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Terrorisme
Crédits Photo: BENOIT TESSIER / POOL / AFP

Zone de radicalisation

Quatre ans après le Bataclan, la France désemparée face à la zone grise qui sépare islam politique et terrorisme

Après les attentats du 13 novembre 2015, des signes avaient montré l'existence d'une "zone grise" composée d'organisations et d'individus qui affichaient, notamment sur Internet, leur soutien implicite aux terroristes.

Philippe d'Iribarne

Philippe d'Iribarne

Diplômé de l'école X-Mines, Philippe d'Iribarne est directeur de recherche au Cnrs, spécialisé dans la diversité des cultures politiques. Auteur de quatorze ouvrages, dont L'islam devant la démocratie (Gallimard, 2013), il a notamment travaillé pour le Secrétariat général de la présidence de la République.

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Atlantico.fr : Quatre ans après les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan, ce qu'on appelle la "zone grise" des soutiens informels du terrorisme est toujours aussi travaillée par le discours émanant des organisations terroristes. 

On se souvient qu'après les attentats qui avaient touché Charlie Hebdo et le Bataclan, beaucoup de signes avaient montré l'existence d'une "zone grise" composée d'organisations et d'individus qui affichaient, notamment sur internet, leur soutien implicite aux terroristes. Or une manifestation a été lancée en soutien à Mickaël Harpon il y a quelques semaines. En est-on selon vous au même point qu'il y a quatre ans de ce point de vue-là ?

Philippe d’Iribarne : Dans la constitution d’un écosystème favorable au terrorisme, il n’y a pas seulement des manifestations de soutien direct, à l’image des scènes de liesse populaire qui, dans nombre de pays musulmans, ont suivi les attentats du 11 septembre. Il y a tous les efforts faits pour élaborer et répandre une idéologie qui diabolise l’Occident. Celui-ci est présenté comme la source de tous les malheurs du monde musulman pendant que ce monde est regardé comme une victime pure et sans tache. Cette idéologie incite à une haine plus ou moins diffuse de l’Occident. Certes, celle-ci n’entraîne pas de manière mécanique des passages à l’acte violents, mais elle les favorise chez des esprits fragiles ou particulièrement épris d’absolu. Avec la diffusion de cette idéologie, on a affaire à une œuvre de longue haleine, et il est douteux que les choses aient beaucoup évolué au cours de ces dernières années.

Certaines associations se présentent sous l'aspect de la légalité et de la défense des libertés fondamentales tout en tenant un discours radical défendant l'islam politique. L'ONG Barakacity avait par exemple fait l'objet d'une polémique après les perquisitions effectuées dans ses locaux en décembre 2015. Ce discours favorable aux libertés est-il toujours utilisé par ceux qui peuvent être considérés comme étant dans cette zone grise ? Comment ?

Il existe en effet un discours bien rodé présentant comme liberticide toute tentative de limiter l’emprise d’un islam politique, ou même de tenter de détecter les signes avant coureurs d’une radicalisation susceptible de déboucher sur des actes terroristes. Comme, de fait, les mesures correspondantes concernent essentiellement les musulmans, elles sont déclarées discriminatoires et stigmatisantes. 

La loi sur la sécurité intérieure est particulièrement accusée. Il est alors question de « discrimination indirecte » liée au fait que des mesures qui se présentent comme poursuivant des fins très générale ciblent en fait de manière privilégiée une population particulière. La logique de cette argumentation est évidemment fort problématique. Si on l’appliquait au fait de sanctionner les excès de vitesse, on pourrait dire que, puisqu’elle conduit à particulièrement sanctionner les jeunes, elle est discriminatoire et stigmatisante envers ces derniers. On pourrait même dire, toujours avec la même logique, que la répression des homicides est discriminatoire et stigmatisante envers les hommes puisque, de fait, elle les atteint beaucoup plus que les femmes. Mais les tenants d’un islam politique évitent évidemment de faire le rapprochement entre ces diverses situations.

L’accusation d’atteinte aux libertés vise également ce qui touche à la tenue islamique. Le CCIF  (Collectif contre l’islamophobie en France) présente la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école et celle de 2010 sur la dissimulation du visage dans l’espace public comme attentatoires à la liberté de religion et, puisque c’est en fait l’islam qu’elles visent, comme islamophobes. La tenue islamique est alors présentée comme relevant de la dimension religieuse de l’islam, comme le sont sans conteste la profession de foi, la prière ou le jeûne du ramadan. Mais il n’est pas difficile de voir que cet rattachement à la sphère religieuse est infondée. En matière proprement religieuse, l’islam ne fait pas de différence entre les hommes et les femmes, nombre de versets du Coran l’attestent. C’est seulement dans la conception d’un ordre social et politique, dont relèvent l’héritage, le témoignage, le mariage… et la tenue, qu’hommes et femmes sont traités très différemment. 

On a vu également fleurir, notamment à propos du burkini, des affirmations telles que « je suis libre de mon corps et de la manière de le vêtir », dans une présentation totalement subjective du sens de la tenue islamique. Là encore, cette argumentation est fort problématique. Dans un autre domaine, celui de l’appropriation culturelle, par exemple le fait pour un blanc de se déguiser en personne de couleur, la tendance actuelle est au contraire d’insister sur le sens objectif de la tenue que l’on porte, ce qui conduit à récuser toute affirmation du droit d’un individu à en décider arbitrairement. Mais, là encore, le « deux poids, deux mesures » est largement pratiqué.

Comment cette zone grise parvient-elle à continuer à recruter des adeptes ? Quel est sa méthode idéologique et quels sont ses moyens ? 

Deux grandes méthodes sont utilisées conjointement. D’une part, tout un discours dénonce une prétendue islamophobie, rejet supposé indiscriminé de tout ce qui touche à l’islam et de tous les musulmans, au mépris de ce qu’enseignent les études relatives à l’accueil, plein de nuances et de mesure, que les sociétés occidentales réservent en fait à ceux-ci (études que, pour ma part, j’ai analysé en détail, en remontant aux données factuelles sur lesquelles elles se fondent, dans Islamophobie, intoxication idéologique). Dans la mesure où ils croient à un tel rejet indistinct, les musulmans sont incités à se regrouper pour se défendre face au monde occidental, et en particulier face à la société française, pour construire une contre-société régie par l’islam. Simultanément, les tenants d’un islam politique dessinent à l’intention des musulmans une perspective de prise de pouvoir. Lors de la manifestation du 10 novembre, on a vu un des organisateurs faire scander par la foule un Allah Akbar dominateur. Au cours d’une manifestation précédente à la Nation, une participante affichait une pancarte « Française musulmane voilée. Si je vous dérange, je vous invite à quitter mon pays » accompagnant le slogan « On est chez nous ». Il s’agit de s’appuyer sur le fait que, du fait du caractère fort libéral de la loi française en matière de nationalité, on peut acquérir tous les droits du citoyen sans faire vraiment allégeance à la France pour imposer sa volonté.

Emmanuel Macron a appelé à combattre contre "l'hydre islamiste". A-t-il selon vous pris la mesure de l'écosystème autour de la radicalisation ? Comment lutter ?

Emmanuel Macron paraît effectivement bien conscient de la dynamique d’un islam politique qui s’abrite derrière le masque de la religion. Dans sa conférence de presse du 25 avril dernier, il a dénoncé les « gens qui au nom d’une religion poursuivent un projet politique, celui d’un islam politique qui veut faire sécession avec notre République ». Mais il n’est pas certain qu’il fasse le lien entre cet islam politique et ce qu’il qualifie d’hydre islamiste. Il a même affirmé que le terrorisme d’un côté et le communautarisme de l’autre (communautarisme dont on peut supposer qu’il correspond dans son esprit à l’islam politique) constituaient deux réalités tout à fait distinctes. N’a-t-il pas vraiment pris la mesure de la manière dont l’islam politique fournit un écosystème du terrorisme ? Ou plutôt, sachant combien il est difficile d’agir, préfère-t-il commencer par contribuer à une prise de conscience de ce à quoi il faut résister, avec l’idée de n’entreprendre une lutte sérieuse que dans un second temps ? C’est difficile à dire pour le moment. 

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