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Les démocraties libérales sont fragiles.

Difficile à construire, difficile à préserver

Quand l’homme qui explique mieux que personne le vice de construction de la zone euro alerte sur la grande fragilité de la démocratie libérale

Après avoir conceptualisé le paradoxe de la mondialisation, Dani Rodrik, célèbre professeur d'économie politique internationale de l'Université de Harvard, explique pourquoi les démocraties libérales sont un phénomène si rare.

Dani Rodrik

Dani Rodrik

Dani Rodrik est économiste. Ses domaines de recherches couvrent la mondialisation, la croissance économique, le développement et l'économie politique.
 
Il enseigne l'économie politique internationale à Harvard.
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Selon les données regroupées par Polity, la démocratie est aujourd’hui le régime politique majoritaire à travers le monde. Sur cette base, les universitaires Dani Rodrik et Sharun Mukand ont établi une sous-classification opérant une distinction entre démocratie libérale et démocratie électorale. 

Alors que la démocratie libérale protège l’ensemble des droits; c’est-à-dire civils, politiques et de propriété, la démocratie électorale ne protège que les droits de propriété et les droits politiques. La ligne de fracture s’opère donc sur la protection des droits civils. (Discriminations des minorités, oppression des opposants politiques, censure etc..).

Pour les deux auteurs, c’est la nature des clivages internes à chaque pays qui détermine cette distinction. Alors que les démocraties libérales se sont établies sur la base d’un moteur social de lutte des classes à l’ère de l’industrialisation, les démocraties électorales ont, pour leur part, usé d’un moteur identitaire (décolonisation, guerre d’indépendance) pour y parvenir. Or, ce moteur identitaire a été un frein à l’émergence de politiques libérales.

"La transition démocratique repose sur la résolution du conflit entre l'élite et les masses. Notre message central est qu’en présence de clivages supplémentaires – comme le clivage identitaire en particulier – cette résolution contribue peu, en général, à l’essor des politiques libérales. Pour que la démocratie libérale puisse voir le jour, les planètes doivent être alignées.  La rareté de la démocratie libérale n’est donc pas surprenante."  

>>>>>>>>>>>>>>>> Lire également : Derrière la crise grecque, la déplaisante réalité d’une zone euro condamnée à un échec inéluctable par sa structure actuelle

Atlantico : Dans une publication récente (l'économie politique de la démocratie libérale, voir ici / Mukand et Rodrik), vous identifiez la démocratie libérale comme étant un "animal rare", en comparaison à la "démocratie électorale", qui couvre quant à elle 60% du globe. Quelles sont les circonstances nécessaires pour une transition vers ces "rares" démocraties libérales?

Dani Rodrik : Il y a deux séries de circonstances qui semblent avoir joué un rôle. Premièrement, la propagation du libéralisme - ou des idées de tolérance religieuse, l'État de droit, l’indépendance du pouvoir judiciaire et ainsi de suite. En Grande-Bretagne et en France, le libéralisme comme philosophie était déjà établi avant que la démocratie ne s’installe sous sa forme de franchise de masse. Ainsi, les majorités démocratiques ont œuvré - pas toujours, mais en règle générale – contre un cadre constitutionnel qui pouvait restreindre leur liberté d’action. Le deuxième facteur est que dans de nombreuses démocraties libérales établies, la mobilisation populaire s’est fondée au travers de lignes de classes ou de revenus, alors que les clivages identitaires (fondés sur la race, l'origine ethnique ou la religion) n’ont pas joué un rôle particulièrement important. Ou, si les clivages identitaires étaient forts, ils étaient au moins en nombres multiples et transversaux, de sorte qu'aucun groupe ethnique ou racial unique ne pouvait se projeter indéfiniment en situation de pouvoir. Dans de nombreux pays en développement, le rôle central joué par les clivages identitaires rend très difficile l’établissement de la démocratie libérale.

Est-ce une vision pessimiste à propos des "démocraties électorales" ? Faut-il considérer que la transition vers la démocratie libérale est un résultat inatteignable ?

Je tiens à rester optimiste, mais nous devrions au moins comprendre que la démocratie libérale exige un ensemble de circonstances particulières. Nous avons quelques exemples où la démocratie libérale a été érigée sur des fondations improbables. L’Ile Maurice est un bon exemple : une société multi-ethnique qui est devenue indépendante dans des conditions économiques précaires. Il en a émergé une économie prospère et une démocratie libérale fondée sur un partenariat social de style quasi-scandinave. En fin de compte, les choix que font les dirigeants politiques ont une lourde influence. Si dans le cadre de leur stratégie politique, ils choisissent d’attiser les tensions communautaires et d’aggraver les clivages identitaires, ils vont rendre moins probable l’établissement de la démocratie libérale. Cela est, par exemple, la voie choisie par Recep Tayyip Erdogan en Turquie, ou par Viktor Orban en Hongrie. Mais je ne pense pas que de tels choix aient été une fatalité. Ces dirigeants auraient pu prendre d'autres décisions, en se concentrant par exemple sur leur bilan économique, ou en développant une rhétorique inclusive.

Puisque vous identifiez l’homogénéité d’une société comme étant un facteur décisif pour l’établissement d’une démocratie libérale, diriez-vous que les sociétés "occidentales", moins homogènes aujourd’hui, produisent une rupture d’équilibre ? Et finalement, qu’il s’agit d’une menace pour la démocratie libérale ?

C’est une question difficile. Une société homogène rend la démocratie libérale plus soutenable, cela est évident. C’est une des raisons essentielles de la réussite du Japon, ou de la Corée du Sud. Mais comme mon exemple de l’Ile Maurice (ou de la Suisse en Europe) le suggère, le cas d’une société moins homogène n’exclut pas la voie de la démocratie libérale; il est tout simplement plus difficile d’y parvenir, et il est plus probable que ces sociétés prendront quelques détours sur ce long chemin.

Selon un sondage IFOP pour Atlantico (2 novembre 2015), 67% des français seraient susceptibles de soutenir un gouvernement technocratique non élu, alors que 40% des français sont tentés par un pouvoir autoritaire. Cela signifie-t-il que les démocratiques libérales s’avèrent décevantes pour leurs propres populations ?

C’est ce que les politologues appellent la "légitimité produite" ("output legitimacy"). Si la démocratie ne produit pas les résultats escomptés, et de nombreux pays en Europe ont échoué sur ce point au cours des dernières années, l'électorat va commencer à chercher des solutions technocratiques ou autocratiques.

Mais de telles solutions ne sont qu’un mirage. Pour chaque bon autocrate (le cas de Lee Kuan Yew, ancien premier ministre de Singapour, vient à l'esprit), il y en a vingt qui sont mauvais. Les Régimes technocratiques, comme nous l'avons appris de l'expérience de l'Amérique latine, sont encore plus susceptibles de produire de grossières erreurs économiques que les démocraties.

Le Chili de Pinochet reposait sur des docteurs en économie américains bien formés, qui ont provoqué la pire crise économique de tous les autres pays d'Amérique latine dans le début des années 1980. S’il avait écouté les électeurs à la place, il aurait juste suivi des politiques économiques plus raisonnables.

En fin de compte, la solution doit être recherchée dans la démocratie. C’est là que, je l’espère, les Européens trouveront leurs solutions.

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