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Pascal Manoukian a suivi le flux des conflits qui ont agité la planète des années 1970 à nos jours.

Bonnes feuilles

Reporter de guerre : "Ces fois où j'ai eu peur de mourir"

Irak, Iran, Vietnam, Cambodge, Guatemala, Turquie, Afghanistan… Pascal Manoukian a suivi le flux des conflits qui ont agité la planète des années 1970 à nos jours. Extrait de "Le Diable au creux de la main", publié chez "Don quichotte" (1/2).

Pascal  Manoukian

Pascal Manoukian

Pascal Manoukian a couvert la plupart des grands conflits qui ont secoué la planète pendant 25 ans. Il est aujourd’hui directeur général de l’Agence de Presse Capa.

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J’ai peur.

Peur de mourir, là, sur un trottoir, entre deux immeubles crasseux. Je veux qu’on arrête de hurler, qu’on arrête de tirer.

Je veux revenir en arrière, à Paris, n’importe où, mais dans un monde à moi. Je respire à grosses goulées. Je serre ma caméra. Elle me rassure.

La voiture est là, garée à trois petits mètres. Sead m’attend dedans, couché sur la banquette arrière. Il faut que je monte à l’intérieur, que je reste avec lui. C’est ma seule raison d’être ici.

J’hésite, avec l’impression d’avoir épuisé ma chance. Une balle troue l’aile avant. Je m’écrase.

Je me rappelle mon premier accrochage dans les montagnes du Kunar, au nord de l’Afghanistan. Nous surplombions un poste de l’armée russe. L’échange de feu avait été brutal. Là- bas, je découvrais l’odeur et le bruit des combats. Les tirs de mortier broyaient les rochers en mille morceaux. Je me demandais qui des Russes ou de nous étaient les plus terrorisés. Priaientils, eux aussi ?

Au moment où nous tentions de nous replier, une balle en fin de course était venue mourir en m’effleurant le coeur, délicatement, avec la force d’une boulette de pain. En la ramassant, j’ai compris que ce qui tuait était aussi capable de caresser. Ce n’était qu’une question de distance, et de bonne étoile.

De cette histoire, j’ai gagné un surnom. En me voyant glisser la balle dans ma poche, les Afghans m’ont rebaptisé Bariolaï : « le chanceux ».

Depuis il m’arrive de l’emporter en voyage, comme un talisman.

Bordel, pourquoi l’avais- je laissée à la maison cette fois ?

Je relève la tête. Les balles qui claquent autour de moi n’ont pas la grâce des ailes d’un papillon.

Le sniper n’a toujours pas décroché.

Ils sont deux, peut- être. Je les insulte pour me donner du courage. Une nouvelle balle fait sauter un bout de béton juste devant moi. On me crie quelque chose. Je ne comprends rien. Je me couche. Le sol est chaud. Je voudrais tant ne plus bouger, m’endormir là, tout arrêter. Je voudrais tant ne jamais avoir pris l’avion, ne jamais avoir commencé ni ici ni ailleurs.

Un nouveau claquement sec me fait sursauter. Je contourne la voiture par l’arrière. L’homme gisant par terre, que je croyais blessé, celui que Sead était venu secourir dans un réflexe de pure folie, est mort. Il a du soleil plein la figure. Sa gorge a été touchée ; elle gargouille encore dans un léger bruit de chambre à air percée, comme sur le bord du chemin quand, tout gosse, je réparais mon vélo.

Des petites bulles éclatent de la plaie. Elles me rappellent mes limonades du jeudi. Il faut que j’arrête de me blottir dans le passé. Je suis dans une merde de grand, au coeur de Sarajevo, avec une chance sur deux d’y laisser un bras ou une jambe – si j’ai de la chance.

La portière de la voiture est ouverte. Pour l’atteindre, je dois ramper sur le mort. Je m’écrase le plus possible pour ne pas servir de cible. Mon ventre frotte le sien. Je sens à ses faibles mouvements qu’il respire encore.

J’ai peur de l’étouffer. Une main sort de la voiture, en bas de la portière côté chauffeur. Elle me fait signe de venir. Je ne vois pas à qui elle appartient.

Une nouvelle balle nous secoue, le mort et moi. Elle frôle ma cuisse et lui dégonfle le ventre. Ça sent le brûlé. Je vomis un peu de bile qui se mélange au sang sur mon jean.

Un homme en chemise rouge essaye de venir jusqu’à moi. Sa tête explose. Je me pisse dessus.

Je parviens à ramper jusqu’à la portière. D’un geste sûr, la main me tire à l’intérieur. Mes os raclent contre le bas de caisse. J’ai mal. La main empoigne mon blouson, faisant craquer la couture. Je prie pour qu’elle résiste. La main me hisse à l’intérieur. Au même moment, une vitre vole en éclats. Le chauffeur démarre en trombe. La voiture roule tout droit, saute les trottoirs. Ma tête cogne contre le toit, puis retombe sur quelque chose. C’est Sead. Je l’écrase de tout mon poids. Je l’appelle. Je veux qu’il me réponde. Une balle ricoche sur le rétroviseur. La voiture accélère encore. Sead ne dit toujours rien. Je tends la main. Elle est pleine de sang. Sead a un trou dans la tête. Je suis assis sur un mort. Un mort de seize ans. Je vois les yeux de sa mère, je pleure, je n’y crois pas. Il va falloir lui annoncer.

La veille, Irena ne regardait que moi. Elle avait le visage qu’ont toutes les mères de toutes les guerres du monde : inquiet et las.

Dans la pièce voisine, Sead dormait encore. Elle parlait, doucement. « La vie ne vaut plus rien ici… on meurt en faisant la queue pour un bout de pain… comme ça. Chaque fois que mon Sead sort, je me demande s’il va rentrer. »

La porte de la chambre s’était ouverte.

Uniforme bleu aux couleurs de sa brigade, casquette sur la tête, 9 millimètres à la ceinture, Sead avait tout du vrai soldat. Sauf deux bonnes joues roses, qui trahissaient ses seize ans. Irena les mangeait des yeux, partagée entre la peur et la fierté. Sead était messager dans l’armée bosniaque. Depuis trois mois, il portait les bonnes et les mauvaises nouvelles aux combattants du front. Il s’était engagé volontaire. C’est pour Sead que je suis venu à Sarajevo. Pour raconter sa journée d’enfant- soldat dans la ville assiégée depuis neuf mois. Sead avait l’appétit de son âge. Il dévorait le mauvais pain comme de la brioche. Dans le petit deux- pièces où la famille était venue se réfugier, toute la guerre s’étalait : ruban adhésif collé aux vitres brisées, oncle en uniforme de l’armée bosniaque, bandana rouge autour du front, Christia, la petite ado, collée au corps de sa mère où elle aimerait tellement retourner se cacher pour ne plus voir le journal ouvert chaque jour à la page des morts. J’avais débarqué la veille. C’est toujours comme ça. On part en catastrophe de Paris avec une idée et, des heures de galère plus tard, on pousse une porte.Alors, brusquement, l’idée a un visage, un quartier, une famille, une histoire dont il va falloir témoigner au plus juste, au plus près, pour faire toucher des yeux la réalité à ceux qui ne viendront jamais. C’est le miracle de ce métier. C’est pour ça qu’on le fait. Ce n’est ni pour l’adrénaline, ni pour l’argent, ni pour la gloire ; seulement pour dire. C’est la seule bonne raison. La seule façon de durer.

Extrait de "Le Diable au creux de la main", de Pascal Manoukian, publié chez les éditions "Don quichotte". Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 

 

 

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