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Retrouvailles américano-russes grâce au coronavirus ?
©Alexei Druzhinin / AFP

Le point de vue de Dov Zerah

Retrouvailles américano-russes grâce au coronavirus ?

Dov Zerah revient sur les relations et les échanges entre les Etats-Unis et la Russie à l'occasion de la crise du coronavirus. Donald Trump a notamment accepté l'assistance médicale russe de Vladimir Poutine.

Dov Zerah

Dov Zerah

Ancien élève de l’École nationale d’administration (ENA), Dov ZERAH a été directeur des Monnaies et médailles. Ancien directeur général de l'Agence française de développement (AFD), il a également été président de Proparco, filiale de l’AFD spécialisée dans le financement du secteur privé et censeur d'OSEO.

Auteur de sept livres et de très nombreux articles, Dov ZERAH a enseigné à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po), à l’ENA, ainsi qu’à l’École des hautes études commerciales de Paris (HEC). Conseiller municipal de Neuilly-sur-Seine de 2008 à 2014, et à nouveau depuis 2020. Administrateur du Consistoire de Paris de 1998 à 2006 et de 2010 à 2018, il en a été le président en 2010.

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La semaine dernière, j’appelais votre attention sur l’exigence d’une gouvernance mondiale mise en évidence par la pandémie du COVID 19. Nombreux ont réagi ; certains ont cherché à me rappeler à la stricte réalité ; d’autres, nonobstant cette réalité, ne désespèrent pas…

La semaine dernière, les États-Unis et la Russie nous ont fourni un bon exemple de solidarité. Après un entretien téléphonique avec Vladimir Poutine, Donald Trump a accepté « avec reconnaissance » l’assistance médicale russe, un cargo et un avion à destination de New York ; soixante tonnes d’équipements de protection individuelle, masques, respirateurs et autres matériels ont été livrés mercredi 1er avril.

Comment comprendre une telle aide alors que la pandémie est totalement sous-estimée en Russie, que le système hospitalier russe est défaillant… ? Est-ce une simple initiative médiatique ou un prétexte pour renouer les liens ?

Pour affronter la crise économique consécutive au COVID 19, Vladimir Poutine plaide pour la levée de tous les mécanismes de sanctions mis en place au cours des dernières années, notamment à l’égard de la Russie et de certains de ses dirigeants.

Donald Trump pourrait-il s’entendre avec son homologue russe sans implication des Européens ? Ces sanctions étaient justifiées par l’annexion de la Crimée et le soutien à des milices dans l’Est ukrainien.

Le principe de l’intangibilité des frontières est un des éléments de la gouvernance mondiale ; sa remise en cause déstabiliserait de nombreuses régions du Monde, et encouragerait Vladimir Poutine à poursuivre sa politique de reconstitution de l’ancienne Union soviétique et de ses sphères d’influence. Cela explique ses interventions en Syrie, en Libye, et pourrait justifier ses visées sur la Biélorussie…

Á l’heure de l’internet et de l’immatériel, Vladimir Poutine considère que la puissance d’un pays repose encore sur sa surface, quoiqu’il en coûte. Quels avantages la Russie en a-t-elle tiré ? 3ème producteur mondial de pétrole, 2ème de gaz naturel, l’économie russe repose sur la rente des hydrocarbures et n’a pas réussi un développement pérenne qui l’en affranchirait.

Or, l’économie russe est aujourd’hui confrontée aux effets négatifs des sanctions internationales, au récent effondrement des prix des hydrocarbures, et depuis peu aux effets du COVID 19.

En ce qui concerne la pandémie, Vladimir Poutine déclare que « tout est sous contrôle ». Son voisin biélorusse, le Président Alexandre Loukachenko n’hésite pas à affirmer « l’infection du Coronavirus flambe en Russie », alors que, dans le même temps, il ignore le fléau, refuse de prendre toute mesure de confinement ou de fermeture, recommande de boire la vodka ou de se rendre à un sauna… !

Au-delà de ce nouvel épisode inquiétant entre les deux voisins, les autorités russes devront bien s’attaquer à la pandémie. Elles déclarent un nombre de contaminés et de morts anormalement bas pour une population de 140 millions d’habitants, en réduction de plus de 3,5 millions de personnes depuis l’éclatement de l’Union soviétique en 1991.

Dans ce contexte plus que délicat, il est difficile de comprendre l’intérêt de la Russie à avoir engagé une guerre du prix des hydrocarbures. Était-ce l’intérêt du pays ou celui de Igor Setchine, patron du géant pétrolier Rosneft ? Personnellement concerné par les sanctions il a plaidé pour qu’il n’y ait pas d’accord de réduction de la production avec l’Arabie saoudite, de ne pas reconduire l’accord conclu avec l’OPEP, il y a trois ans.

Ce refus russe a entraîné une réaction épidermique du Prince héritier Mohamed ben Salmane (MBS) … Le résultat de cette guéguerre a porté le baril à moins de 30 $. Pour justifier cette situation préjudiciable aux économies russe et saoudienne, les parties ont avancé que cela allait faire sortir du marché des producteurs américains dont le prix de revient est autour de 40-45 $. Comment se tirer une balle dans le pied pour atteindre le voisin ? La Russie a-t-elle les moyens d’engager une telle guerre ? C’est autre chose que la Syrie ou la Libye. Les Russes pourront écouler leur production, mais à quel prix ?

Cette baisse des prix des hydrocarbures va aussi pénaliser tous les producteurs. Le Venezuela va s’enfoncer un peu plus dans la crise. Il en sera de même des pays africains, de l’Algérie au Nigéria en passant par le Cameroun, le Congo, le Gabon, le Tchad… Alors que nous ne connaissons pas la réelle situation africaine face au COVID 19, l’économie africaine va se trouver confrontée à de graves difficultés, car la baisse des prix pétroliers s’accompagne de celle de certaines matières premières comme le coton, production essentielle aux pays sahéliens.

Vladimir Poutine doit faire face à toutes ces adversités à un moment où il a deux échéances :

  • Le référendum constitutionnel prévu pour le 22 avril. L’objectif principal de la révision est de modifier la durée du mandat présidentiel, et éventuellement de permettre à Vladimir Poutine de poursuivre jusqu’en 2036 ; Certains n’hésitent pas à affirmer que le président a fini par prendre des mesures de confinement pour empêcher toute manifestation d’opposition à son projet.
  • La célébration du 75ème anniversaire de la victoire sur les Nazis. Vladimir Poutine a invité de très nombreux chefs d’États à assister à un défilé de 10 000 militaires dont des Français.

La Russie a tout intérêt à trouver un accord global avec les États-Unis sur le pétrole, les armes de destruction massive, l’Arctique… De son côté, Donald Trump peut y trouver son compte à un moment où sa réélection en novembre peut être remise en cause pour au moins deux raisons :

  • Les Américains pourraient lui reprocher le retard mis à prendre les mesures de confinement ainsi que son dé tricotage du système d’assurance maladie mis en place par Barack Obama.
  • L’explosion du chômage consécutive au COVID 19. Après trois années d’une exceptionnelle prospérité économique, les États-Unis risquent de s’enfoncer dans une grave crise économique et conduire les Américains à aspirer au changement.

Le Coronavirus n’a pas fini de nous réserver des surprises…

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