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©LIONEL BONAVENTURE / AFP

Insatisfaction croissante

Retraites : le gouvernement face au piège du paradoxe de Tocqueville

Les ministres ont multiplié les annonces afin de tenter de désamorcer la crise sociale alors que vient de débuter la grève contre la réforme des retraites. Le gouvernement a-t-il réellement les moyens de faire des promesses précises à certaines catégories professionnelles ?

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Atlantico.fr : Ces derniers jours, les ministres ont multiplié les annonces pour tenter de désamorcer la crise sociale. Christophe Castaner et Jean-Michel Blanquer ont par exemple tenté de rassurer policiers et enseignants en leur expliquant que, malgré la réforme des retraites, leur pensions ne baisseraient pas. Le gouvernement a-t-il réellement les moyens, autant politiques que financiers, de faire des promesses précises à certaines catégories professionnelles ?

Eric Verhaeghe : Il y a deux questions dans votre question. La première est de savoir si oui ou non telle ou telle catégorie peut croire à l'engagement gouvernemental d'être épargnée par une réforme. Je dirais plutôt oui dans l'immédiat, en ajoutant deux points. D'abord, cette promesse pourra être remise en cause à tout moment, par exemple par un prochain gouvernement ou dans dix ans, ou dans vingt ans. Ensuite, il faut bien avoir conscience que favoriser une catégorie suppose de faire payer les autres et consiste donc à créer un nouveau régime spécial. Pour simplifier et grossir le trait, soulignons que la promesse faite aux policiers de les laisser partir à 52 ans sera financée par les contribuables qui reçoivent des amendes ou subissent régulièrement la mauvaise humeur, la discourtoisie voire les abus de pouvoir des agents qu'ils croisent sur la voie publique. Cette promesse aura un cout pour les autres. 

La deuxième question porte sur le maintien du niveau des pensions. Le gouvernement soutient que celles-ci ne peuvent pas baisser. C'est évidemment un mensonge. Personne ne peut s'engager sur ce que sera le PIB de la France dans 10 ans, dans 20 ans, dans 30 ans. Rien n'exclut qu'une catastrophe se profile. C'est d'ailleurs le fonds de commerce des collapsologues. Les bobos nous ont fait croire que la vie et l'histoire n'étaient pas tragiques, et que nous avions la maîtrise de tout. Le problème est que tout cela est faux. Des guerres peuvent éclater, des cataclysmes naturels peuvent faire imploser l'économie. On voit que ces perspectives jugées farfelues il y a encore dix ans commencent à être crédibles. Imaginer que la retraite par répartition ne sera pas impactée par une diminution de la richesse à répartir est une imposture. 

Ajoutons que la baisse des pensions a déjà commencé. Lorsque le gouvernement décide une désindexation, même partielle, des pensions, il ne fait pas autre chose que les baisser. 

Alors qu'ils semblent céder sur certains points de la réformes des retraites, quel est le risque que ces promesses donnent lieu à une sorte d'effet Tocqueville, c'est-à-dire à une hausse constante de l'insatisfaction au sein de la population malgré une amélioration de la situation ?

L'effet Tocqueville s'expliquerait ici par une vexation, une pique contre les ego. Pour des raisons incompréhensibles, le gouvernement choisit (et c'est le cas depuis la crise des Gilets Jaunes) de systématiquement agir à contretemps pour régler la contestation. Ce faisant, il commet une double erreur. D'abord, il donne le sentiment de donner les concessions sur le bout des doigts et à contre-coeur. Les gestes qu'il fait sont systématiquement vécus comme des manifestations de mépris. Cela crée beaucoup de frustrations et de ressentiment. Répétons-le : cette stratégie d'entrer dans les négociations à reculons et avec un sentiment d'arrogance jouera tôt ou tard un très vilain tour à Emmanuel Macron. Deuxième point : le gouvernement ancré l'idée dans les esprits qu'il est inflexible sauf avec un puissant rapport de force qui bloque le pays. C'est une très auvaise façon de pratiquer la démocratie. 

La majorité actuelle a beaucoup critiqué les oppositions violentes. Mais la stratégie attentiste du gouvernement rend celle-ci à la fois inévitable et souhaitable. Tous les Français ont bien compris que pour obtenir une concession, et même ne serait-ce qu'une attention du gouvernement, il fallait casser des vitrines et bloquer Paris. Cette façon d'être droit dans ses bottes et de ne s'infléchir que dans un rapport de force extrême pousse le pays à l'exaspération et constitue une dangereuse prise de risque. Si Macron cherchait à gouverner le pays au lieu de vouloir lui imposer un modèle technocratique au forceps, les esprits retrouveraient leur calme.  

En ce sens, donner raison à certaines revendications n'est-il pas dangereux pour le gouvernement ? Plutôt que de satisfaire la population ne risque-t-il pas de perdre pieds ?

Je pense effectivement que la stratégie consistant à attendre que les rues se couvrent de millions de personnes pour agir est une stratégie dangereuse. La question des retraites est sur ce point emblématique. Le choix de ne communiquer sur la réforme qu'après la grande manifestation du 5 décembre est une erreur de calcul magistrale. Les Français ont compris qu'ils étaient majoritaires dans la contestation, et Macron ne pourra donc pas négocier d'aménagements, notamment avec la CFDT, dans les mêmes conditions qu'avant le 5 décembre. La semaine de retard qu'il s'est donné dans la présentation de la réforme coûtera cher au pays. Les concessions qu'il va devoir lâcher pour calmer les esprits seront très supérieures à ce qu'elles auraient pu être dix ou quinze jours avant. 

Je trouve, sur ce point, qu'il y a une culpabilité de Macron. Je le redis : il est un habitué de cette méthode qui consiste à lâcher trop tard, à cause d'une psychorigidité de mauvais aloi qui semble incorrigible. Le risque aujourd'hui est que, sous l'effet de masse, qui se produirait un an après celui des Gilets Jaunes, sa légitimité soit complètement ruinée. Or, on voyait bien hier que la protestation contre les retraites était un prétexte pour protester contre tout le reste : ce que les Français perçoivent comme du néo-libéralisme, qui est en réalité du capitalisme de connivence, mais aussi contre l'Europe, contre l'austérité (qui ne dit pas son nom) imposée aux Français pour protéger le salaire des fonctionnaires, etc. 

Il existe de mon point de vue un fort risque pour que les Français se laissent déborder par leurs frustrations et leurs colères, et que la situation échappe aux pouvoirs publics à force de ne pas réagir assez vite. 

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