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Benoît XVI a annoncé sa renonciation lundi.
Benoît XVI a annoncé sa renonciation lundi.
©Reuters

Fille prodigue de l'Eglise

Que révèle le blitz médiatique autour de Benoît XVI de la vigueur de l'héritage catholique de la France ?

Benoît XVI va démissionner le 28 février prochain. L'annonce a provoqué un déferlement médiatique sans précédent, notamment dans ce pays laïc qu'est la France.

Philippe Portier et Jean-Claude Barreau

Philippe Portier et Jean-Claude Barreau

Philippe Portier est, depuis 2007, directeur d’études à l’École pratique des hautes études (Paris-Sorbonne), où il occupe la chaire « Histoire et sociologie des laïcités », et dont il est membre du Conseil scientifique. Depuis 2008, il est directeur du Groupe Sociétés, Religions, Laïcités. Agrégé de science politique, il était, avant d’être élu à la Sorbonne, professeur à l’Université de Rennes 1, dont il dirigeait le master de science politique et l’École doctorale Droit, Science politique et Philosophie.

Jean-Claude Barreau est essayiste. « Issu d'une lignée mi-juive, mi-athée », il se convertit au catholicisme et devint prêtre. En profond désaccord avec les déclarations du pape Paul VI sur le mariage des prêtres et la question de la contraception, il abandonne la prêtrise pour se marier.  Sa vie oscille ensuite entre l'édition, le journalisme et la politique. Il fut conseiller de François Mitterrand sur les questions d'immigration, ainsi que de Charles Pasqua, puis président de l'Office des migrations internationales. Il fut également quelque temps (1989-1998) président du conseil d'administration de l’INED (Institut national d’études démographiques).


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Atlantico : Suite à l’annonce de la renonciation de Benoit XVI, le monde catholique s’émeut d’une décision courageuse et moderne qui met une nouvelle fois l’Eglise devant le choix cornélien de la modernité ou du conservatisme. Comment expliquer que, dans un pays sécularisé comme la France, cette annonce ait eu un tel écho médiatique ? Cela correspond-il à l’intérêt des Français ?

Philippe Portier : C’était la même chose du temps de Jean-Paul II, lors de ses obsèques en 2005. Les mouvements laïcs s’étaient plaints de cet accueil, de cette couverture médiatique, en affirmant que nous étions une société avec un cadre laïque, et que les médias puissent couvrir un tel évènement avec ce luxe d’intervention les mettait en rage. La France reste un pays marqué par le catholicisme, avec encore 50 à 60 % de la population qui se dit encore catholique, avec environ 9 % de cette population qui assiste à la messe une fois tous les mois, ce qui est un signe d’intégration à l’Eglise. Il y a très peu d’associations ou d’organisations susceptibles d’attirer autant de personnes, et susceptibles de focaliser sur leur dénomination autant d’adhésion ou de déclarations d’adhésion.  Il y a un élément important : ce n’est pas parce que nous sommes dans un état laïc que la société s’est totalement dissociée du religieux. Les chiffres ne sont pas ceux de l’Italie ou du Portugal, mais ils sont encore ceux d’une adhésion significative. Nous sommes également dans une conjoncture difficile du point de vue historique, marquée de surcroît par l’absence de repères et de certitudes du fait d’une part de la conjoncture économique et d’autre part de la conjoncture politique où l’on voit que les forces séculières sont en difficulté pour offrir un projet, des normes et du sens. Du coup, à côté de l’effet structurel, il y a un effet qui tient au fait que l’Eglise est encore, dans un monde d’incertitude, un foyer de signification susceptible d’être partagé.

Jean-Claude Barreau : Il est certain que l’Eglise catholique possède encore un grand prestige médiatique et que le Pape compte encore parmi les grands personnages historiques. Pourtant, même si les symboles appartiennent encore à l’imaginaire commun des Français, cela ne témoigne pas de leur foi. Les véritables pratiquants ne sont plus aujourd’hui qu’environ cinq ou six millions c’est-à-dire à peu près autant que les musulmans pratiquants. J’ai tendance à penser que les médias choisissent en général ce qui intéresse les Français surtout de nos jours où les retours d’audience sont très rapides. S’ils décident d’en parler autant c’est bien que les Français y trouvent un intérêt quelconque, y compris la masse française qui se dit catholique de culture mais qui ne s’y intéresse pas idéologiquement. De plus, au-delà de l’intérêt des Français pour l’Eglise elle-même, ils sont comme les autres occidentaux angoissés par la perte de leurs repères et ces repères ne sont autres que ceux du catholicisme. Ceux qui ne veulent pas l’admettre s’opposent à l’évidence et je crois que pour tous la disparition de l’Eglise serait un grand malheur.

Quelle place les valeurs catholiques ont-elle dans la société française postmoderne ? Les avons-nous abandonnés ou les avons-nous simplement déconnectés de leur origine religieuse ?

Philippe Portier: Il faut voir qu’il y a une patrimonialisation du religieux aujourd’hui: la fréquentation des cathédrales, la réception d’une nouvelle qui n’est censée pourtant, comme le dit le président Hollande, ne concerner que l’Eglise, finalement concerne bien plus de gens que ça. C’est parce que précisément notre texture historique est profondément marquée par un patrimoine chrétien qui se réévalue, se reconfigure dans une situation d’incertitude. Le second élément, celui des valeurs et des normes chrétiennes dans la société : il y a à la fois un mouvement de détachement vis-à-vis de la norme chrétienne, on le voit pour tout ce qui concerne les législations portant sur les mœurs, depuis une quarantaine d’années (contraception, avortement..), qui montre bien que et la classe politique et l’opinion publique se sont détachées de la gestion de l’intimité, du corps. Cela n’empêche qu’il demeure dans la société française un fond de valeurs chrétiennes qu’on voit se réactiver encore quelquefois, notamment avec la grande manifestation du 13 janvier dernier. Même le législateur est susceptible de faire des pas du côté de la sécularisation totale des mœurs, et donc de la sécularisation totale de la loi ( notamment avec la PMA dans les années 94, 2004, 2010 et 2011), mais toujours avec des limites qui marquent bien l’enracinement à la fois de nos opinions, de nos mœurs et d’une partie de nos lois dans un terreau chrétien qui ne disparait pas aussi facilement que ça.

Jean-Claude Barreau : Le Christianisme est le père du monde moderne même si celui-ci l’a trahi. Le progrès, l’égalité des droits, la reconnaissance de la femme moderne, les droits de l’Homme et tous les autres évolutions sociales sont directement issues du christianisme. Même la déclaration de 1793 a été faite par des athées mais des athées du culture catholique. Un athée bouddhiste n’a rien à faire de l’égalité des hommes, les musulmans ne se préoccupent de l’égalité qu’entre musulmans et le monde chrétien est bien le seul qui accorde des droits sensiblement similaires aux femmes et aux hommes. Tous ceux qui ont voyagé en Asie, en Afrique et n’importe où ailleurs autrement qu’en touriste oisifs ont pu constater que les femmes sont mal considérées partout. Enfin, le fait que le passé soit moins bon que le présent qui pourra être meilleur est une notion purement chrétienne qui encourage l’espoir et l’évolution. Croire en l’égalité des hommes est un acte de foi car la réalité nous rappelle chaque jour que cela est faux. Se battre pour est un acte de foi dont les gens ne sont plus conscients. Malgré cela, la crise de la foi catholique est bien réelle et les médias ne semblent pas s’en rendre bien compte. Quand j’ai été ordonné prêtre dans les années 1960, nous étions mille chaque année, aujourd’hui on ordonne tout juste soixante personnes. Cet effondrement n’est pas l’apanage de l’Eglise de Rome, la foi anglicane, luthérienne, orthodoxe et autres sont touchées aussi.

La disparition de la dimension cultuelle du catholicisme signifie-t-elle pour autant sa disparition culturelle ?

Philippe Portier : Il ne faut pas prendre la société française comme une totalité qui engloberait toutes les populations : il y a des populations qui sont aujourd’hui à grande distance de l’héritage chrétien, qui souvent ne le connaissent pas et développent une éthique de la subjectivité souveraine, et il y a aussi toute une partie de la population qui reste attachée à une éthique parfois sécularisée, une éthique de l’objectivité, qui ne serait pas sans lien avec le terreau chrétien. Il y a le cultuel, le culturel, mais aussi le moral ou l’éthique. La population française, de façon assez massive ( 60 % environ) se reconnait comme catholique, et quand on leur demande quelles sont les structures culturelles qui ont fondé la France, ils répondent dans une proportion encore plus massive : le christianisme. Il faut faire une distinction entre le culturel qui renvoie à une dimension patrimoniale de l’appartenance religieuse, et puis d’autre part le moral, l’éthique et le cultuel. Le cultuel a connu un effondrement, sauf sur certaines pratiques comme les obsèques ou le baptême, qui reste à un niveau convenable. Il y a donc une déconnexion entre l’appartenance culturelle et l’appartenance institutionnelle manifestée par le culte, qu’on voit d’ailleurs pas seulement en France mais aussi dans la plupart des sociétés européennes.  A propos de l’éthique, il y a aussi une déperdition : il reste des structures lourdes dans la société française marquées par les références chrétiennes, des structures que tout le monde ne partage pas, et qui sur certains points comme ceux de la gestion de la vie intime se caractérisent par une déconnexion vis-à-vis de la morale chrétienne enseignée : il y a donc ces trois polarités qui sont en déconnexion, avec une bonne reconnaissance du culturel, du cultuel qui a du mal à se maintenir et une éthique qui se retrouve entre les deux mais qui est encore susceptible de marquer une grande partie de la population française.

Jean-Claude Barreau : Toute culture, et la religion chrétienne en est une, n’existe que par ses rituels. Le christianisme est construit sur le rite fondamental du repas du Seigneur, l’Eucharistie, le partage du pain et du vin. Sans cela, la religion s’effondrera et se dissoudra en des milliers de petites sectes évangéliques qui fabriqueront leurs propres rituels. Sans eucharistie, sans communion, il n’y a plus de chrétien et plus d’Eglise. Il restera une odeur, un air d’Eglise mais elle aura bel et bien disparu. 

Réformer l’Eglise peut-il la sauver en ramenant les gens au culte ? 

Philippe Portier : La dimension cultuelle prend aujourd’hui des aspects très différents de ceux que nous avons dans notre imaginaire. L’assistance au culte, même de la part de chrétiens qui se présentent comme étant très fidèles, ne prend plus l’allure d’une obligation ou d’une régularité. On est plutôt dans des fréquentations cultuelles en pointillé, en phase avec le subjectivisme et la formalité de notre société contemporaine. Du coup, si l’Eglise se transformait dans un sens de plus grande modernité, d’une part elle perdrait toute une partie de la population la plus traditionnelle, et d’autre part il y a peu de chances qu’elle retrouve des niveaux de culte ou d’assistance au culte de ceux qu’on connaissait dans les années 40 ou 50, simplement parce que la société maintenant entretient avec la foi comme avec les autres références de l’espace social des rapports beaucoup plus cyclectivés.

Jean-Claude Barreau : Je suis convaincu que c’est le seul moyen de sauver l’Eglise et c’est d’ailleurs probablement pour cela que Benoit XVI a démissionné. A la différence de Jean-Paul II qui ne voyait pas la crise que traverse la foi, Benoit XVI en est parfaitement conscient tout comme il est conscient de ne pas être capable de la résoudre tant il est un homme de la tradition. Je crois qu’il espère au fond de lui qu’un plus jeune ou un plus moderne saura sortir l’Eglise de cette crise. Je ne vois aucune raison théologique au fait que les femmes ne puissent pas être ordonnées comme c’est le cas chez les Protestants. Jésus lui-même était le plus féministe des prophètes et a dit «  les putains vous précèderont au Royaume des Cieux ». Enfin, je crois qu’il faut mettre fin au clergé professionnel qui date du Concile de Trente et revenir à un clergé bénévole comme les apôtres l’étaient. La possibilité du mariage pour les prêtres pourrait bien évidemment déclencher des vocations et ainsi que des milliers de laïcs soient prêtres à temps partiel. 

Propos recueillis par Jean-Baptiste Bonaventure

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