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La chancelière allemande Angela Merkel et le président français Emmanuel Macron arrivent pour un sommet de l'UE à Bruxelles, le 24 mai 2021.
La chancelière allemande Angela Merkel et le président français Emmanuel Macron arrivent pour un sommet de l'UE à Bruxelles, le 24 mai 2021.
©YVES HERMAN / POOL / AFP

Avenir de l'Europe

Qui pour succéder à Angela Merkel comme leader de l’UE ? Pour une écrasante majorité d’Européens, la réponse est… PAS Emmanuel Macron

L’enquête réalisée par le think tank du Conseil européen des relations internationales en dit long sur l’incapacité des élites françaises à déployer une stratégie acceptée par nos partenaires de l’Union.

Yves Bertoncini

Yves Bertoncini

Yves Bertoncini est Président du Mouvement Européen – France et consultant en Affaires européennes.

 

 

 

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Atlantico : Une enquête réalisée par le Think tank du Conseil européen des relations internationales questionne les citoyens de l’Union sur la personne la plus à même de devenir un hypothétique « président » de l’Europe. À 14%, ils choisissent Emmanuel Macron contre 41 % Angela Merkel avant qu’elle tire sa révérence au poste de chancelière. Alors que le Président français se veut être un potentiel candidat au leadership de l’Union européenne, pourquoi recueille-t-il aussi peu l’adhésion ? Que posent comme problèmes la position de la France à ce poste tant convoité ?

Yves Bertoncini : Le leadership européen ne se décrète pas, il se construit, au-delà des frontières nationales : de ce point de vue, Angela Merkel a eu bien davantage de temps qu’Emmanuel Macron pour se faire connaître et affirmer sa stature rassembleuse, notamment au fil des crises successives qui ont secoué l’UE depuis 2005… Pour autant, la difficulté du Président français à voir reconnu dans les autres pays le rôle de leader européen auquel il prétend me semble renvoyer à des raisons à la fois structurelles et personnelles.

La personne qui dirige l’Allemagne est d’abord dans une position beaucoup plus centrale en Europe, de par la géographie et l’histoire de son pays : il lui est beaucoup plus facile d’être perçue comme un trait d’union potentiel entre le Nord et le Sud ou l’Ouest et l’Est que le chef d’Etat français. Un chancelier allemand agit par ailleurs au sein d’un système politique entièrement basé sur des compromis entre forces partisanes en coalition, entre niveau fédéral et Länders, entre représentants élus et institutions indépendantes etc. ; cela le prépare parfaitement au pluralisme du jeu politique européen. Rien de commun avec la verticalité de nos « monarques républicains », qui peuvent décider de presque tout sans rendre de compte à notre Parlement, plus encore dans le « domaine réservé » des Affaires étrangères et européennes : si ce privilège leur donne beaucoup de liberté pour penser et proposer, cela les expose aussi fortement au risque de faire cavalier seul au regard des autres membres du Conseil européen et des opinions publiques des pays voisins…

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Le profil personnel d’Emmanuel Macron renforce sans nul doute ces spécificités structurelles - on peut d’ailleurs noter que, selon l’étude de l’ECFR, les Français voteraient eux aussi pour désigner Angela Merkel à la tête de l’Europe… Emmanuel Macron a certes entrepris de développer une vision claire et ambitieuse de la construction européenne, en se posant en architecte d’une « refondation » puis d’une « renaissance » de l’UE : il a choisi de le faire au fil de grands discours successifs qui ont pu donner l’impression qu’il voulait éclairer et guider des homologues présumés moins lucides… Parce que l’UE telle qu’elle est ne lui allait pas si mal, Angela Merkel s’est davantage attachée à son amélioration au jour le jour ainsi qu’à la gestion de crises délicates, pendant lesquelles elle aura in fine joué un rôle déterminant (celles de la zone euro, des réfugiés, de la Crimée, du coronavirus…).

L’affirmation plus discursive du Président français n’a pu que nourrir les critiques traditionnelles de l’arrogance hexagonale : c’est d’autant plus net qu’il n’a pas affiché des résultats électoraux et économiques très brillants depuis 2017 au regard de son homologue allemande…

Selon l’étude, le paysage politique européen est de plus en plus défini par des clivages comme « démocratie contre autocratie » et « cosmopolitisme contre nationalisme ». Angela Merkel semble avoir réussi à éviter ces écueils durant sa présidence, ce qui a mené les citoyens du continent à approuver positivement sa personne. La tendance de la France à considérer l’Europe comme un prolongement de sa puissance, est-elle l’une des raisons à ne pouvoir trancher ces clivages ?

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Emmanuel Macron et Angela Merkel se sont tous deux placés du même côté des oppositions entre démocraties et cosmopolitisme d’une part, autocraties et nationalismes d’autre part. Mais la Chancelière était sans doute davantage consciente des dangers d’une posture allemande à la fois trop dirigiste et trop nationale : la crise de la zone euro l’en aura si besoin alerté, qui a dégradé pour un temps l’image de son pays, au point de faire resurgir ici ou là des stéréotypes issus de son passé nazi...

Si, dans ce contexte, l’Allemagne a d’abord conçu son appartenance à la famille européenne dans une logique de rédemption, c’est une logique de projection de puissance qui caractérise la vision française de la construction européenne. A cet égard, Emmanuel Macron peut être perçu comme l’un des énièmes continuateurs du Général de Gaulle, qui décrivait l’Europe comme le « levier d’Archimède » susceptible de compenser la perte d’influence nationale liée à la décolonisation – sauf que la priorité de De Gaulle n’était pas de construire une Europe plus forte et plus souveraine, mais de conforter l’indépendance nationale…

Emmanuel Macron et les dirigeants français semblent ne pas s’aviser que notre logique de projection de puissance au niveau européen n’est pas spontanément partagée par nos voisins, moins encore si elle apparaît comme le camouflage de la promotion d’intérêts nationaux. La récente controverse sur les sous-marins australiens a été très révélatrice de ce décalage : après tout, il s’agissait d’une vente d’armement franco-française, elle-même composante d’une démarche diplomatique largement autonome, de sorte que le réflexe de solidarité attendue des Européens ne pouvait qu’être limité, au-delà des critiques fort justifiées des mauvaises manières américaines et australiennes.

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Que faudrait-il à la France pour arriver à faire peser sa voix comme l’a fait la chancelière sur l’Union européenne ? Une personnalité qui a fait ses preuves sur la scène européenne comme Mario Draghi pourrait-elle plus facilement prendre le devant de la scène en Europe ?

Si la France pouvait d’abord « mettre sa maison en ordre », cela ne pourrait que conforter son influence au-delà de nos frontières. Pour le reste, la France pèse déjà davantage au niveau européen car le contexte international est plus favorable à ses priorités traditionnelles, notamment la stimulation keynésienne de l’économie ou l’affirmation diplomatico-militaire du continent. Mais nos dirigeants et nos concitoyens doivent être davantage conscients que l’Europe ne saurait être « une France en plus grand » s’ils veulent engranger tous les bénéfices liés à la nouvelle donne internationale.

La France d’Emmanuel Macron a ainsi joué un rôle crucial pour convaincre l’Allemagne et les Européens d’adopter le Plan de relance destiné à conjurer la crise économique liée au coronavirus ; pour autant, il n’était pas nécessaire d’expliquer au 20h de TF1 que ce Plan de relance ne coûterait rien aux Français car il serait financé par de nouvelles ressources dont aucun acteur politique européen n’a encore approuvé la création... De même, la France est appelée à jouer un rôle central pour contribuer au renforcement de l’Europe de la défense, plus encore après le Brexit : il était cependant parfaitement contreproductif qu’Emmanuel Macron proclame que l’OTAN est « en état de mort cérébrale », alors même qu’elle est réputée assurer la protection de ses membres face à la Russie et que la France n’a jamais proposé de garanties de sécurité comparables à celles souscrites par les USA…

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La Chancelière allemande a plus sobrement déclaré au moment de l’adoption du Plan de relance : « A circonstances exceptionnelles, mesures exceptionnelles » ; et au sortir d’un G7 très tendu avec Donald Trump : « Il est temps que l’Europe prenne son destin entre ses mains ». Je crois que ce faisant, elle a fait œuvre utile en précisant les termes des débats nécessaires entre Européens, sans préjuger de leur issue, ce qui est beaucoup plus adapté au jeu politique continental.

Après le départ de la chancelière, Mario Draghi pourrait être appelé à exercer un rôle européen croissant, compte tenu de son expertise et de son expérience. Sa présidence réussie de la BCE équivaut à 10 séjours « Erasmus » et sa mission de banquier central lui a appris à calibrer finement ses prises de paroles, sans se laisser griser par les surenchères verbales ou par des critiques ad hominem. Mario Draghi et l’Italie seraient par ailleurs mieux placés que la France pour promouvoir la montée en puissance des Européens face aux défis géopolitiques et militaires, dès lors qu’ils ne peuvent être soupçonnés d’anti-atlantisme ou d’anti-américanisme. Ils seraient aussi bien placés pour contribuer aux réflexions sur l’adaptation des règles économiques et budgétaires européennes, puisque la Péninsule a été mieux gérée que la France ces dernières années, malgré son instabilité politique chronique.

Très concentré sur le redressement de son pays, Mario Draghi pourra-t-il et voudra-t-il assumer un tel leadership au niveau européen ? Emmanuel Macron aura-t-il la sagesse de se tenir un peu plus en retrait ? Peut-être est-ce sinon le futur Chancelier allemand qui viendra les mettre d’accord, en même temps que le reste des Européens ?

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