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Bonnes Feuilles

Revenu universel : doit-on reverser un revenu au "surfeur de Malibu" ?

« France périphérique », « centres-villes en déshérence », « déserts médicaux »… Ces expressions font florès, témoignant d’un fait nouveau : la géographie s’est invitée dans le débat public et renouvelle le questionnement, central en démocratie, sur la justice. Jacques Lévy, Jean-Nicolas Fauchillet et Ana Povoas ont tenté de voir comment la justice pouvait être perçue et s'exprimer dans les territoires, dans leur livre "Théorie de la justice spatiale", chez Odile Jacob. Extrait 1/2

Jacques Lévy

Jacques Lévy

Jacques Lévy est géographe, professeur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne et à l’université de Reims. Il a reçu le prix international Vautrin-Lud 2018, qui est la plus haute distinction en géographie. Il est le co-auteur de Théorie de la justice spatiale, avec Jean-Nicolas Fauchille et Ana Povoas, paru chez Odile Jacob (2018).

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Jean-Nicolas Fauchille

Jean-Nicolas Fauchille, docteur de l’École polytechnique fédérale de Lausanne, est urbaniste et chercheur en sciences sociales de l’espace.

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Ana Povoas

Ana Póvoas, docteur de l’École polytechnique fédérale de Lausanne, est chercheuse en sciences sociales et architecte-urbaniste. 

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Si l’on introduit un revenu universel, il reste un débat qui n’est pas clos, portant sur les conditions de son obtention. Doit-on exiger une contrepartie ou est-il inconditionnellement versé ? Cette interrogation s’est cristallisée autour du cas hypothétique dit des « surfeurs de Malibu ». Pour Philippe Van Parijs (1991), il ne doit pas y avoir de contreparties. Si certains préfèrent ne pas être productifs, ici les surfeurs, il n’est pas dans les prérogatives de l’État de définir ce qu’est une vie bonne. Chacun est libre de mener la vie qu’il souhaite. Au contraire, Rawls (1988) indique que le revenu universel est produit dans le cadre d’un contrat social* entre individus qui coopèrent. Ainsi, les modes de vie ne remplissant pas la condition première de coopération devraient en être exclus. Il demeure que définir ce qui relève de l’oisiveté ou de la non-coopération est particulièrement difficile. L’ensemble des activités bénévoles, et plus spécifiquement celles qui relèvent du care, ne produisent pas de richesses monétaires. Elles jouent pourtant un rôle précieux pour l’ensemble de la société. Un écrivain peut aussi se permettre de dépenser du temps sans production apparente et pourtant, in fine, livrer un ouvrage qui jouera un rôle utile, peut-être crucial, pour la société. Même si l’on adopte le point de vue défendu par Rawls, il est préférable de ne pas s’attacher à vérifier seulement si les individus participent à l’économie et produisent des richesses monétaires, mais aussi que la vie choisie est, dans son ensemble, compatible avec le contrat social.

La « non-coopération » selon les mots de Rawls mérite d’être explicitée, car elle semble appartenir à un vocabulaire moral (voir chapitre 8). Sa position sur les surfeurs de Malibu a d’ailleurs souvent été présentée comme une critique de la paresse ou de l’oisiveté. Ces termes revêtent une forte connotation négative dès lors qu’ils sont utilisés pour juger du caractère moral ou immoral des actions individuelles. Cependant, Rawls lui-même, dans l’ensemble de sa théorie de la justice, se défend de définir ce que serait, pour tous, une vie bonne, et il n’a pas recours à la morale* comme principe de définition du juste. La « coopération » pourrait alors se lire comme l’acceptation minimale des procédures rendant possible la justice. Même dans ce cas, les surfeurs ne sont aucunement en opposition a priori avec les procédures d’établissement de la justice sociale. Une autre lecture de la « non-coopération » serait simplement pragmatique : il ne serait pas possible de remplir le contrat social si, simultanément, tous les citoyens faisaient le choix de la non-productivité. La querelle qui oppose Van Parijs et Rawls n’est pas sans rappeler l’opposition entre les propositions de Michel Foucault et celles de Ruwen Ogien concernant le droit de faire de soi-même ce que l’on souhaite. Foucault (1984) définit les « arts de l’existence » ainsi : les hommes « cherchent à se transformer eux-mêmes, à se modifier dans leur être singulier et à faire de leur vie une œuvre qui porte certaines valeurs esthétiques et réponde à certains critères de style ». Pour y parvenir, chacun doit vérifier de ne pas être dans l’excès des plaisirs. Au contraire, Ogien (2007) réfute toute pertinence morale à ce que chacun choisit de faire de lui-même. Ce qui importe, c’est de ne pas porter atteinte à autrui. Si, volontairement, je ne prends pas soin de moi, il s’agit d’un « crime sans victime » (Schur, 1965) qui ne peut être jugé immoral. Les surfeurs de Malibu ne portant pas atteinte à autrui en pratiquant leur sport, ils ne sauraient être jugés « immoraux ».

Si nous intégrons l’espace dans cette controverse intellectuelle, il faut lui appliquer la nécessaire « coopération » citée par Rawls et considérer que les choix d’habiter ne répondent pas tous à cette exigence. Un résident d’une zone à urbanité très faible à qui l’on se doit de donner l’accès aux biens premiers rend le soutien de l’État beaucoup plus coûteux par habitant. Mais l’argument donné dans le cas de l'écrivain demeure : il n’est pas possible d’indiquer a priori que le choix résidentiel et les mobilités associées ne seront pas producteurs d’effets sociétaux positifs. Distinguons deux cas. Les aides publiques peuvent être versées pour permettre à terme un développement* de l’activité endogène, comme c’est le cas pour une station touristique de montagne. Inversement, elles peuvent aussi être considérées comme des sources de revenus inépuisables, dont on bénéficie sans effort et sans souci de développement en retour.

Au regard de ces conceptions de l’aide publique, serait-il légitime de préjuger des intentions des habitants des zones faiblement peuplées ? Lorsque nous avons interrogé des individus, en Suisse, sur ce point précis (Fauchille, 2016), les réponses ont été unanimes. Il n’est pas envisageable pour eux de distinguer, parmi les choix spatiaux, ceux qui seraient considérés comme coopératifs et ceux qui ne le seraient pas, quand bien même l’urbanité forte rend le soutien public moins coûteux :

Markus. – Vous n’allez tout de même pas obliger tout le monde à vivre en ville !

Regula. – Vous voulez faire déménager tous les gens ? !

En lisant ces réactions, on comprend que l’argument de Van Parijs n’est pas qu’une position théorique. Les individus ne disent pas autre chose et dénoncent très clairement une politique publique qui serait liberticide. Il ne s’agit pas ici de prendre position mais de montrer combien la mise en place de conditions à l’obtention des aides publiques de base (ce qu’on appelle en France les « minima sociaux ») reste problématique. Si l’on n’applique pas de conditions, on comprend aussi que les politiques publiques restent possibles seulement si les choix potentiellement non coopératifs restent limités. En effet, si simultanément nous ne comptions plus que des personnes non coopératives, à l’exemple d’un monde de surfeurs, nous ne serions plus en mesure de subvenir aux biens premiers pour tous. Si chaque individu cherchait le lieu le plus désert pour y résider, alors il ne serait raisonnablement plus possible de donner accès à tous à ces biens premiers. L’argument est suffisant pour susciter des mesures favorables à un aménagement efficace de l’espace, comme c’est le cas déjà dans de nombreux pays européens qui cherchent à décourager l’extension de zones bâties peu denses et peu diverses.

Extrait de Théorie de la justice spatiale, Jacques Lévy, Jean-Nicolas Fauchille et Ana Povoas, Odile Jacob, 2018.

 

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