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Bonnes feuilles

Quand Mitterrand évoquait les "zozos" de Mai 68, "de jeunes bourgeois catholiques" révoltés "contre l'hypocrisie de leurs parents"

20 ans après la mort de François Mitterrand, une centaine d'entretiens inexploités ont décanté peu à peu dans l'esprit de Georges-Marc Benamou. Il nous livre ici ses inédits et répond à toutes les attaques... Le mystère Jean Moulin et la piste Bénouville, son anti-gaullisme, son obsession Mendès-France, les Juifs et la France, la déception Fabius, lui et la postérité avec cette curieuse prophétie : "Je suis le dernier des grands Présidents." Extrait de "Mitterrand : "Dites-leur que je ne suis pas le diable"." de Georges-Marc Benamou, aux éditions Plon 1/2

Georges-Marc Benamou

Georges-Marc Benamou

Georges-Marc Benamou est producteur de cinéma et journaliste. Ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, il est notamment l'auteur de Comédie française: Choses vues au coeur du pouvoir (octobre 2014, Fayard), ainsi que de "Dites-leur que je ne suis pas le diable" (janvier 2016, Plon).

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Pendant Mai 68, les cortèges venant de la place Denfert-Rochereau passaient souvent par le haut du boulevard Saint-Michel, grossissaient à l’approche du jardin du Luxembourg, plus encore à la Sorbonne un peu plus loin, et de là continuaient de se répandre dans Paris. On entendait des slogans contre de Gaulle, Pompidou, les bourgeois et la répression ; mais aussi contre certains politiciens, comme Mitterrand qu’on conspuait au cri de « Versaillais ». Mitterrand habitait à deux pas de là, au 4, rue Guynemer, une rue aérée qui borde le jardin ; désormais l’une des plus chères de Paris, elle était moins courue à l’époque. À vol d’oiseau, sept cents mètres la séparent du foyer gauchiste. J’y suis passé récemment et j’ai imaginé que les slogans des foules gauchistes parvenaient jusqu’à chez lui – « Mitterrand Versaillais… Saillais…Mitran… » –, et que derrière les rideaux tirés de son appartement, il les entendait. Quel supplice ! Certains jours, plus chauds, des maos plus « Spontex » que les autres étaient peut-être venus là, sous ses fenêtres, crier leur haine du social-traître. Une image de film, ce Mitterrand assiégé derrière sa fenêtre. Vérifications faites, il n’avait pu les entendre distinctement de là ; les slogans auraient été amortis par le jardin qui sépare la rue Guynemer du boulevard Saint-Michel ; tout juste aurait-il pu percevoir l’énorme brouhaha, et ce devait être assez pour lui. Par ailleurs, il est peu probable que les gauchistes aient connu son adresse et soient venus faire du tapage sous ses fenêtres. On l’aurait su ; les gaullistes auraient été trop contents de diffuser l’information.

Il n’empêche, Mitterrand n’a pas dû sortir souvent dans la rue, en ce temps-là. Les jours de grosse manif, il ne devait pas mettre le nez dehors ; et les autres jours, surveillé par son beau-frère ou quelque balèze de la Convention des institutions républicaines, son petit parti, il sortait probablement à l’affût, enroulé dans ses écharpes et son manteau, le chapeau de travers pour cacher ce visage connu de tous les Français depuis quatre ans, la présidentielle de 1965. À cette époque, il était « l’homme le plus haï de France ».

L’Histoire retient qu’il n’avait pas eu le beau rôle en 1968, que la période avait été critique pour lui, que c’était Mendès qui attirait alors la lumière et les jeunes. Mais je ne soupçonnais pas chez lui une si profonde détestation ; j’allais la mesurer au cours de nos rencontres. Il n’aimait pas Mai 68. Pas à la manière de mes contemporains, pas en réactionnaire. Il détestait l’enflure de la période héroïque et de ses prétendus héros. Il avait en horreur cette révolte de « petits-bourgeois catholiques ». Et il s’était tu si longtemps. Chef de la gauche et Président, il avait eu une obligation de réserve. Pendant un quart de siècle, il avait dû pieusement acquiescer lorsqu’on répétait, devant lui, que Mai 68 faisait partie du patrimoine de la gauche, que mai 1981 en avait été le prolongement naturel. Il avait ravalé ses rancoeurs, effacé de sa mémoire ces journées d’épouvante, fait bonne figure, pouvoir oblige. Durant quatorze années à l’Élysée, il aura l’habileté de la caressser, cette génération (mais de miser sur la suivante, SOS Racisme, etc.), de l’honorer, de s’en servir, de la recycler, pour mieux la museler. Il n’était pas dupe ; il savait que cette génération persistait, dans ses profondeurs, à haïr le « Versaillais » en lui, et il connaissait parfaitement la Carte de Tendre de ce gauchisme qu’il surveillait de près. Il l’avait à l’oeil.

Il tenta de faire bonne figure ; parfois l’antipathie le trahissait.

Je retrouve cette déclaration de lui, en 1983, alors qu’il était Président : « Il y eut beaucoup de manifestations […] dans ce mois de mai, cet éternel mois de mai qui d’année en année expose tous les pouvoirs qui se succèdent à connaître l’agitation de la rue. Comme si la naissance du printemps invitait à sortir de chez soi, à dire très haut, très fort ce que l’on pense de la marche des affaires publiques 1. » L’hommage est bien tempéré pour un Président de gauche ; un simple constat météorologique et une allusion aux poussées d’hormone des monômes d’alors.

Durant nos entretiens, et au bistrot devant ses convives, il ne trichait plus. Il n’avait plus ces prudences. Il se libérait. C’était un défoulement tardif : « Mai 68, c’est la révolte de jeunes bourgeois catholiques contre l’hypocrisie de leurs parents. Des zozos. »

Des zozos. Tout se concentrait dans ce mot onomatopée ; une sorte de crachat ou de moquerie dans sa bouche ; et il s’en délectait.

Un jour que je lui demandais la cause de ce « malentendu » entre les soixante-huitards et lui, il se redressa et répondit avec une sorte d’orgueil outragé : « Malentendu ? Mais en aucun cas ! Il ne s’agissait pas d’un malentendu entre eux et moi, pour la simple raison que je ne leur ai jamais fait confiance… Il suffisait de les écouter parler : c’étaient des théoriciens. Ils étaient en dehors de la réalité. Sous le vernis pseudo-marxiste fleurissait le bourgeois. Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’ils aient toujours préféré Mendès qui, comme Rocard, recherchait l’alliance avec le centre, les démocrates-chrétiens, la droite quoi ! »

Il n’aimait pas ces révoltés dans lesquels il ne retrouvait pas le jeune qu’il avait dû être ; il n’aimait pas ces fils qui voulaient tuer le père, alors que lui, à leur âge, vivait la guerre et savait son père en train de mourir, rongé par le cancer. Il n’aimait pas 68, « pas une affaire sérieuse » ; « la naissance du printemps » ; une affaire d’hormones, on vous dit ; un remake des monômes d’avant guerre, où on l’avait aperçu du temps où il fréquentait les jeunesses de droite extrême. De plus, comment trouver quelque séduction à cette génération qui avait voulu sa mort ? Elle l’avait conspué dans les manifs ; elle l’avait mis à la retraite avant l’heure. « Elle n’avait d’yeux que pour Mendès, Mendès, toujours Mendès. »

« Tous ces gens continuent à me harceler, mais ça sert à quoi ? Finalement, le poids de chacun a été pesé à sa juste valeur… L’Histoire n’a pas été faite pour ceux qui croyaient l’écrire. »

Il observait cette génération qui l’avait défié ; la voyait vieillir, s’enrober et blanchir ; et il se moquait : « Ce ne sont pas eux, ces fils de bourgeois – devenus eux-mêmes depuis des membres de l’establishment –, qui ont fait l’histoire… » Il crachotait : « Finalement, c’est de la graine de notaire… » Car il avait, en tête, un véritable Who’s Who ? des soixante-huitards les plus fameux : les patrons, les journalistes, les banquiers, les ambassadeurs et autres puissants de la Cour ou de ses environs. Il les voyait évoluer, s’enrichir, acheter des villas à Sperone, passer de la gauche à la droite ; faisait observer qu’Untel accumulait une belle fortune à la tête d’un empire cinéma ; insinuait qu’un autre était payé par les Allemands désormais, ou que ce maoïste particulièrement enragé fréquentait Balladur, avait intégré une banque d’affaires comme gérant associé avec un salaire de millionnaire. Il se délectait de la courbe balzacienne de leurs destins.

Dans ces moments-là, il aurait voulu abolir les années et les générations ; mettre tout le monde au même niveau ; les « zozos » et lui ; et imaginer l’impossible : leur destin et le sien, sur leurs lignes d’arrivée respectives, au bout du compte, au bout de la vie : « Hein, vous les voyez déjà à leur âge (la cinquantaine, au moment où il parle)… Vous verrez à mon âge l’état dans lequel ils seront, tous ces petits messieurs… Vous verrez… Auront-ils si fière allure à mon âge ? Auront-ils eu ma vie ? »

Un pied dans la tombe, il les défiait.

Extrait de "Mitterrand : "Dites-leur que je ne suis pas le diable"." de Georges-Marc Benamou, publié aux éditions Plon, 2016.  Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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