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Ali al-Naimi, ministre saoudien du pétrole.

Seule sur terre

Réunion de l’OPEP sous haute tension, l’Arabie Saoudite va-t-elle continuer sa stratégie destructrice (pour les autres) du pétrole pas cher ?

Ce vendredi 4 décembre, à Vienne, les membres de l’organisation des pays exportateurs de pétrole se réuniront dans un climat de haute tension. En effet, alors que le prix du baril se maintient à des niveaux très bas, soit proche de 40 dollars, certains membres se trouvent fortement fragilisés.

Christopher Dembik

Christopher Dembik

Avec une double formation française et polonaise, Christopher Dembik est diplômé de Sciences-Po Paris et de l’Institut d’Economie de l’Académie des Sciences polonaise. Il a vécu cinq ans à l’étranger, en Pologne et en Israël, où il a travaillé pour la Mission Economique de l’Ambassade de France et pour une start-up financière. Il est responsable de la recherche économique pour le Groupe Saxo Bank. 

Voir la bio »Stephan Silvestre

Stephan Silvestre

Stephan Silvestre est ingénieur en optique physique et docteur en sciences économiques. Il est professeur à la Paris School of Business, membre de la chaire des risques énergétiques.

Il est le co-auteur de Perspectives énergétiques (2013, Ellipses) et de Gaz naturel : la nouvelle donne ?(2016, PUF).

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Atlantico : Dans ce contexte, quelles sont les différentes positions au sein de l’organisation, de nouvelles alliances sont-elles à prévoir ?

Stephan Silvestre : Les tensions dans le cartel du pétrole n’ont jamais été aussi aiguës et elles sont de plusieurs ordres. Bien sûr, la question de la stratégie sur le marché est au cœur des dissensions, mais il existe aussi des différends commerciaux et politiques. Sur le plan des prix, l’Arabie Saoudite voudrait bien trouver un accord pour limiter la production du cartel à 30 millions de barils par jour, mais de nombreux membres estiment que cela serait vain si les producteurs non membres n’appliquent pas les mêmes restrictions. En effet, ceux-ci se feront un plaisir de prendre les parts de marché ainsi libérées. À cela s’ajoute l’étrange retour de l’Indonésie qui, actuellement importateur de pétrole, sera un défenseur des prix bas. Ensuite, sur le plan commercial, les membres de l’OPEP se font eux-mêmes concurrence et tous cherchent à prendre des parts de marché. Ainsi, l’Iran n’entend se voir appliquer une baisse de quota, alors même qu’il est en train de sortir des sanctions internationales et en mesure d’augmenter des exportations. Enfin, sur le plan politique, la guerre de domination entre la sphère chiite et la sphère sunnite est à son paroxysme et les Iraniens ne voient dans les propositions de l’Arabie Saoudite que des manœuvres destinées à les affaiblir. 

Autant dire qu’un accord dans ce contexte semble plus chimérique qu’autre chose. D’où cette baisse des cours sur les marchés financiers. 

Christopher Dembik : Il ne faut certainement pas attendre grand-chose  de la réunion de l’OPEP du 4 décembre. L’Arabie Saoudite et les autres pays de la péninsule arabique sont manifestement d’accord pour maintenir leur stratégie de hausse de la production, en dépit des contraintes importantes que cela fait peser sur leurs finances publiques et sur leur modèle social, habituellement très généreux. Les pays membres de l’organisation qui souffrent beaucoup plus des prix bas, comme le Venezuela et l’Algérie, sont complètement muselés. Ils ne peuvent actionner aucun levier pour faire pression sur le bloc du Conseil de Coopération du Golfe.

On voit mal également comment des acteurs clés, comme l’Irak et l’Iran, qui n’ont pas pu profiter autant que les autres de la période de forte hausse des prix du pétrole pendant la décennie 2000, accepteraient aujourd’hui de baisser leur production. Ils ont une volonté réelle et certainement légitime de reconquérir les parts demarché ultérieurement perdues. Dès la levée totale des sanctions, la production iranienne devrait grimper de 2,8 millions de barils / jour à environ 4 millions de barils au début de l’année prochaine. Cette hausse est impressionnante mais elle est à mettre en perspective avec la production iranienne de 1974 qui atteignait 6 millionsde barils / jour. Dans tous les cas, même si la production iranienne n’augmente que de 1,2 million de barils / jour, ce sera suffisant pour asphyxier davantage le marché pétrolier. Surtout, une inconnue demeure quant à la capacité du pays à rapidement accroître ses capacités productives, aidé par l’afflux d’investissements étrangers. On ne peut pas exclure que l’Iran parvienne plus tôt que prévu à renouer avec une production d’ampleur équivalente à celle du début des années 1970.

Tout indique que l’excès d’offre sur le marché pétrolier va demeurer car cette situation, pour l’instant, convient aux principaux producteurs pétroliers de l’OPEP. Tout au plus peut-on attendre un accord de principe sur la possibilité d’ouvrir des discussions avec les pays producteurs non membres de l’OPEP afin de parvenir à un prix du pétrole qui satisfasse tous les acteurs. Ça n’engage à rien concrètement. Je serais très surpris si une baisse de la production était décidée.

L’Arabie Saoudite, dans sa stratégie d’épuisement du marché pétrolier américain, n’a-t-elle pas déjà obtenu des résultats ? Quels sont les arguments permettant de défendre une offre pétrolière maintenue à son niveau actuel ?

Stephan Silvestre : Oui, l’objectif de contraction de la production par manque de profitabilité a bien été atteint. Mais cette victoire n’est que partielle. La production américaine reste élevée et les stocks continuent de gonfler. Par ailleurs, de nombreux puits ont été forés et équipés et sont prêts à produire du jour au lendemain si les prix remontent un tant soit peu. Les Américains ont développé des process et technologies permettant une production à un prix nettement plus bas qu’il y a à peine 5 ans. L’Arabie Saoudite a conditionné le plafonnement de la production de l’OPEP à un geste similaire des non membres de l’OPEP. L’idée est de maintenir l’offre au niveau actuel en attendant que la demande, toujours en hausse, absorbe l’excédent actuel. Mais cette hypothèse est peu réaliste. 

Christopher Dembik : L’Arabie Saoudite est certainement confortée dans sa stratégie de guerre des prix par la baisse récente de la production américaine et, également, par le repli attendu dans plusieurs autres pays, que ce soit pour des raisons internes, comme en Russie (sous-investissement chronique et impact négatif des sanctions occidentales), ou du fait de l’excès d’offre (Venezuela, Algérie).

Ryiad justifie sa volonté d’inonder le marché et de casser les prix, en particulier en Asie, par la nécessité de combattre la concurrence du pétrole de schiste aux Etats-Unis, mais également en Asie Mineure, Chine et Russie. Dans ces deux derniers pays, les investissements en la matière sont minimes pour l’instant mais ils peuvent constituer une menace réelle à long terme pour l’OPEP, c’est pourquoi il y a cette ambition de tuer dans l’œuf tout développement du pétrole de schiste.

Clairement, c’est une fuite en avant. L’Arabie Saoudite a obtenu des résultats mais le pays mène une bataille perdue d’avance. Les évolutions technologiques dans le domaine de l’exploitation du pétrole de schiste sont impressionnantes et permettent d’abaisser significativement les seuils de rentabilité. Certains puits outre-Atlantique sont rentables même si le prix du baril de pétrole chute sous 30 dollars. L’enjeu réel pour l’OPEP est de gagner du temps pour réduire sa dépendance aux revenus du pétrole. Des pays comme le Qatar ou encore les Emirats Arabes Unis sont en passe de réussir ce challenge. D’autres sont plus en difficulté, comme le Koweït, le Venezuela ou encore l’Algérie.

Quelles sont les conséquences pour les pays les plus fragiles, comme le Venezuela, le Nigéria, ou l’Algérie ? De nombreux pays membres de l’organisation sont engagés dans une lutte contre Daech, une poursuite de la stratégie des prix bas pourrait-elle avoir des conséquences sur ce point ?

Stephan Silvestre : Ces trois pays sont dans une situation critique, d’autant plus qu’ils ne disposaient pas de réserves financières, comme ont pu en constituer les pays du Golfe. Des troubles sociaux et politiques sont à prévoir dans ces pays. Le modèle pétro-socialiste du Venezuela a fait long feu et le régime qui l’a promu avec. En Algérie, la succession de Bouteflika se fera dans un contexte de forte grogne sociale. 

Quant à la lutte contre Daech, elle n’est pas directement impactée par le cours du pétrole, en tout cas sur le plan des équilibres militaires et politiques entre les forces. En revanche, une forte remontée des cours induirait certainement une remontée des offensives sur le terrain, alimentée par l’oxygène des pétrodollars. Au-delà de Daech, il est d’ailleurs dans la stratégie américaine d’asphyxier le financement du djihadisme par l’atteinte à la rente pétrolière. Christopher Dembik : Déficit budgétaire, baisse des dépenses sociales, contraintes sur la balance commerciale sont quelques-uns des symptômes les plus visibles de la baisse du prix du baril dans les pays considérés comme très vulnérables. La principale victime du pétrole peu cher est le Venezuela. Le pays est le parfait contre-exemple de l’Arabie Saoudite. Possédant les premières réserves de pétrole prouvées, le Venezuela n’a pas réussi à mettre en place au cours des quinze dernières années un nouveau modèle économique qui, s’appuyant sur la manne pétrolière, aurait pu diversifier le tissu industriel et permettre la constitution d’un coussin de sécurité afin de faire face aux périodes de conjoncture défavorable. En 1998, le pétrole représentait 74% des exportations du pays contre environ 95% de nos jours. Sans l’aide financière régulière de la Chine, le Venezuela serait déjà en défaut de paiement. Le premier mort de cette guerre du pétrole…

Dans le pire des scénarios, on pourrait craindre l’abandon par certains pays dépendant du pétrole de l’ancrage au dollar américain. En finance, c’est ce qu’on appelle un cygne noir. Ce n’est pas un scénario complètement improbable. En plein été, le Kazakhstan a abandonné l’ancrage de sa monnaie à l’USD afin d’instaurer un tauxde change flottant. Depuis, elle a perdu près d’un tiers de sa valeur. On voit bien ainsi l’impact du pétrole bas et du dollar fort.

Bien que faisant peser des contraintes financières importantes sur le budget, le pétrole bas ne devrait pas remettre en cause la guerre contre Daesh menée par plusieurs pays du Moyen-Orient. La défense est, dans ces circonstances, est un domaine qui échappe à tout contrôle budgétaire. Assez légitimement.

Dans le cas d’un resserrement de l’offre pétrolière, qui aurait pour conséquence une hausse des prix, quelles seraient les effets à attendre sur l’économie mondiale, et notamment en l’Europe ?

Stephan Silvestre : Une hausse durable des prix aurait des conséquences importantes sur l’économie mondiale, plus fortes que celles de la baisse. La baisse des cours est intervenue dans un contexte de stagnation économique en Europe, faible croissance en Amérique du Nord et ralentissement de la croissance chinoise. Elle a donc permis d’éviter une récession, mais guère plus. Mais les Occidentaux, ménages comme entreprises, se sont maintenant accoutumés à un pétrole bas. Une remontée des prix risquerait de provoquer une récession en Europe, où certains pays peinent à se sortir de la crise financière qu’ils viennent de traverser. De plus, les banques centrales (Federal Reserve et BCE en tête) tentent de sortir de leur politique de taux ultra-bas. En cas de menace récessive, elles seraient dans l’incapacité de baisser encore leurs taux directeurs et à cours de moyens pour dynamiser l’économie. Quant à la Chine, elle cherche elle aussi à relancer son économie, notamment en affaiblissant sa monnaie. Une hausse du pétrole serait de nature à contrarier ses efforts, surtout si la consommation occidentale faiblit. 

Christopher Dembik : Pour enrayer la fragile croissance mondiale, il faudrait un resserrement brutal de l’offre pétrolière, ce qui est un scénario aujourd’hui exclu. Il n’y a aucune chance pour que le pétrole renoue à moyen terme avec la zone des 100 dollars. Les modèles historiques peuvent nous fournir quelques indices sur l’évolution future des prix. Ce n’est pas une science exacte mais cela permet au moins de se faire une idée. On sait que le pétrole, comme beaucoup de matières premières, évolue dans le cadrede supercycles d’une durée comprise entre 30 ans et 50 ans. Depuis la fin du 19ème siècle, quatre supercycles se sont succédés. Cela fait environ quatre ans qu’un cycle baissier s’est enclenché et tout porte à croire qu’il durera au moins jusqu’au début de la prochaine décennie. Dans ces conditions, le pétrole bas devrait rester un facteur de soutien économique pour de nombreux pays. C’est un paramètre toutefois insuffisant puisque la croissance mondiale peine à s’accroître. Elle ne sera, au mieux, qu’à hauteur de 3,1% l’an prochain selon les estimations du FMI. La période actuelle est pleine de paradoxes : le pétrole est extrêmement bas, l’euro aussi, et les taux d’intérêt sont même négatifs et, pourtant, l’activité économique peine à décoller.

 

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