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Lutte contre la pandémie

Reconfinement : la difficulté du gouvernement à comprendre ce qui se passe dans la tête des Français nous affaiblit face au Covid

Le gouvernement a instauré un nouveau confinement pour limiter les contaminations. Avant de prendre des mesures, la priorité du gouvernement ne devrait-elle pas être de comprendre ce qu'il se passe dans la tête des Français pour gagner leur confiance ?

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017).

Spécialiste des Pays-Bas, il est l'auteur de Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours, chez Fayard. Il est aussi l'un des auteurs de l'ouvrage collectif, 50 matinales pour réveiller la France.
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Atlantico.fr : Le gouvernement a annoncé un confinement d'un mois. Mais les Français savent qu'il durera plus longtemps et modulent leur comportement en conséquence. C'est pourquoi, semblent-ils, ils le respectent moins. Ce décalage d'horizon temporel est-il un problème ?

Christophe de Voogd : Il faut d’abord dire que la tâche des responsables publics est d’une difficulté redoutable et sans précédent, surtout dans le contexte des trois crises simultanées : sanitaire, sécuritaire, économique. Bien des sottises ont été dites par les esprits critiques, notamment sur « l’inexistence d’une deuxième vague ».  Les Français ne brillent pas par leur civisme et leur discipline. Au demeurant, la plupart des pays et surtout des démocraties sont également en difficulté. Donc bien malin qui trouvera la solution miracle. Je note que l’opposition n’est guère fertile en contre-propositions et le gouvernement joue à fond sur cette faiblesse. Le bilan français jusqu’à présent, dans la moyenne européenne, ne justifie ni autosatisfaction ni avanie.

Les rumeurs dans le sens d’un confinement prolongé sont en tout cas insistantes et les mauvais chiffres actuels des contaminations donnent à penser qu’il ira au moins jusqu’ à Noël. Mais quel confinement ? Déjà allégé par rapport au précédent (écoles, travail etc..), on peut avoir des doutes sur son respect lorsqu’on voit partout, des rassemblements familiaux, amicaux ou sportifs. J’observe d’ailleurs que les contrôles sont plutôt rares, comme si le gouvernement lui-même sentait bien la moindre acceptation par la population et craignait des réactions en chaîne. Un détail est très parlant et peu relevé : alors qu’au printemps, les Autorités égrenaient le nombre d’amendes avec quasiment la même régularité que le nombre des morts de la COVID, la discrétion est désormais de mise sur la productivité répressive de nos forces de l’ordre… 

Sur l’état de l’opinion, la situation est en effet préoccupante pour le gouvernement. Si 70 % des Français approuvent le confinement, ce chiffre est en recul de plus de 20 points par rapport au printemps. Davantage la confiance dans le pouvoir pour maîtriser la crise sanitaire est à la fois très minoritaire et en recul constant : 35% désormais. Enfin et surtout, l’acceptation même du confinement n’est en rien une approbation de l’éxécutif : cette mesure est clairement perçue comme le dernier recours d’une politique qui a échoué. Paradoxalement donc, cette forte majorité en faveur du confinement est en même temps le signe d’une défiance politique. Les enquêtes qualitatives ne font que renforcer cette impression : incompréhension des mesures prises, vives inquiétudes pour l’emploi, sentiment d’injustice etc. Par ailleurs plusieurs manifestations ont lieu contre le confinement, des maires prennent des arrêtés dissidents et il existe une forte minorité avec les petits commerçants en son cœur, chez qui la mesure ne passe tout simplement pas : autant de faits qui n’existaient pas lors du précédent de mars à mai. La perspective de nouveaux confinements ne peut qu’aggraver cette désaffection.

Comment l'opinion risque-t-elle d'évoluer dans les prochaines semaines ? 

Les remarques ci-dessus ne sont guère encourageantes pour l’éxécutif. Surtout si les résultats en termes de santé se font attendre.  Mais le gouvernement a encore des atouts sérieux : l’idée domine dans l’opinion qu’aucun autre parti ne ferait mieux que lui ; donc pas d’alternative politique. Bien plus, la peur demeure le facteur d’obéissance décisif. C’est un sentiment primaire aux effets politiques majeurs, bien analysés par des philosophes comme Spinoza ou des historiens comme Marc Bloch.  Or cette peur est ultra-majoritaire dans l’opinion. Elle résulte de et favorise à la fois la communication anxiogène des autorités ; et en particulier du ministre de la Santé, qui brandit en permanence le compteur des contaminations, des réanimations et des morts. D’où son recours désormais systématique au registre du pathos pour sidérer l’opinion et bloquer toute question rationnelle sur les moyens déployés ou les traitements, comme tout questionnement politique sur la stratégie d’ensemble. Quiconque, à commencer par les députés comme on a pu le voir à l’Assemblée, émet un doute, objecte ou simplement interroge, est stigmatisé comme un « sans cœur » insensible au dévouement des soignants et aux souffrances des malades...

L’insistance d’Olivier Véran sur la jeunesse de certains patients en réanimation, en la présentant comme « LA réalité de nos hôpitaux » (sic), alors qu’il s’agit d’UNE réalité très minoritaire au vu des statistiques officielles elles-mêmes, est à cet égard très significative. En termes positifs, on peut y voir la volonté de garantir coûte que coûte la solidarité entre les générations et le respect des consignes par les plus jeunes, solidarité et respect qui sont à l’évidence de plus en plus fragiles. Le problème est que ce gouvernement par la peur est lui-même pathogène, car de nature à paralyser l’activité économique et le fonctionnement des services publics (on le voit bien avec la protestation montante des enseignants). Or le maintien, sous peine de faillites en cascade et d’un chômage hors de contrôle, d’un niveau d’activité économique aussi élevé que possible est l’autre priorité de la stratégie affichée, incarnée elle par Bruno Le Maire. 

L’on mesure ici combien le « en même temps » à tout prix, déjà peu clair en temps normal, ne saurait être le mot d’ordre d’une gestion de crise. On ne peut en effet « en même temps » être aussi alarmiste et maintenir entreprises, transports et écoles ouvertes ; prétendre lutter contre la pandémie et si peu contrôler les frontières. C’est à mes yeux le problème politique fondamental et le risque majeur pour le macronisme, ainsi miné dans son inspiration principielle. D’autant que s’ajoute au même moment la crise sécuritaire sous le double visage de la délinquance et du terrorisme. Or la différence d’approche des deux crises commence à être relevé par l’opposition : pourquoi décréter un Etat d’urgence sanitaire et ne pas proclamer l’Etat d’urgence tout court ? Comment priver de sa liberté d’aller et venir l’ensemble de la population d’un côté et, de l’autre, quand il s’agit de mener le combat anti-terroriste, afficher « les contraintes de l’Etat de droit » ? Si cette contradiction pénètre dans l’opinion, l’Exécutif sera confronté à un risque majeur, dès avant 2022.

Avant de prendre des mesures, la priorité du gouvernement ne devrait-elle pas être de comprendre ce qu'il se passe dans la tête des Français pour gagner leur confiance ? Comment le gouvernement peut-il faire tenir les Français ? 

Il est clair que le rapport vertical et le discours infantilisant et culpabilisant des Autorités n’est pas le bon et ressemble fort à une stratégie de défausse. De plus les contre-vérités et les contradictions répétées (sur les frontières, masques, les tests, les lits de réanimation etc.) commencent à heurter le bon sens d’un peuple cartésien.

Un discours de vérité et de mobilisation positive est à tout le moins possible, fondé d’abord sur la reconnaissance de certaines erreurs : faute avouée est à moitié pardonnée ; et la rhétorique politique nous apprend qu’il vaut toujours mieux reconnaître une erreur de bonne foi que passer pour un menteur impénitent. Donald Trump vient juste de payer au prix fort le mépris de cette loi.  Il faut un discours fondé ensuite sur un arbitrage clair assumé entre les coûts et les avantages des mesures proposées ; lesquelles doivent enfin être imaginatives, quitte à sacrifier les routines bureaucratiques. Ce qui impose de renoncer aussi à un autre vice fondamental de nos sociétés : le principe de précaution absolu, aussi absurde sanitairement qu’économiquement.

Protéger les plus vulnérables par leur confinement sélectif des plus vulnérables serait sans doute la solution raisonnable, la plus justifiée sanitairement et compatible avec les exigences de l’économie (dont l’effondrement a un impact sanitaire aussi massif qu’oublié !) ; il serait donc acceptable par la majorité. Mais l’on se heurte ici à des obstacles pratiques majeurs : un tel confinement requiert une énorme organisation pour assister les personnes confinées : notre gestion bureaucratique et centralisée de la crise sanitaire en est-elle capable ? Elle se heurte aussi à des considérations électorales : les séniors notamment ne sont-ils pas ceux qui votent le plus, et bien souvent pour Emmanuel Macron (32% aux dernières européennes) ? Considération qui inhibe aussi l’opposition de droite, qui convoite également cet électorat.

En conclusion, je crois que le sens politique du président de la République capable de changer à vue de discours, comme le montre sa nette évolution affichée en matière de sécurité et d’immigration, va lui inspirer des initiatives rapides. Il s’agira ensuite de trouver les bons responsables et les bons mots pour adopter et faire passer, notamment auprès de son propre électorat, une politique enfin pragmatique et compréhensible.

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