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Des personnages de la série Game of Thrones.
Des personnages de la série Game of Thrones.
©HBO

Adaptation

Quand les séries deviennent intelligentes et trouvent un modèle économique autre que la télé décérébrée à audience de masse

Alors que les séries comme "Game of Thrones" ou "Orange is the new black", aux intrigues de plus en plus élaborées, se développent sur la base d'un public exigeant et fidélisé, l'audience des divertissements plus légers ne pâlit pas pour autant. Chaque secteur a su trouver son propre modèle pour exister.

Pierre-Jean Benghozi

Pierre-Jean Benghozi

Pierre-Jean Benghozi est professeur à Polytechnique, et directeur de recherche au CNRS. Il est spécialiste de l'économie des industries culturelles.

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Nathalie Nadaud-Albertini

Nathalie Nadaud-Albertini

Nathalie Nadaud-Albertini est docteure en sociologie de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et correspondante au Centre de Recherche sur les Médiations de l’Université de Lorraine. 

 

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Atlantico : La série Plus Belle la vie rassemblait en France au mois de septembre 2014 plus de 4 millions de téléspectateurs face au JT de France 2 et de TF1 et au même moment Cyril Hanouna avec Touche pas à mon poste réunit parfois jusqu'à 1,5 million de téléspectateurs. Qu'est ce qui explique, malgré l'existence d'une offre de plus en plus en sophistiquée, le succès de programmes plus "légers" ?

Nathalie Nadaud-Albertini : Le succès de programmes plus "légers" s’explique majoritairement de deux façons. La première est la  recherche de divertissement. Pour la comprendre, on peut utiliser l’exemple suivant : on rentre du lycée, de la fac ou du travail ; fatigué, on se fait une boisson chaude et on cherche un moyen à la fois de décompresser et de marquer une coupure avec sa journée. Pour ce faire, de nombreuses personnes vont se tourner vers des programmes de télévision plus "légers".

La seconde explication est le fait que, dans la journée, la télévision sert d’accompagnement lorsque l’on accomplit différentes activités, comme le ménage ou la préparation des repas. On va privilégier les programmes qui ne demandent pas une attention importante. Car d’une part, il faut pouvoir faire deux choses en même temps, et d’autre part, souvent on l’écoute plus qu’on ne la regarde. C’est principalement vrai pour les personnes qui travaillent en décalé ou qui sont au foyer.  

Selon Steven Johnson, l'auteur de Tout ce qui est mauvais est bon pour vous, Pourquoi les séries télé et les jeux vidéo rendent intelligent, la culture de masse exigerait de plus en plus d'efforts intellectuels, notamment pour comprendre des séries comme 24h chrono, Game of Thrones ou encore les Soprano. Contrairement aux programmes plus légers, quelles sont les motivations qui poussent les téléspectateurs à regarder des divertissements qui demandent plus de réflexion ?

Nathalie Nadaud-Albertini : On regarde les divertissements qui demandent plus de réflexion principalement parce que ce sont des récits qui plongent dans la complexité de l’être humain. Par exemple, Game of Thrones plaît notamment parce qu’en dépit du contexte historique et de l’univers de science-fiction qui semblent a priori tirer l’intrigue vers un monde éloigné de ce que l’on vit, on y retrouve les ingrédients des motivations humaines : le pouvoir, le sexe, l’argent, la cruauté, mais aussi l’amour, etc. De plus, les personnages apparaissent comme humains, avec leurs qualités et leurs défauts, de sorte que les téléspectateurs s’y attachent plus qu’à des personnages ayant moins de profondeur ou semblant plus stéréotypés.

Il y a aussi des programmes qui jouent sur les deux niveaux (la "légèreté" et la réflexion). Je pense à une série sur laquelle j’ai travaillé au début des années 2000 : Ally Mc Beal. En apparence, c’est une série "légère" qui retrace les péripéties d’une avocate célibataire un peu déjantée. Mais, si l’on prend la peine de s’intéresser vraiment aux thèmes traités, on s’aperçoit que c’est un programme qui questionne les rapports sociaux de sexe et qui est fait pour renvoyer le téléspectateur à ses propres catégories de pensées et contradictions de façon à l’amener à les dépasser pour se faire une opinion. Certains téléspectateurs aiment pouvoir choisir entre les deux niveaux de lecture. L’un permettant de rire, l’autre de réfléchir aux normes de notre société et de questionner sa propre façon de les appréhender.

L'avenir des séries "légères" est-il plus incertain que celui des divertissements de "qualité" en raison d'une fidélité du public et d'une implication plus importante ?

Pierre-Jean Benghozi : Il faut relativiser la coupure entre séries "légères" d’un côté et divertissements "de qualité" de l’autre. Cette alternative existe de longue date, sous des dénominations diverses (fictions lourdes ou légères par exemple). Cela démontre que toutes deux répondent à des stratégies de production variées autant qu’à des attentes différentes de la part du public : il n’y a donc pas de raison que l’avenir des unes soit plus menacé ou plus rose que celui des autres.

Sur le fond des spécificités de ces deux programmes, elles tiennent à plusieurs facteurs. Il y a d’une part une logique d’offre, répondant à des besoins différents de programmation : d’un côté, "remplir à un coût raisonnable des case de programmation" à faible potentiel publicitaire mais permettant de fidéliser les spectateurs et de préparer les audiences des créneaux à plus forte audience, de l’autre construire une image de marque, bâtir une audience sur des prime time et disposer de programmes à fort potentiel de rediffusion.

Chacun de ces programmes correspond aussi à des stratégies différentes des producteurs : prestations spécifiquement adaptés à un diffuseur (créneau, type de public, durée…) ou bien programmes à épisodes  à vocation potentielle de coproduction, de commercialisation en VOD ou SVOD, et de revente à l’international (d’où la question du format 52’ v. 90’ ou de la langue).

Il faut ajouter que les formes nouvelles de consommation (SVOD) poussent à une forme de convergence d’usage entre les types de programmes. Au départ les fictions légères étaient plutôt dans une logique feuilletonnesque de flux et les séries lourdes dans la perspective d’épisodes autonomes "autoporteurs". La capacité désormais de visionner d’un bloc l’ensemble des saisons a sans doute stimulé de nouvelles formes d’écriture inscrivant ces fictions lourdes dans des formes sérialisées (cf. Lost ou 24 heures )

Game of Thrones serait la série la plus piratée au monde. Qu'est-ce que cela dit de la façon dont nous consommons ces différents types de divertissement ? 

Nathalie Nadaud-Albertini : Cela montre que les divertissements qui demandent de l’attention sont choisis et surtout que les téléspectateurs n’ont pas envie de couper le lien avec ces programmes. S’ils ne sont pas disponibles immédiatement dans leur pays, ils se les procurent par le piratage. Autrement dit, cela montre un attachement fort et une implication importante dans ces programmes. A contrario, les téléspectateurs acceptent beaucoup mieux l’interruption de programmes "plus légers" parce qu’ils sont moins impliquants, et donc davantage interchangeables. L’important est que l’attente de lâcher-prise soit satisfaite.

Qu'est-ce qui différencie un divertissement dit léger et un divertissement demandant plus d'attention ?

Nathalie Nadaud-Albertini : La différence tient principalement à la complexité de l’intrigue. Souvent dans les divertissements qui requièrent plus d’attention, on a affaire à des intrigues croisées incorporant de nombreux ingrédients. Par exemple, Marina, une afficionada de Games of Thrones âgée de 22 ans, m’a récemment expliqué que cette série était passionnante en partie à cause de son intrigue "haletante", mêlant des ingrédients multiples et propres à satisfaire "tous les goûts" : "la lutte pour le trône de fer, les complots, la menace des marcheurs blancs, etc.".

De plus, les personnages sont rarement manichéens. Ils ont des motivations complexes qui demandent de la réflexion pour bien les cerner et les comprendre. Le fait que les motivations des personnages n’aillent pas de soi donne lieu sur Internet à des discussions de fans qui se demandent pourquoi untel agit de telle ou telle façon. Les points de vue échangés sont riches et argumentées, souvent très différents les uns des autres. Cette activité réflexive commune en dehors du moment où l’on regarde fait aussi partie de ce que les téléspectateurs apprécient dans ces programmes. Certains prolongent même la réflexion en utilisant des ambiguïtés de l’intrigue et du comportement des personnages pour proposer leur version sous forme "littéraire" à travers des fanfictions.

Quels sont les effets de ces deux types de divertissements sur "l'évolution mentale" du spectateur ?

Nathalie Nadaud-Albertini : En d’autres termes, est-ce qu’il y a des programmes qui rendent idiots ou d’autres intelligents ? Non. C’est vraiment une question d’attente du moment. Lorsque l’on recherche le lâcher-prise, on se tourne vers des programmes "légers" ; lorsque l’on recherche plus de profondeur, on privilégie d’autres émissions. Mais, supposons que la télévision et tout ce qui permet d’accéder aux programmes soient en panne, les gens se tourneront vers d’autres divertissements répondant à ces attentes différentes.

Le profil des différents téléspectateurs varie-t-il ou peut-on passer de l'un à l'autre ?

Nathalie Nadaud-Albertini : On peut passer de l’un à l’autre. Tout à l’heure, à propos des programmes misant sur la "légèreté", je vous parlais des actifs qui recherchent un lâcher-prise et des personnes au foyer qui cherchent davantage un accompagnement de leurs tâches quotidiennes. Mais, le soir ou à un autre moment de la journée, les personnes au foyer peuvent privilégier des programmes demandant plus d’attention. Tout comme les actifs peuvent le faire le week-end. Il en est de même concernant les professions et les niveaux d’études : ce ne sont pas des critères déterminants. En fait, tout est fonction du moment dans la journée et de l’attente qui y est liée.  

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