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Quand la morale laïque de Vincent Peillon bafoue la liberté de conscience de l’élève
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Bonnes feuilles

Quand la morale laïque de Vincent Peillon bafoue la liberté de conscience de l’élève

La proposition du ministre de l’Education Vincent Peillon de remettre en avant la morale laïque à l'école n’est-elle pas une manière sournoise de nier ou d’évacuer le rôle positif des traditions religieuses ou spirituelles dans la vie sociale ? Extrait de "Sur la morale de Monsieur Peillon" (2/2).

Thibaud Collin

Thibaud Collin

Thibaud Collin enseigne la philosophie en classes préparatoires au collègue Stanislas à Paris. Il a consacré plusieurs ouvrages à des questions de philosophie morale et politique, dont un livre d’entretiens avec Nicolas Sarkozy La République, les religions, l’espérance (Cerf) et récemment Les lendemains du mariage gay (Salvator).

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La critique la plus élaborée philosophiquement a été formulée par Ruwen Ogien. Assumant une position égalitaire et libertaire, Ogien développe principalement trois critiques envers le projet Peillon. Il conteste la possibilité d’enseigner la morale, rouvrant un débat initié par Platon dans le Ménon. Il accuse Peillon de ne pas distinguer les questions portant sur le bien de celles portant sur le juste et enfin de surestimer la capacité de la raison à justifier les valeurs de la République. Reprenons rapidement ces trois points.

Devient-on vertueux en recevant un enseignement sur la vertu ? La vertu étant une disposition à agir ne s’acquiert qu’en agissant. Comme le dit l’adage pour le savoir-faire, c’est "en forgeant que l’on devient forgeron". Le projet de faire des cours de morale à l’école suscite des questions dont les réponses prévisibles sont assez comiques. Avec son ironie coutumière Ogien interroge : "les examens de morale devront-ils vérifier la connaissance de l’histoire des idées morales, celles des principes de la morale, ou la moralité des conduites de l’élève ? L’élève devra-t-il seulement montrer qu’il sait ce qu’est la vertu, ou devra-t-il prouver qu’il est devenu vertueux grâce au programme ? Toutes ces questions philosophiques se ramènent en fait à une seule plus terre à terre : l’enseignement de la morale laïque devra- t-il ressembler à celui des sciences naturelles ou de la natation ? Savoir nager ne consiste évidemment pas à être capable de décrire les mouvements de la brasse sur une copie d’examen ! Et si apprendre la morale laïque, c’est comme apprendre à nager, si c’est la transformation des conduites de l’élève qui est visée, comment sera-t-elle évaluée ? En soumettant l’élève à des tentations (tricher, voler, mentir, tromper, etc.) pour voir s’il y résiste ? En instaurant une surveillance permanente des élèves en dehors de l’école par des agents spécialisés ? En construisant des confessionnaux “laïques” ou l’élève devra avouer au professeur de morale ses péchés contre le “vivre ensemble” ou le bien commun ?" Ogien est ici attentif à la spécificité pratique de la morale, probablement un des nœuds du sujet. Une capacité pratique ne s’acquiert pas par mode de transmission théorique. La lecture attentive du mode d’emploi de ma voiture ne me permet pas de la conduire. Est-ce à dire que les choix que nous posons n’ont aucun rapport une quelconque connaissance ? Certes non, mais il s’agit plus de réŽfléchir sur sa pratique pour mieux se déterminer que de chercher à déduire d’une théorie une pratique qui en serait l’application automatique.

La deuxième critique de fond qu’adresse Ogien à Peillon est de confondre deux questions que la réŽflexion philosophique contemporaine distingue ; la question du juste concernant nos relations aux autres et la question du bien concernant la conduite de sa vie personnelle. La première porte sur les règles de la coexistence pacifique, la seconde sur le sens que chacun donne à ce qu’est une vie bonne. L’auteur qui a le plus œuvré à établir cette distinction est John Rawls. Les démocraties libérales et pluralistes reposent sur la séparation de ces deux sphères que sont la vie publique et la vie privée. L’État qui ne respecterait pas cette neutralité éthique serait coupable de paternalisme et de moralisme. L’État ne doit s’attacher qu’à la promotion du principe de non-nuisance à autrui et en aucun cas proposer une vision du sens de l’existence humaine et des finalités ultimes de la vie. Ogien étend donc le principe de laïcité compris comme neutralité religieuse à la sphère éthique, ce que les Républicains des années 1880 auraient trouvé absurde voire suicidaire. Peillon est-il alors un fidèle héritier de ces grands ancêtres en assumant la thèse critiquée par Ogien ou bien est-il un homme de son temps, le même que celui d’Ogien, un monde du pluralisme moral rendant impensable l’idée d’une incursion de l’État scolaire dans l’intimité du sens de la vie ? J’ai souligné plus haut l’ambiguïté des propos de Peillon. Il convient de déterminer quelle est la véritable position de notre ministre sur ce point. La dernière critique qu’Ogien adresse au projet va nous y conduire.

Extrait de "Sur la morale de Monsieur Peillon", Thibaud Collin, (Editions Salvator), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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