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Une victime commémorant les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis.

Renforcement du sentiment national

Quelles conséquences pour la France et sa stabilité politique si le 11 septembre dont on dit qu’il nous pend au nez se produisait ?

90% des Français sont inquiets de la menace terroriste qui pèse sur le pays. Leurs gouvernants aussi. Face à des scénarios catastrophes, reste à voir si le gouvernement et le renseignement sont bien en ordre de bataille.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

Voir la bio »Xavier Raufer

Xavier Raufer

Xavier Raufer est un criminologue français, directeur des études au Département de recherches sur les menaces criminelles contemporaines à l'Université Paris II, et auteur de nombreux ouvrages sur le sujet. Dernier en date:  La criminalité organisée dans le chaos mondial : mafias, triades, cartels, clans. Il est directeur d'études, pôle sécurité-défense-criminologie du Conservatoire National des Arts et Métiers. 

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Atlantico : La menace terroriste est au plus haut en ce moment, elle préoccupe et inquiète 93% des Français. D'après le quotidien anglais The Telegraph, un possible 11 septembre à la française serait évoqué par des sources proches du renseignement français. La même source parle de missiles antichars qui seraient susceptibles de viser des avions de ligne, des pilotes auraient même été informés du risque portant sur leurs appareils. De tels scénarios sont-ils réellement envisageables ?

Xavier Raufer : Que les Français soient inquiets se comprend : depuis le début de l'année 2015, de sanglantes attaques terroristes ont fait sur notre sol un nombre de morts inouï depuis les soubresauts de la décolonisation, voici 60 ans. Et les rumeurs médiatiques n'arrangent rien, dont on ne sait trop si elles concernent l'Europe ou tel autre continent.

>>> Lire également - 93% des Français estiment que la menace terroriste est élevée, un point haut historique

Rappelons cependant que, depuis 2010, le terrorisme "classique", celui d'organisations parfois actives depuis des décennies (ETA, al-Qaïda, etc.) a quasiment disparu d'Europe ; hors Corse et Irlande du Nord, moins de 10 attentats par an ces dernières années dans l'Union européenne, 28 pays, 500 millions d'habitants, pour des centaines encore vers 2003-2005. Reste bien sûr, depuis 2012, le sanglant parcours de criminels ré-islamisés à la Merah et depuis, des Kouachi, des Coulibaly et récemment d'Ayoub el-Khazzani, tous (pour aller vite) des recalés ou des refoulés du Jihad.

Les attentats de ces derniers mois en France ont avorté, que ce soit l'exemple du Thalys puisqu'un carnage a été empêché à temps, ou encore celui de Villejuif qui a été évité. Quelle est l'ampleur de la menace qui pèse actuellement sur le pays ? D'où vient-elle?

Xavier Raufer : La menace principale pour notre pays tient à la difficulté du renseignement intérieur à admettre que l'ennemi terroriste a muté, n'est plus le fait d'aristocrates salafistes à la Ben Laden, mais d'enragés, de frustrés, parfois limite-débiles, de racailles et de criminels qu'une propagande islamiste grossière suffit à fanatiser puis transforme parfois en bombes humaines. Quand ce ne sont pas des fous comme Yassine Salhi, auteur en juin écoulé de l'atroce décapitation de Saint-Quentin-Fallavier, qui malgré ses "Allahou akbar", est un pur cas pathologique.

Le gouvernement et le renseignement intérieur ont une idée fixe : le danger vient de Syrie, des moujahidine de l'Etat islamique rentrant en France pour y semer la mort. Or des experts officiels de divers pays d'Europe et du Maghreb - et je partage leur avis - sont plutôt sceptiques sur ce superficiel préjugé. Ils observent qu'au delà de sa communication et des horreurs qu'elle perpètre (bref, de ce qu'elle nous montre d'elle-même) nul au monde - président Obama y compris - n'a une idée claire de la nature, de l'essence, de l'entité dite "Etat Islamique" ; ainsi, nul ne sait vraiment à ce jour si l'Etat islamique veut réellement attaquer l'Europe ; s'il a intérêt à nous attaquer - hors de sa propagande bien sûr, purement destinée à nous sidérer, à nous paralyser.

A l'heure actuelle par exemple, pas UN service de renseignement occidental n'est en mesure de produire un dossier établissant clairement que l'Etat Islamique a imaginé, organisé, financé - et revendiqué - un attentat en Europe.

Les rares revendications après des attaques en Europe ont été publiées après-coup, ce qui est risible : revendiquer a posteriori, tout farceur peut le faire. Reste bien sûr qu'al-Qaïda n'a pas disparu et que demain une quelconque fratrie d'hybrides (part-criminels, part-terroristes) peut provoquer un carnage, du fait de ce que la psychiatrie nomme un "délire à plusieurs".

Le gouvernement semble extrêmement anxieux face à cette menace. L'Etat est-il suffisamment organisé pour faire face ? Le gouvernement mène-t-il correctement la bataille du renseignement?

Xavier Raufer : Les appareils de renseignement sont bons - manque à leurs directions la capacité de faire à temps (c'est à dire, avant le bain de sang...) les diagnostics pertinents. Ce non avec les terroristes des décennies passées en tête - cela reviendrait à préparer la guerre d'hier et non de demain, mais avec les individus périlleux du monde présent. Une fois encore, hybrides criminels-jihadi, racailles ré-islamisées - et parmi eux les bombes humaines pouvant exploser à tout moment. Des critères criminologiques permettent de déceler précocement ces profils ultra-dangereux. A nos officiels de les apprendre et d'en user.

D'après un sondage IFOP, 90% des Français sont préoccupés et angoissés par la menace terroriste. Suite à un choc terroriste considérable, qu'il soit commandité par un réseau organisé ou le fait d'un individu déséquilibré isolé, quelle peut être la réaction des Français ? Que peut-on imaginer en termes de réactions politiques ? Un tel choc aurait-il des répercussions politiques et électorales en France ? Cela pourrait-il être comparable à l'impact du 11 septembre sur la politique américaine des années 2000 ?

Vincent Tournier Des scénarios très inquiétants émanent effectivement des services de renseignement. Ces scénarios semblent crédibles parce que nous sommes dans un contexte de radicalisation et que des attaques ont déjà eu lieu. 

Néanmoins, pour l’heure, nous n’en sommes pas là. J’aurais même tendance à être plutôt rassuré par les dernières attaques. Il ne s’agit évidemment pas de dire que le danger n’existe pas : il est au contraire bien réel. Mais si on analyse les dernières attaques, on peut penser que nos services de renseignement n’ont pas été aussi inefficaces qu’on le dit. Regardons les faits : Sid Ahmed Glam s’avère incapable de voler la voiture d’une jeune fille et se débrouille pour se tirer une balle dans le pied, ce qui annule son projet de faire un carnage dans une église. Ayoub El Khazzani monte dans le Thalys avec un armement de guerre et se fait désarmer par le premier passager qu’il croise, avant d’être maitrisé par des soldats américains. Quant à Yassin Salhi, dont on se souvient qu’il a décapité un homme dans l’Isère, il a totalement échoué dans sa tentative de faire exploser une usine chimique classée à risques.

Ces trois attaques auraient pu être très meurtrières mais elles ont toutes échoué. Est-ce de la chance ? Oui sans doute, mais pas seulement. Si ces attaques ont échoué, c’est aussi parce qu’elles ont été menées par des Pieds nickelés, par des branquignols. Or, rappelons-nous que, au printemps dernier, le ministre de l’Intérieur a annoncé que 5 ou 6 projets d’attentats avaient été déjoués et que plusieurs réseaux ont été démantelés. Cela signifie manifestement que, à l’heure actuelle, les auteurs les plus dangereux, ceux qui ont un vrai pouvoir de nuisance, ont été mis hors d’état de nuire. Les profils du type Merah, Nemmouche, Coulibaly, ou les frères Kouachi, c’est-à-dire les individus qui sont dans l’hyper-violence, sont soit surveillés, soit morts, soit partis faire le djihad à l’étranger. Donc, il ne reste que les seconds couteaux. On voit d’ailleurs qu’on n’a plus tout à fait affaire aux mêmes profils. Les auteurs des dernières attaques sont plus insérés dans la société, ils ont fait des études et n’ont pas un parcours de délinquants multirécidivistes, ce qui les rend moins détectable. Ils ont certes été repérés par les services, mais ils n’ont manifestement pas été jugés crédibles. Ils passent entre les mailles, mais ils sont moins efficaces. Leur semi-échec est d’autant plus patent qu’ils ont bénéficié d’un effet de surprise puisqu’ils ont chacun visé une cible différente et nouvelle à chaque fois (une église, un train, une usine chimique).

J’observe aussi que El Khazzani, le Marocain responsable de l’attaque du Thalys, a pris le train à Bruxelles. Il n’a donc pas osé passer par la France, sans doute parce qu’il craignait d’être arrêté. Je rappelle aussi que Nemmouche s’en est pris au musée juif de Bruxelles et que, dès qu’il a posé le pied en France, il a été repéré et arrêté. Cela invite d’ailleurs à se demander ce que devient Bruxelles, qui se présente maintenant comme une plaque tournante du djihadisme européen. En tout cas, en France, le système ne fonctionne pas si mal. Mais naturellement, cela peut changer.

Que peut-on imaginer en termes de réactions politiques ? Un tel choc aurait-il des répercussions politiques et électorales en France ? Cela pourrait-il être comparable à l'impact du 11 septembre sur la politique américaine des années 2000?

Vincent Tournier Il n’est pas sûr qu’un nouvel attentat provoquerait de grands bouleversements parce que, d’une certaine façon, nous sommes dans une phase de banalisation ou de routinisation du terrorisme. Les attaques sont maintenant régulières. On est un peu dans « chronique d’une attaque annoncée ». Le Premier ministre a lui-même indiqué, après les attaques de janvier dernier, qu’il fallait s’habituer à vivre avec le terrorisme. 

Que se passerait-il en cas d’attaque de grande ampleur ? Il est évidemment difficile de savoir à l’avance, mais on peut raisonner à partir de cas analogues. Par exemple, aucune des vagues d’attentats précédentes, celle de 1985-86 ou celle de 1994-1995, n’a débouché sur des crises politiques ou des remises en cause majeures. 

Aux Etats-Unis, les attaques du 11-Septembre n’ont pas provoqué un désaveu du pouvoir en place. On a au contraire assisté à un renforcement du sentiment national et à un regain de consensus autour du président. De même, les attentats de Londres en 2005 n’ont pas provoqué une crise politique, ni une remise en cause du modèle multiculturaliste, même si la tolérance qui existait jusque-là envers l’extrémisme religieux a été partiellement reconsidérée. En fait, les attentats ont plutôt tendance à créer un réflexe d’union nationale, comme on l’a vu après Charlie Hebdo.

Il y a toutefois des contre-exemples. Je pense notamment à l’Espagne après l’attaque de la gare de Madrid en 2004 qui a eu lieu en pleine campagne électorale. Le gouvernement sortant de José Maria Aznar a alors été rejeté par les électeurs au profit des socialistes, lesquels faisaient campagne pour le retrait des troupes d’Afghanistan. Les terroristes ont donc eu gain de cause. 

La même réaction pourrait-elle se produire en France ? Ce n’est pas exclu : pendant la guerre d’Algérie, les attentats du FLN ont tétanisé l’opinion publique et poussé à des négociations peu glorieuses. On imagine mal aujourd’hui que l’opinion publique fasse pression pour exiger un retrait des forces françaises des théâtres extérieurs, mais sait-on jamais.

Est-ce qu'un tel traumatisme pourrait favoriser la montée du Front National, ou, inversement, plutôt une réaction allant vers une recherche de modération ? 

Vincent Tournier C’est possible : après tout, les attentats de janvier ont sans doute contribué au succès du FN lors des dernières élections départementales, où il a réussi à progresser significativement dans un scrutin qui lui était difficile jusque-là. Mais il est malaisé de savoir ce qui revient aux attentats et ce qui revient au contexte plus général.

Une nouvelle poussée du FN serait possible si le gouvernement donnait le sentiment d’être totalement laxiste sur le sujet, ce qui n’est pas vraiment le cas. En fait, sur le plan politique, une crise créerait une situation complexe pour le FN, ainsi d’ailleurs que pour tous les partis de gouvernement. La majorité et l’opposition appelleraient certainement au rassemblement national, à l’unité du pays. Quelle attitude adopteront-ils par rapport au FN : l’incluront-ils ou feront-ils comme en janvier dernier, lorsque le gouvernement n’a pas invité Marine Le Pen au cortège parisien ? En raison de son poids électoral, le FN pourra difficilement être tenu à l’écart d’une union sacrée. Mais la stratégie que suivra Marine Le Pen est difficile à anticiper. Se joindra-t-elle à l’union nationale ou aura-t-elle intérêt à cultiver sa différence ? Rappelons que c’est cette dernière option que prônait Jean-Marie Le Pen, lequel avait indiqué qu’il n’était pas Charlie. 

Quoiqu’il en soit, une attaque massive aurait certainement pour conséquence de provoquer des révisions radicales en France. On se retrouvera un peu comme en 1894, lors de l’assassinat du président de la République Sadi Carnot par un anarchiste italien. A l’époque, la menace anarchiste n’était pas au même niveau que la menace islamiste actuelle, mais cela n’avait pas empêché le parlement d’adopter des lois très strictes (les « lois scélérates ») pour contrôler et démanteler les réseaux anarchistes. Pour l’instant, le gouvernement s’est contenté d’un service minimum, avec simplement une loi sur le renseignement et une timide tentative pour renouveler la représentation des musulmans face à l’échec du Conseil français du culte musulman (CFCM). Si un scénario noir venait à se réaliser, d’autres options devront être mises sur la table, notamment le contrôle des étrangers et des lieux de culte, ou encore le renforcement de la laïcité, bref autant de sujets que le gouvernement espère bien esquiver avant les élections de 2017 parce qu’elles sont potentiellement explosives pour la gauche. 

Quelles pourraient être les réactions/conséquences concernant notre gestion diplomatique de la crise des migrants ? Une remise en cause du modèle anglo-saxon de la liberté d'expression serait-il à l'ordre du jour (face à des déclarations complotistes telles celles de Honi Ramadan à propos du Thalys) ?

Vincent Tournier Il n’y a pas de lien direct entre la crise des migrants et le terrorisme, même si l’afflux de migrants est très probablement encouragé par l’Etat islamique, conformément à sa stratégie visant à déstabiliser l’Europe. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui explique l’extrême prudence du gouvernement français sur les migrants. Manuel Valls a beau avoir haussé le ton dans son dernier discours de la Rochelle, il est resté très général et s’est bien gardé d’exposer une stratégie précise, notamment sur la délicate question de l’accueil. On remarque aussi que les « frondeurs » du PS restent silencieux, de même que les associations antiracistes, ce qui est le signe que la situation est très tendue. 

Un attentat d’envergure entrainera fatalement un débat sur la politique d’immigration européenne. On ne coupera pas à une remise à plat de Schengen, dont on a déjà pu constater les limites. Par exemple, Laurent Fabius reproche à la Hongrie de construire un mur, mais la stratégie précédente de la Hongrie était encore plus discutable puisque celle-ci consistait à laisser passer les migrants pour qu’ils partent vers les autres pays membres, au besoin en leur offrant un transport en train, ce qui était en totale contradiction avec l’esprit de Schengen qui implique justement que les Etats extérieurs assurent la gestion des frontières. Le drame pour les Européens est que, si la situation ne s’améliore pas rapidement, ils vont devoir choisir entre trois options douloureuses : construire de véritables barrières aux frontières extérieures ; intervenir militairement en Syrie et en Irak ; accueillir les flux croissants de migrants au risque de bouleverser profondément les sociétés européennes.

Une remise en cause du modèle anglo-saxon de la liberté d'expression serait-il à l'ordre du jour face à des déclarations complotistes telles celles de Hani Ramadan à propos du Thalys ?

Vincent Tournier Il sera difficile de faire taire Hani Ramadan, non seulement parce qu’il vit en Suisse, mais aussi parce qu’il n’est pas le seul à penser cela, à savoir que les médias et les intellectuels inventent et entretiennent un "problème musulman". 

Cela dit, il y a deux manières d’interpréter ce texte de Hani Ramadan. La première, la plus optimiste, est de dire que, en tant que musulman, il ne peut pas concevoir qu’un musulman puisse commettre un tel attentat. Si c’est ça, c’est plutôt positif. La seconde, plus pessimiste, est de constater que des responsables musulmans sont dans le déni pur et simple de la réalité, pour des raisons qui restent à déterminer. 

Le problème est que, en réagissant de cette façon, Hani Ramadan conforte dans l’idée que les autorités musulmanes esquivent le débat de fond, qui est : pourquoi tant de jeunes musulmans sont à ce point fascinés par cette logique mortifère du terrorisme et de l’Etat islamique ? Pourquoi sont-ils séduits par cette haine de l’Occident et des juifs ? Et plus encore : pourquoi sont-ils convaincus que leur religion est parfaitement compatible avec ce projet de destruction ? C’est sur ce dernier point qu’une réaction claire et ferme est toujours attendue. Car tout homme de bonne foi est certainement disposé à croire que l’islam est capable de délivrer un message de paix et de tolérance, mais manifestement, cette facette du Coran a totalement échappé à un grand nombre d’individus. Ont-ils mal lu le Coran ou l’ont-ils trop bien lu ? Tant que les autorités musulmanes ne s’attaqueront pas sérieusement à cette question, la tentation de faire un amalgame entre l’islam et le terrorisme sera parfaitement logique aux yeux de l’opinion publique.

 

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