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Dissimulations

Procès Cahuzac : pourquoi François Hollande a forcément su très tôt ce qu’il en était

A l'occasion de la sortie de son livre "Dissimulations - La véritable affaire Cahuzac" (Fayard), Jean-Luc Barré revient sur ce "trésor de guerre" découvert sur un compte en Suisse et le fait que cet argent a bien pu financer la campagne présidentielle de Michel Rocard.

Jean-Luc Barré

Jean-Luc Barré

Éditeur, écrivain et historien, Jean-Luc Barré est le directeur de la collection « Bouquins ». Collaborateur de Jacques Chirac pour la rédaction de ses Mémoires, il est l’auteur entre autres d’une magistrale biographie de François Mauriac en deux volumes parue chez Fayard en 2009 et 2011 et récemment rééditée en « Pluriel ». Il vient de publier "Dissimulations - La véritable affaire Cahuzac" aux éditions Fayard.

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Atlantico : En 2012, Mediapart dévoile l'existence d'un compte approvisionné à hauteur de 600 000 euros que Jérôme Cahuzac détient en Suisse. Selon vous, ce "trésor de guerre" a servi à financer la campagne de Michel Rocard. Pouvez-vous expliquer cette théorie ?

Jean-Luc Barré : Tout d'abord, il est important d'expliquer que ces 600 000 euros découverts, représente la même somme déposée en 1992-1993. C'est assez troublant, comme si cette somme n'avait pas été utilisée. En outre, l'expression "trésor de guerre" ne vient pas de moi. Cette expression est celle de François Mitterrand concernant ce qui se préparait au cabinet de Claude Evin, c'est-à-dire la campagne électorale de Michel Rocard. En effet, comme au cabinet de Claude Evin on était en contact étroit avec des personnes susceptibles de financer la campagne dont des laboratoires pharmaceutiques, des doutes existaient. Cette rumeur n'a jamais cessé de circuler.

A cette époque, Jérôme Cahuzac est au coeur de ce dispositif. Il travaille au cabinet de Evin. A cette époque, il est à la tête de son cabinet de conseil et est donc partie prenante des préparatifs de la campagne présidentielle de M. Rocard. Il accompagne le candidat notamment à la rencontre de magnats pharmaceutiques dont Pierre Fabre qui financait largement les partis politiques. Ainsi, au moment de l'ouverture de ce compte, il y a toute une série de visites avec Michel Rocard auprès de ces patrons. 

Le fait le plus troublant à partir de l'ouverture de ce compte jusqu'à sa découverte c'est le fait qu'il ne semble pas l'avoir utilisé. Pourtant, il s'achète une maison. Il fait des emprunts. C'est tout de même curieux d'avoir autant d'argent sur un compte et de ne pas s'en servir. Au terme de l'enquête, on sait que ce premier compte a été financé par les laboratoires. Ca forme un faisceau d'indices qui soutiennent cette thèse. En outre, un jour, lorsque j'ai entendu Rocard avoir des propos très durs envers Cahuzac, j'ai vu à quel point il se sentait lâché. Il a tout de même endossé la responsabilité de ce compte. Il est à noter que depuis la publication de ce livre, il n'y a d'ailleurs eu aucune réaction du côté des Rocardiens. 

Il a longtemps existé deux hypothèses sur la personne qui a dénoncé Jérôme Cahuzac. On a évoqué sa femme, Patricia, tout d'abord, mais aussi la piste militaro-industrielle, qu'en est-il ?

Je ne pense pas que ce soit la raison principale. Peut-être que le lobby militaro-industriel avait intérêt à ce que cet enregistrement soit rendu public, mais très concrètement, ce que l'on sait aujourd'hui, c'est qu'il y a deux autres facteurs qui ont davantage joué dans la chute de Cahuzac. Depuis 13 ans, une personne dans le Sud-Ouest, à savoir Michel Gonelle, ancien maire RPR de Villeneuve-sur-Lot et ennemi de l'ancien ministre des Finances, détenait une cassette sur laquelle on entendait Cahuzac parler de son compte en Suisse. Mais elle n'est pas sortie tout de suite sur la place publique. Il a fallu attendre longtemps. Il a fallu aussi que quelqu'un décide de s'en servir. Et cette personne c'est Patricia Cahuzac. Elle avait engagé une procédure de divorce et elle voulait absolument prouver que son mari avait des liaisons. Elle envoie alors des détectives dans la ville où se trouve cette cassette, à Villeneuve-sur-Lot et met en relation toutes les personnes qui souhaitent profiter d'une telle affaire. 

Je suis persuadé que s'il n'y avait pas eu de divorce, il n'y aurait pas eu d'affaire Cahuzac. Que cette affaire puisse servir les intérêts de diverses personnes dont le lobby militaro-industriel, pourquoi pas, mais avant il faut y voir un règlement de compte conjugal. Depuis 13 ans, des gens étaient au courant et notamment des ennemis politiques. L'ancien maire en a parlé à des proches. On se refilait cetet cassette comme une patate chaude car on ne savait pas quoi en faire. Or, la cassette n'a pas été diffusée pendant 13 ans. Je ne pense donc pas que l'intérêt politique soit à l'origine de ce scandale. Si, à un certain moment, il n'y avait pas eu quelqu'un pour mettre tous les protagonistes, dont Mediapart, en relation, l'affaire n'aurait peut-être jamais éclaté. Comme par hasard, un mois après l'envoi des détectives à Villeneuve-sur-Lot, Fabrice Arfi a commencé à sortir des articles dans la presse. C'est Patricia Cahuzac qui met en synergie tous les acteurs de cette affaire et en faire un scandale.

S'ajoute à cela, le fait que Edwy Plenel a reconnu qu'il avait eu une source dans l'entourage immédiat du ministre. Je ne vois dans ce cas que sa femme, d'autant plus que Plenel a eu un accès direct au fichier de la clientèle de la clinique Cahuzac. Jérôme Cahuzac est pris dans une spirale car il a commis une faute politique et morale incontestable mais à l'évidence sa femme joue un rôle central dans ce scandale. Un rôle qu'elle a d'ailleurs déjà en partie reconnu.

Un aspect plus personnel de Jérôme Cahuzac est également mis en lumière dans cette affaire. En effet, de 1992 à 2012, il a porté ce mensonge et montre ainsi une image de pompier pyromane, intransigeant sur les fraudes fiscales, notamment à Singapour, et lui-même possédant des comptes à l'étranger...

Il a reconnu qu'il aurait dû fermer ce compte, mais il aurait alors avoué qu'il possédait ce compte. Le vrai problème c'est surtout qu'il n'aurait dû ouvrir ce compte à Singapour... Et quand il l'ouvre, à ce moment précis, il n'est pas encore de politique. Il possède un cabinet de conseils et n'est pas élu. En outre, jusqu'au 5 décembre, on ne peut pas dire qu'il mente puisqu'il aussi logntemps que l'on ne sait pas que ce compte existe, il ne ment pas. Il ment sur sa déclaration de patrimoine. 

Je ne suis en revanche pas d'accord pour dire que Jérôme Cahuzac est un fraudeur. Je le crois sincère lorsqu'il veut lutter contre la fraude fiscale car c'est comm s'il luttait contre une partie de lui-même. C'est une manière de combattre quelque chose qui est en lui, comme s'il voulait se racheter par avance avec l'idée que de toute façon l'on ne trouvera jamais rien. S'il n'y avait pas sa femme, s'il n'y avait pas la cassette pour le faire chanter, peut-être que Jérôme Cahuzac serait aujourd'hui ministre de l'Economie, aurait un poste et l'on ne saurait rien. Dans la construction de ce personnage, il a quand même l'idée du double que l'on combat. 

Jérôme Cahuzac a déclaré : "Je n'aurais pas menti si je ne m'étais pas senti couvert", que veut-il dire par là ?

Jérôme Cahuzac a vu François Hollande le matin. Il y a différentes versions : Hollande qui dit que Cahuzac a menti et Jérôme Cahuzac, de son côté, qui dit que François Hollande lui a demandé s'il n'avait pas de problèmes. Et Cahuzac d'ajouter que Hollande a bien insité sur le fait qu'il avait besoin de lui. A l'époque Jérôme Cahuzac est nécessaire au gouvernement car il est un très bon ministre du Budget, reconnu comme tel par la droite et la gauche. Et doit faire voter des lois de finance. Autrement dit, à ce moment précis, il se sent couvert. Il se faisait beaucoup d'illusions. Il ne s'est pas assez méfié, notamment de la personnalité ambigüe de François Hollande. Il faut savoir que ce dernier n'est pas homme à poser des questions. On le voit bien dans sa gestion de sa vie privée. C'est plutôt l'homme du contournement. Il diffère et ne prend pas les problèmes en face. Il est plus dans l'esquive que dans le rapport frontal. Or, pour un homme comme Cahuzac qui est, lui, plutôt frontal, les choses n'ont pas été perçues de la même façon. 

Ce qui est sûr c'est que François Hollande ne peut pas ne pas avoir su la vérité très tôt parce qu'il avait auprès de lui deux hommes qui savaient la vérité : d'une part Edwy Plenel et d'autre part l'avocat Jean-Pierre Mignard, également l'un des amis de François Hollande. Ainsi, il est évident que François Hollande ait su la vérité très tôt. Mais, les choses ont traîné. Que les choses soient claires : le coupable est évidemment Jérôme Cahuzac dans cette affaire et non François Hollande. Ce n'est pas le premier ministre à être couvert par le pouvoir en place dans la 5e République, en revanche, il y a une ambiguité qui a fait que l'affaire n'a cessé de s'aggraver. 

Un jour Jérôme Cahuzac m'a dit : "Je n'aurais pas menti si j'avais su que la cassette existait et si ma femme ne m'avait pas trahi." La cassette ne sera, en effet, sortie par Mediapart que trois heures après le mensonge à l'Assemblée. 

Propos recueillis Marie-Eve Wilson-Jamin

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