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L’esclavagisme et son histoire seront finalement enseignés dès le primaire.
L’esclavagisme et son histoire seront finalement enseignés dès le primaire.
©Reuters

À la dernière minute

Retour in extremis de l'histoire de l’esclavage dans les programmes du primaire : ce qui se cache derrière les réticences françaises à aborder la question

Ils ont fait des pieds et des mains, mais ils ont finalement gagné : l'enseignement de l'histoire de l'esclavage et de la colonisation sera de nouveau abordé par les élèves de CM1. "L'activisme de Myriam Cottias (CNMHE), qui a alerté tous azimuts, n’y est sans doute pas étranger", écrit le journal Libération sur son site. Un retour qui en dit long sur les difficultés que la France a à aborder ce genre de thématiques.

Pierre Duriot

Pierre Duriot

Pierre Duriot est enseignant du primaire. Il s’est intéressé à la posture des enfants face au métier d’élève, a travaillé à la fois sur la prévention de la difficulté scolaire à l’école maternelle et sur les questions d’éducation, directement avec les familles. Pierre Duriot est Porte parole national du parti gaulliste : Rassemblement du Peuple Français.

Il est l'auteur de Ne portez pas son cartable (L'Harmattan, 2012) et de Comment l’éducation change la société (L’harmattan, 2013). Il a publié en septembre Haro sur un prof, du côté obscur de l'éducation (Godefroy de Bouillon, 2015).

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Atlantico : Originellement absent de la première mouture des nouveaux programmes, l’esclavagisme et son histoire seront finalement enseignés dès le primaire, après ce que Libération qualifie d’ « intense lobbying ».  De quel lobbying s’agit-il ?

Pierre Duriot : Les lobbyings sont par nature discrets, entre « milieux autorisés », comme aurait dit le regretté Coluche avec humour. Plus sérieusement on peut penser à des courants idéologiques de gauche, maniaques de la « repentance » perpétuelle, de la « dette » de la France envers l'Afrique. On peut y voir éventuellement la continuation de l'action de Christiane Taubira, actuelle ministre de la justice mais entrée dans l'histoire de la législation française avec la loi mémorielle du 21 mai 2001 dont elle était rapporteur en tant que député. Elle définit la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité. Globalement, l'engouement du pouvoir pour l'étranger, les cultures étrangères, les éléments de langage permanent concernant l'immigration « chance pour la France », « richesse culturelle », qui sont matraqués médiatiquement sans être jamais réellement démontrés, constituent une veine dans laquelle coule logiquement cette idée de considération d'une culpabilité française, européenne, blanche, dans l'épisode de l'esclavage. C'est bien ainsi d'ailleurs qu'il est traité dans ces programmes d'histoire qui mettent en avant la culpabilité des acheteurs « transporteurs » d'esclaves, les négriers, par dessus l'Atlantique, sans jamais chercher à aller au-delà de clichés communément distillés sur le sujet mais qui ne sont aucunement en rapport avec l'histoire scientifique : cette recherche historique qui est étayée, non par l'idéologie mais par la documentation, les traces de la réalité, les témoignage et les faits. Et il existe de très nombreuses traces sur cette période pas si ancienne. L'étude des élèves se concentrent non pas sur la perception du statut d'esclave dans les sociétés passées mais sur les modalités pratiques, le commerce triangulaire, la traversée de l'Atlantique, la vie dans les champs de cotons aux Etats-Unis et enfin l'abolition de l'esclavage en deux temps en 1848. Sont passés sous silence, les auteurs des captures, sélections et les collaborations locales africaines dont ont bénéficié les négriers européens. On ne retient ainsi de l'histoire qu'un seul coupable.

Michel Lussault, président du Conseil supérieur des programmes (CSP), insiste pour que les gens n’y voient pas une manœuvre politique quelconque. Ce changement de dernière minute ne traduit-il pas la difficulté qu’il existe, en France, à parler de ces sujets et plus encore à l’école ?

C'est une vieille ficelle. A partir du moment où une « personne autorisée » explique « qu'il ne faut pas y voir », c'est que justement il faut y voir. Il y a toujours eu une gêne aux entournures pour évoquer les sujets liés à l'esclavage et aux anciennes colonies dans les livres d'histoire. Après la guerre, il y avait une réticence à évoquer ces épisodes peu glorieux de l'histoire de France, la traite négrière ou la colonisation. Cette dernière était évoquée en soulignant le rôle positif de la colonisation, celui qui a consisté à installer des infrastructures, routière, ferroviaire, portuaire, énergétique et administrative. Mais l'époque a changé et l'histoire contemporaine, plus soucieuse de ne pas déplaire aux nouveaux habitants issus de l'immigration a fait que l'on se focalise plus sur des termes du genre : la « nuit coloniale ». On met également plus en avant les crimes de guerre, la torture et on renie par l'interdiction les anciens « aspects positifs ». On sort en fait de l'histoire scientifique pour propager une histoire idéologique et politique, ce que font de très nombreux pays. En réalité l'enseignement de l'histoire obéit plus aux idéologies du moment qu'au souci de rigueur historique. On est bien dans une période idéologique et sémantique, de repentance, de dette, d'accueil et de valorisation des cultures étrangères et en particulier africaines, du nord et de l'Afrique noire, si on peut encore utiliser ce terme. L'ennui est qu'il n'y a nul besoin pour accueillir l'étranger de s’auto-flageller, de renier sa culture et son identité, c'est même tout le contraire. Une identité et des valeurs solides permettent de mieux intégrer et assimiler : ce n'est pas l'option choisie.

Si l’enseignement de ces moments de l’histoire de France (et d’Europe) ne doivent pas être oubliés, ne donnent-ils pas du grain à moudre à tous ceux qui pratiquent et encouragent l’auto-flagellation de l’ « homme blanc méchant » ? Comment peut-on éviter de tomber dans ce travers ?

Ce ne sont pas les moments d'histoire qui donnent du grain à moudre aux partisans de la négation de soi, ce sont les révisions historiques impensables telles qu'elles sont pratiquées. Christiane Taubira illustre cette forme de révision en déclarant lors d'une interview à l'Express en 2006 : « Il ne faut pas trop évoquer la traite négrière arabo-musulmane pour que les jeunes Arabes… ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes ».Il y eut aussi en 2012, un rapport commandé intitulé « La dimension arabo-musulmane de l'Histoire de France », enterré dès sa sortie devant la levée de boucliers des historiens. Egalement, l'histoire scientifique est battue en brèche quand l'un des meilleurs spécialistes actuels des traites négrières, Olivier Pétré-Grenouilleau, est attaqué en justice au nom de la loi Taubira, parce qu'il a rappelé que « la quasi-totalité des esclaves africains avaient été razziés non par des Blancs, mais par des négriers africains et que le commerce des esclaves était une routine sur le continent noir bien avant l'arrivée des négriers européens ». L'histoire réelle n'a pas le parfum idéologique souhaité et passent aux oubliettes quasiment huit cents ans de razzias dans le sud de la France par les marins barbaresques musulmans venant capturer et déporter des esclaves blancs. Ces raids meurtriers ont occasionné nombre de combats navals et au final un bombardement d'Alger, base arrière des pirates, par le maréchal d'Estrée, en 1688, sur ordre de Louis XIV, afin d'avoir enfin la paix sur la Méditerranée. Dans les rôles des uns et des autres au cours de ces épisodes historiques, des intérêts très actuels ne voudraient en retenir que certains et en oblitérer d'autres. Il y a donc une vraie difficulté à traiter de cela dans l'enseignement du fait historique et on se condamne à ne pas enseigner ou à enseigner une histoire révisée. Au passage, la « culpabilisation de l'homme blanc méchant » n'est donc pas un travers mais un objectif presque avoué entrant dans un contexte plus large de réécriture de l'histoire. On peut après, être d'accord ou pas sur l'opportunité de vouloir flatter certaines catégories de population, mais chaque nation compte dans ses siècles d'histoire des épisodes moins glorieux que d'autres. S'imaginer qu'il faille rayer des méfaits anciens pour satisfaire à des générations actuelles relève de considérations totalement inappropriées : les jeunes arabes, pas plus que les jeunes français, ne ressentent aujourd'hui le poids de l'héritage des méfaits de leurs ancêtres. Les manipulations historiques obéissent bien à une logique politique de sape de l'identité et de la culture.

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