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François Rebsamen minimise le caractère négatif des chiffres du chômage.

Lit de l'extrême droite

Quand le gouvernement considère que la menace FN l’autorise à prendre les Français pour des cons

Interrogé ce mercredi 29 avril sur France Info sur les raisons qui le poussent à minimiser le caractère négatif des chiffres du chômage, François Rebsamen a répondu : "On peut toujours se complaire dans une sorte de défaitisme, de déclinisme, de pessimisme… Et faire ainsi – c’est le cas de ceux qui le font, souvent – le lit de l’extrême droite."

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : Le ministre du travail semble estimer que le fait de reconnaître la gravité de la situation de l’emploi en France pousserait encore plus les Français à voter FN. N’est-ce pas plutôt ce genre de posture qui fait le lit de l’extrême droite ?

Christophe Bouillaud : La déclaration de Monsieur Rebsamen est particulièrement maladroite, puisqu’elle tend à accréditer la thèse très présente à l’extrême droite selon laquelle les autorités auraient tendance à mentir aux Français. Or en l'occurrence François Rebsamen nous dit en substance qu’il faut mentir aux Français et ne pas insister sur des chiffres qui sont pourtant officiels, et qui sortent de ses propres services.

Cette manière de raisonner est catastrophique, car elle revient à dire à l'extrême droite, quasi textuellement : "nous mentons officiellement". Le FN ne peut que se réjouir d'une telle déclaration.

Dans quelle estime le gouvernement tient-il les Français, pour que l'un de ses membres puisse avoir ce genre de considération ?

Les autorités semblent malheureusement croire que la manière dont on parle du chômage dans les médias aura une incidence décisive sur la perception qu'ont les Français de la situation de l'emploi. Or d'après les sondages le chômage reste la principale préoccupation des Français, et il me semble que ces derniers disposent d'autres sources d’informations que les simples comptes-rendus qu'en font les médias. Ils n'ont pas nécessairement besoin de savoir que le chiffre symbolique des 3,5 millions de chômeurs inscrits en catégorie A a été dépassé pour se rendre compte dans leur vie quotidienne, notamment dans les régions très touchées du nord-est de la France, que le chômage est extrêmement important. Casser le thermomètre médiatique ne change rien à cette perception.

Est-ce une marque de mépris de la part de Monsieur Rebsamen ?

Sa déclaration revient à supposer que les gens n'ont une perception qu'à travers les médias. Elle correspond aussi à d'autres propos qu'il a tenus par le passé, qui ont tendance à laisser penser que le chômage serait causé par les chômeurs eux-mêmes : s'ils cherchaient réellement, ils trouveraient… Un discours difficilement crédible lorsque les chômeurs de catégorie A sont au nombre de 3,5 millions. J'ajouterai que sauf à nier les apports de la science économique, sans croissance on ne peut que difficilement créer des emplois. Ce qui est certain en tout cas, c'est que la déclaration de Monsieur Rebsamen s'inscrit dans une certaine cohérence, qui n'est pas digne d'un ministre de l'emploi.  

Si ce ne sont pas le "défaitisme" ou le "déclinisme", qu’est-ce qui fait monter le FN, alors ? Quels sont les éléments qui permettent de comprendre pourquoi le parti de Marine Le Pen remporte l’audience qui est la sienne aujourd’hui ?

Les dernières élections départementales devraient limiter cette perception d’une montée en puissance de l'audience du FN. Celui-ci a certes attiré 25% des votants au premier tour, cependant 50 % des gens ne sont pas allés voter. Le FN n'est donc pas en capacité de fasciner l'ensemble de l'électorat français, certains préférant s'abstenir plutôt que de voter pour lui. Le fait est que de manière évidente la crise économique et sociale que nous traversons ne peut que favoriser un parti extrémiste comme le FN, qui se trouve particulièrement mis en valeur par les médias. Le FN est presque "propriétaire" de la crise, puisqu'il est le parti le plus susceptible d'attirer des électeurs protestataires aujourd'hui. Plus largement, les plaintes des électeurs FN portent principalement sur l'immigration. Cette protestation est renforcée par la crise économique, qui en serait la conséquence. L'explication purement culturelle du vote FN ne me convainc pas, surtout lorsque l'on voit à quel point sa carte électorale ressemble à celle de la crise industrielle (exception faire du sud-est, je le concède).

Dans quelle mesure cette déclaration de François Rebsamen est-elle symptomatique de l’incapacité de la classe politique dirigeante à apporter des réponses satisfaisantes aux Français ?

Cette déclaration est surtout symptomatique de l’incapacité du gouvernement actuel à assumer sa politique actuelle. La politique que le gouvernement mène vraiment est une politique de dévaluation interne : le coût du travail des Français doit diminuer par rapport à nos concurrents européens. Pour cela, il faut baisser les charges sociales, aider les entreprises via des crédits d'impôts comme le CICE, et d'autre part il faut une forte modération salariale, pour ne pas dire un blocage des salaires, y compris dans le secteur privé. De ce point de vue-là le chômage a aujourd'hui un rôle de modération extrêmement fort des revendications salariales de tous les Français qui ont un emploi. En réalité l'augmentation du chômage ne gêne pas vraiment le gouvernement dans la mesure où elle vient appuyer sa politique de modération salariale. Néanmoins cette politique de modération ne peut pas être affichée comme telle : aucun ministre socialiste ne peut se permettre de dire clairement que le chômage a aussi pour fonction "d'éduquer" le travailleur français pour qu'il comprenne qu'il est trop payé par rapport à ses voisins espagnols, allemands, grecs, hollandais, etc.  Les rapports des économistes vont dans ce sens. Le gouvernement dit officiellement qu'il cherche à lutter contre le chômage, quand en réalité il cherche à rétablir la compétitivité des entreprises françaises. Une priorité qui suppose que l'on accepte un chômage élevé. C'est ce par quoi l'Espagne est passée. Que la France se soit engagée dans cette politique sans le dire pose un problème, car cela induit une absence de clarté dans la stratégie et dans le soutien apporté à cette stratégie.

Qu'il reconnaisse crânement la politique qu'il mène ou qu'il tienne des discours comme celui de François Rebsamen, le gouvernement est selon vous condamné à faire le jeu du FN ?

Si le gouvernement assumait cette politique, en demandant aux salariés de faire des efforts, peut-être obtiendrait-il tout de même un soutien plus grand que celui dont il dispose aujourd'hui. Cela obligerait aussi à réfléchir au jeu européen dans sa globalité : si les Espagnols le font, devons-nous le faire aussi ? Ce serait aussi l'occasion de dire clairement aux salariés que même si leurs salaires vont baisser, les prix en feront de même sur un certain nombre de produits. Il est fort possible que la stratégie de l'hypocrisie soit perdante sur les deux tableaux. Dans les années 2000, les Allemands ont mené cette politique de modération salariale de manière officielle, avec la garantie pour les consommateurs que les prix restent stables, voire baissent.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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