nouveaux concepts et modèles mentaux. L’observation des primates en milieu naturel (et pas simplement dans les zoos ou laboratoires) a changé la perspective sur la vie animale. Jane Goodall a commencé dans les années 1960 ses observations des chimpanzés dans les forêts de Gombe en Afrique. C’est ainsi qu’elle a découvert que les chimpanzés utilisent des bâtons pour "pêcher" les termites et utilisent des marteaux et des enclumes pour casser des noix. Cette approche de terrain a été étendue sur des nombreuses espèces, et pas simplement les plus proches de nous. On a découvert que les corbeaux de Nouvelle-Calédonie disposent de capacité d’innovation qui n’ont rien à envier aux mammifères les plus proches de nous. Mais ces découvertes sont possibles aussi parce que le regard des scientifiques à changé également.

Les représentations de l'animal ont changés dans le monde savant comme dans la société. L’approche cognitive a remis en cause l’idée de l’animal machine. Beaucoup d’animaux ont des représentations mentales, sont capables d’élaborer des stratégies pour résoudre les problèmes. Les corbeaux de Nouvelle-Calédonie sont capables fabriquer des outils (des brindilles crochetées au bout) pour attraper les larves nichées les trous des troncs d'arbres. La taille du cerveau ou la proximité évolutive avec les humains ne sont pas des critères décisifs du degré d’intelligence des espèces animales. Les Bonobos, par exemple, sont plus proches des humains génétiquement que les chimpanzés mais ils ne fabriquent ni n’utilisent d'outils en milieu naturel.

Vous évoquez dans votre ouvrage la singularité de l'espèce humaine. En quoi consiste-t-elle selon vous, et à la lumière des recherches que vous reprenez ?

C'est un grand débat qui a une longue histoire. Déjà Aristote définissait l’homme comme un "animal politique". Tour à tour, des penseurs ont construit des théories de la spécificité humaine à partir du langage, de l’intelligence, de la conscience de soi, de la culture, etc. Aujourd’hui plusieurs théories s’affrontent. Il y a d’abord ceux qui récusent tout écarts entre les humains et les autres animaux : c'est la perspective adoptée par exemple par Frans De Waal, un grand primatologue contemporain pour qui les différences entre humains et autre animaux n’est que de degré.

Parmi les partisans de la "spécificité" qui considèrent que l’humain a tout de même développé des capacités spécifiques en tant qu’espèce (ce qui ne veut pas dire qu’il ne partage par de nombreux traits commun avec ses espèces cousines), deux grandes théories ont le vent en poupe.

  • D'une part, la théorie du cerveau social, représentée par Robin Dunbar et Michael Tomasello qui explique que la spécificité de l'humain réside dans sa capacité à pouvoir partager les intentions avec autrui. L'humain serait le seul à avoir développé une capacité à "lire dans les pensées d’autrui" (on nomme cela la "théorie de l'esprit") qui permet à la fois l'empathie et une base nécessaire au partage d’intention, indispensable à tout coopération. (Pour construire une cabane ensemble, il faut partager la même intention).

  • D’autre part, la théorie alternative du "cerveau imaginatif". Cette théorie part de l’hypothèse que l’utilisation d’un langage, la fabrication d’objets techniques, la création artistique ou la possibilité de comprendre et produire des règles sociales, suppose de disposer d’une capacité à produire des images mentales. Pour créer un objet, peindre, raconter une histoire il faut se projeter mentalement hors de l’environnement immédiat et se représenter des situations imaginaires.

Les homo erectus qui fabriquaient les premiers bifaces, il y a 1, 5 millions d’années avaient besoin d’avoir un idée en tête et à partir de là, planifier toute une série de gestes en fonction de ce but final (un objet au formes précises). On peut montrer que cette capacité est présente dans le langage, l’art, la technique et les cultures humaines.

C’est à mon avis cette aptitude qui a permis à l’humain de faire un véritable bond dans une nouvelle dimension. De ce point de vue, la trajectoire de l’évolution humaine ressemble à celle des chauves-souris. Les chauves-souris sont les seuls mammifères à voler. La chauve-souris reste un mammifère, comme les humains d’ailleurs, mais elle a acquis toute un série de caractéristiques singulières au regard des autres mammifères : elle vole, elle dort la tête en bas, elle utilise un sonar (pour circuler dans le noir et repérer ses proies. On sait que certaines chauves-souris pratiquent aussi des formes de dons réciproques (de nourriture). Les humains sont comme les chauves-souris ; des animaux singuliers qui ont connu une bifurcation évolutive qui, il y a 3 millions d’années environ les a mis sur une trajectoire nouvelle et si étrange à l’égard de ses espèces cousines.

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