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Crédits Photo: OLIVIER LABAN-MATTEI / AFP

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Quand le politiquement correct nous aveugle sur ces autres causes majeures de la pauvreté

A l'occasion des fêtes, Atlantico republie les articles marquants de l'année qui s'achève. En septembre, Mathieu Mucherie déplorait que sur le sujet de la pauvreté se partage entre ceux qui ne savent pas ce qu’ils disent et ceux qui ne disent pas ce qu’ils savent.

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

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Article publié initialement le 12 septembre 2017

Une banque d’affaires a publié récemment une note sur les inégalités, j’en profite pour pousser un petit coup de gueule car sur ce sujet est propice à toutes les clowneries et je garde le « l » pour rester poli. Toujours les mêmes poncifs, toujours plein d’hypocrisie, le domaine se partage entre ceux qui ne savent pas ce qu’ils disent et ceux qui ne disent pas ce qu’ils savent. 5 points en vitesse, oui je suis énervé (plus sans doute que ceux de la banque d’affaires en question qui, payés à 100K/mois à New York pour dire n’importe quoi sur les taux d’intérêt depuis des années, n’ont pas l’air de s’en faire) (un peu comme Larry Summers à Davos pleurant sur la montée des inégalités, il faut être zen moi je ne pourrais pas) :

1/ juste un peu de nettoyage lexical pour commencer : parlons de dispersion des revenus, car identifier une « inégalité » en français c’est déjà identifier une « injustice ». Il faudrait distinguer inégalités justes et injustes, bon courage. Le vrai problème c’est la pauvreté, le reste se résume souvent (pas tout le temps) à de l’envie. Il existe plusieurs facteurs de dispersion, soit, mais ils doivent être définis, quantifiés, hiérarchisés, contextualisés, sinon bienvenue dans un vaste gloubi-boulga (la note en question, comme beaucoup d’autres, verse dans le méli-melo, cinq facteurs emboités, pas de dates et pas de chiffres). Il existe de vrais problèmes de mesure, par exemple avec les mesures en quintiles, déciles, centiles (qui n’ont pas les mêmes effectifs ! les ménages pauvres sont souvent et de plus en plus des cellules monoparentales, il y a plus d’unités de consommation chez les riches et rien que cela crée une énorme distorsion, jamais évoquée, dans les comparaisons de revenus),

2/ la thèse préférée des économistes est celle dite du « progrès technique biaisé » (en faveur des gens hautement qualifiés, en défaveur des gens peu qualifiés). Mais comme il n’est pas question, j’espère, de réduire le progrès technique, on sent qu’on arrive vite vers la tarte à crème de la formation. Et surtout, avec la crise, le progrès technique a déjà nettement ralenti ces dernières années, un peu partout en Occident, or on a rarement autant parlé des inégalités !! Rien n’est monétaire pour les structuralistes qui nous dirigent, et de ce point de vue Piketty est dans le consensus mou : les robots et les impôts, mais jamais la BCE et la déflation ; le cyclone Irma, mais jamais le cyclone Jean-Claude qui, en 1992 comme en 2008, a crée un millions de chômeurs,

3/ les globalisations commerciales et financières sont pointées du doigt, mais pas l’immigration. C’est le royaume du politiquement correct (même les marxistes old school parlaient des effets de l’immigration sur la constitution d’une armée industrielle de réserve au service des patrons). La dispersion des revenus est forte au sud des USA, mais qu’en serait-il au sud de la France s’il n’y avait pas une mer entre nous et l’Afrique du nord ? Je fais court sur ce sujet, moi non plus je ne veux pas avoir des problèmes. Mais on est vraiment au bal des hypocrites, un peu comme Macron qui vient donner des leçons de solidarité européenne à la Pologne alors que cette dernière vient de récupérer un million d’ukrainiens,

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4/ dans le même esprit, de nombreux points troublants sont souvent évacués des débats, ils ont le malheur de ne pas convenir à la doxa (que je résume en deux lignes : le capitalisme libéral et mondialisé est méchant, il faudrait doubler le nombre de profs et remettre le taux marginal supérieur d’imposition à son niveau du bon vieux temps) : en particulier des facteurs sociologiques contre lesquels on ne peut rien, ou plus précisément contre lesquels des gens comme Piketty ne veulent pas du tout agir. Je pense aux divorces en particulier, à la dislocation des familles chez les bas revenus, ou à l’inverse, à l’autre bout de l’échelle, au phénomène des DINKS (hommes et femmes se rencontrent de plus en plus dans ces milieux à la fac, puis ont deux bons jobs et pas d’enfants). J’en déjà un peu abordé le sujet plus haut sur la question des mesures statistiques de la dispersion des revenus. C’est loin d’être négligeable, mais on n’en parle pas trop, sauf sous le vocable barbare d’appariements sélectifs : c’est moins chic que les effets du type « superstar » ou winner takes all, et moins parlant que les questions fiscales (la feuille d’impôt est une expérience vécue, et il y a à Paris plusieurs milliers de spécialistes de la réforme Reagan de 1986, sauf qu’on oublie vite que Reagan avait renforcé en parallèle l’impôt négatif, et qu’à la longue cette réforme avait augmenté la part des impôts payée par les plus hauts revenus),

5/ et c’est là (jolie transition, je me félicite) que ça devient rude : à peu près à chaque fois qu’on identifie une piste pour agir, on se retrouve avec une ribambelle de conséquences inintentionnelles, imprévues et qui souvent renforcent les problèmes, comme pour donner raison caricaturalement à un auteur autrichien. Il en va de nombreuses réformes fiscales comme du salaire minimum et bien d’autres dispositifs bien intentionnés. Taxez les robots et à coup sûr vous verrez votre mesure être contournée. Votez pour un homme de gauche et à coup sûr vous renforcerez le pouvoir de marché des insiders sur le marché du travail. Je propose une mesure plus raisonnable, qui agit ex ante et qui ne coûte rien : la cible de PIB nominal chère à Scott Sumner, que l’on imposerait à notre banque centrale : elle ferait office d’assurance anti-récession et anti-déflation, puisqu’à chaque fois que cela tournerait mal nous aurions un banquier central obligé de faire son travail et incapable de faire des diversions ou du chantage ; les chômeurs conjoncturels ne pourraient pas avoir le temps de devenir des chômeurs structurels, etc. Nous parlerions toujours de la dispersion des revenus, mais nous aurions un socle de protection qui nous la rendrait beaucoup plus supportable, et nous pourrions même alors supporter des réformes structurelles et fiscales ambitieuses (alors que Macron et Trump vont simplement renforcer les intérêts des possédants au moment même où « leurs » banques centrales commencent à retirer le tapis, ce qui se fera tellement au détriment des plus démunis qu’il faudra ensuite bricoler dans l’autre sens, sans cohérence intellectuelle et temporelle aucune).      

 

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