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Présidence Obama, le compte à rebours est enclenché et entre les pays qui ont peur d'y perdre et ceux qui ont tout à y gagner, ça va swinguer

Malgré une marge de manœuvre limitée en raison d'un Congrès hostile, Barack Obama pourrait profiter des derniers mois de sa présidence pour prendre des décisions fortes et avancer sur un certain nombre de dossiers internationaux. Une volonté d'accélération partagée par certains partenaires des Etats-Unis, tandis que d'autres préfèrent limiter leurs relations avec les Etats-Unis jusqu'à la prochaine présidence.

François Clemenceau

François Clemenceau

François Clemenceau est rédacteur en chef International au Journal du Dimanche. Il était précédemment rédacteur en chef de la matinale d’Europe 1 après avoir été correspondant de la radio à Washington pendant sept ans. Son blog USA 2008 sur la campagne présidentielle américaine a reçu la Coupe de l’Info 2009 du meilleur blog politique et économique.Son quatrième livre sur la politique américaine, Hillary Clinton de A à Z vient d'être republié dans une édition augmentée (éditions Du Rocher). 

Voir la bio »Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont est maître de conférences à l’Université catholique de Lille, et directeur de recherche à l’IRIS, où il est en charge du programme Asie-Pacifique. Il dirige la collection Asia Focus à l’IRIS, et a publié de nombreux ouvrages, dont L’énigme nord-coréenne, aux Presses universitaires de Louvain, 2015.

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Atlantico : Barack Obama était à Londres ce week-end pour faire campagne contre la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne. Il est au G5 à Hanovre ce lundi pour évoquer les principaux dossiers internationaux (la Libye, la Syrie, les réfugiés, l'Ukraine, la situation de l'OTAN). A sept mois de la fin de sa présidence, le chef de l'Etat américain est-il engagé dans une dynamique d’accélération de la conclusion de certains dossiers diplomatiques ? Cherche-t-il à réhausser son bilan de politique étrangère ? De quelle marge de manœuvre dispose-t-il ?

François Clemenceau : Je ne suis pas certain que Barack Obama cherche à "réhausser" son bilan de politique étrangère. Dans la dernière interview fleuve qu’il a accordée au mensuel The Atlantic, il parait au contraire très fier du travail accompli, qu’il s’agisse de la résolution du dossier nucléaire iranien, de la normalisation des rapports avec Cuba, de l’amélioration très nette de la relation entre les Etats-Unis et l’Amérique latine, ou de l’autonomie acquise sur le plan énergétique et donc de la marge de manœuvre gagnée sur le plan stratégique avec les pays du Golfe. Certes, il reste des chantiers ouverts très importants. C’est le cas des guerres initiées par son prédécesseur et qu’il n’a pas réussi à terminer. Il subsiste également des questions, voire des frustrations, de la part de ses alliés européens, asiatiques ou orientaux, sur sa capacité à intervenir militairement quand il le faut, c’est-à-dire quand ils le souhaitent, comme si l’Amérique était condamnée à rester le gendarme du monde, un statut que l’on se plait tant à décrier d’ordinaire…

Cela ne veut pas dire que Barack Obama va rester les bras croisés jusqu’au 20 janvier 2017. Non seulement il va poursuivre ce qu’il a entamé, mais essayer également de marquer des points décisifs, par exemple, dans le combat mondial contre Daech. Il tentera également de vider le camp de Guantanamo jusqu’à le rendre inutile et maintiendra l’effort de réengagement militaire en Europe face à la Russie de Poutine. En revanche, il n’ira pas plus loin sur un certain nombre de dossiers, soit parce qu’il ne le veut pas ou parce qu’il ne le peut pas. Ce sera particulièrement le cas sur le sujet israélo-palestinien ou sur l’accélération des négociations sur le traité de libre-échange avec l’UE. Essentiellement pour ne pas gêner la campagne d’Hillary Clinton qui, sur ces deux thématiques, s’est distancée de lui. Ne négligeons pas le fait que l’élection de son ex-Secrétaire d’Etat serait une victoire de plus dans son bilan. Un troisième mandat démocrate d’affilée à la Maison Blanche serait une première depuis 1945 et Hillary Clinton n’est pas pour rien dans l’héritage qu’Obama laissera dans le domaine de la politique étrangère.

Barthélémy Courmont : D’une certaine manière, cette dynamique a commencé dès le résultat des élections mi-mandat de novembre 2014, qui a conforté la mainmise des Républicains sur le Congrès, et imposé un gridlock à Obama, comparable à ce que Bill Clinton a connu à la fin de son second mandat. Ce gridlock, à savoir une situation dans laquelle l’exécutif et le Congrès ne sont pas de la même "couleur" politique, peut être très handicapant sur les questions de politique intérieure, mais également en politique étrangère, compte-tenu notamment des prérogatives du Sénat en la matière. Obama savait dès lors qu’il ne pouvait engager une négociation avec le Congrès sur les enjeux le tenant à cœur, et il s’est donc engagé dans la multiplication d’Executive orders, sorte de 49.3 à l’américaine, et impose sa vision de la politique étrangère. Parmi les initiatives les plus spectaculaires, notons l’accord avec l’Iran du 14 juillet dernier, le rétablissement de relations diplomatiques avec Cuba, ou encore la visite récente de John Kerry à Hiroshima (qui pourrait y avoir précédé Obama, dont la visite est annoncée en mai, et qui serait alors le premier président en exercice se rendant dans la ville atomisée par son prédécesseur Harry Truman). S’y ajoute la politique environnementale, symbolisée par le soutien de Washington à la COP21, là où des négociations avec le Congrès auraient vraisemblablement été un échec. Ainsi, la marge de manœuvre d’Obama est réduite en raison de ce gridlock, mais dans le même temps, paradoxalement, très importante, puisqu’il a choisi de ne pas en tenir compte. C’est ce qui explique cette activité très intense du président américain sur la scène internationale, guidée par le souhait de laisser une marque, mais aussi d’avancer sur des dossiers qui lui sont chers, et ont été au cœur de ses deux mandats.

Quels sont les partenaires qui ont tout à intérêt à accélérer leurs engagements vis-à-vis des Etats-Unis avant le départ d'Obama de la Maison Blanche ?  Dans quelle mesure la vision de politique étrangère de Donald Trump (désengagement de l’OTAN, révision de certains traités, menace de mettre un terme à l’achat de pétrole aux Saoudiens si ces derniers ne s’investissent pas davantage dans la lutte contre Daech) a-t-elle alimenté cet "empressement" ?

François Clemenceau : En fait, la plupart des grands dirigeants de la planète sont dans l’attente. Mais c’est normal. Une année d’élection présidentielle aux Etats-Unis est un temps de gestion des affaires courantes et de consolidation des acquis en vue de la "legacy", de l’héritage. Beaucoup au sein de l’UE attendent l’arrivée d’Hillary Clinton pour bénéficier de ses inclinaisons davantage européennes et savent que les négociations sur le Partenariat transatlantique ne pourront se conclure avant 2017.  Ce qui ne veut pas dire que Barack Obama va rester silencieux sur les enjeux européens. On l’a vu à Londres sur le dossier du Brexit, le président américain a fait valoir l’intérêt des Etats-Unis de traiter avec une Europe forte politiquement et économiquement. On verra également au sommet de l’OTAN cet été à Varsovie à quel point l’administration américaine considère comme crucial de voir les budgets de défense des pays de l’Alliance atlantique augmenter pour faire face aux nouveaux défis. Barack Obama a utilisé l’expression "passagers clandestins" pour évoquer un certain nombre d’alliés qui attendent de voir l’Amérique assumer seule le fardeau de leur protection et il ne s’arrêtera pas aux mots.

Ailleurs dans le monde, Netanyahou en Israël aurait rêvé d’avoir Ted Cruz à la Maison Blanche mais se contentera d’autant plus volontiers de Clinton qu’elle est beaucoup plus pro-Israël qu’Obama. La Chine, en revanche, déteste tout ce qui déstabilise et préféra Hillary à Trump bien que la démocrate ait montré à plusieurs reprises qu’elle pouvait donner du fil à retordre à Pékin. Mais n’oublions pas que pour tout ce qui est du ressort du multilatéral, les partenaires de l’Amérique doivent compter avec le Congrès qui ratifie les traités et valide les négociations commerciales. Or, à ce stade, il est prématuré de parier sur un basculement en novembre de la Chambre et/ou du Sénat dans le camp démocrate.

Pour ce qui est de la deuxième partie de la question, je ne crois pas que Barack Obama gère ses dossiers diplomatiques du moment en ayant pour seul souci de contrer Donald Trump ou de l’empêcher d’obtenir la nomination du Parti républicain ou la victoire en novembre. Encore moins qu’il y ait un "empressement" à ce sujet. Cela dit, Barack Obama ne peut pas agir comme s’il était déconnecté du calendrier de la campagne présidentielle. Ses condamnations des provocations ou des outrecuidances de Trump ne visent qu’à diviser les Républicains entre eux, notamment en rappelant à ses concitoyens le rôle important joué par Ronald Reagan ou George H. Bush sur le plan stratégique. Mais également à soutenir Hillary Clinton en montrant à quel point son expérience dans le domaine de la politique étrangère est cruciale pour affronter les défis à venir. Quant aux partenaires des Etats-Unis, s’ils sont estomaqués par l’ignorance et l’irresponsabilité de Donald Trump, ils savent aussi que ses chances de l’emporter sont faibles et qu’entre des propos de campagne et la réalité du pouvoir, il y a de la marge. D’autant plus que le rôle du Congrès, du Pentagone et de l’administration en général sur le terrain de la diplomatie et de la sécurité nationale est très important : le président ne peut pas tout faire, on l’a bien vu justement avec Obama…

Barthélémy Courmont : C'est essentiellement du côté des pays asiatiques qu'il faut chercher des partenaires désireux d'affirmer ou de réaffirmer d'ici janvier prochain la relation stratégique avec Washington. Des pays comme le Vietnam ou les Philippines, qui ont bénéficié de la stratégie du pivot de l'administration Obama, sont désireux de renforcer ce partenariat stratégique pour faire face à la Chine. De la même manière, l'allié traditionnel de Washington dans la région, le Japon, cherche avec son gouvernement conservateur actuel à renforcer le partenariat avec Washington, et la Corée du Sud s'est lancée dans une coopération sur la défense antimissile.

En Europe, c'est du côté des alliés d'Europe centrale et orientale qu'on trouve des échos favorables à un engagement accru des Etats-Unis pour faire face à ce qui est perçu comme une menace russe. Cependant, et quel que soit le futur occupant de la Maison Blanche, il n'y aura pas de remise en cause de ces partenariats, qui restent essentiels à Washington, en dépit de postures qui inquiètent certains milieux, comme les déclarations de Donald Trump.

On pourrait donc très certainement penser que cet empressement puisse être alimenté par les déclarations de Donald Trump, d’autant qu’une victoire de celui-ci n’est pas à exclure, compte-tenu des rapports de force au niveau local entre Républicains et Démocrates, et accessoirement du peu d’enthousiasme que suscite la campagne d’Hillary Clinton, qui reste, malgré tout, favorite. Cependant, il faut relativiser le sentiment de "panique" associé à une éventuelle victoire de Donald Trump, en matière de politique étrangère notamment. D’abord parce que le Trump en campagne pour les primaires ne sera pas le Trump en campagne pour l’élection une fois la convention passée ; ensuite parce que ses propositions en matière de politique étrangère sont soit un coup de pied dans la fourmilière, soit la confirmation de débats en cours à Washington. D’ailleurs, rappelons qu’à Hanovre, Obama va demander une énième fois à Angela Merkel de s’impliquer d’avantage dans la défense collective de l’OTAN. Une position qui n’est finalement pas si éloignée de celle de Trump. La question du rapport entre les- Etats-Unis et leurs alliés, et le burdensharing, ne sont pas l’apanage de Trump, ni même des Républicains. Cette remarque vaut en Europe, en Asie, et bien entendu au Moyen-Orient.

A l'inverse, quels sont les pays dont l'objectif est finalement de retarder tout engagement plus avant avec les Etats-Unis d'ici la fin de la présidence d'Obama ? Cela doit-il être interprété comme une marque de profonde déception vis-à-vis des rapports avec les Etats-Unis (et d'Obama personnellement) ? 

Barthélémy CourmontOn voit bien dans le dialogue sur le TAFTA une volonté de certains partenaires européens, dont la France, de ralentir l'adoption d'un accord, partant du principe qu'il faudra voir les intentions de la future administration avant de s'engager dans un tel accord. En ce sens, la visite d'Obama à Hanovre ne sera pas couronnée de succès. Même chose du côté des efforts du président américain en matière de désarmement nucléaire, voeux qu'il avait formulé en 2009 lors de son discours de Prague, et qui n'a pas été accompagné d'une modification de la posture des autres puissances nucléaires. Enfin, dans le cas du Moyen-Orient, plusieurs alliés traditionnels, Israël et l'Arabie saoudite en tête, attendent avec impatience le départ d'Obama, et espèrent des relations plus étroites et à leur avantage avec la future administration.

Quelles conséquences (aussi bien nationales qu'internationales) ce repositionnement de la part des partenaires des Etats-Unis, à quelques mois du départ d'Obama de la Maison Blanche, peut-il avoir ?

François Clemenceau : Les partenaires de la première puissance mondiale ne se repositionnent pas vraiment. Ils attendent et anticipent éventuellement une victoire du camp démocrate ou républicain. Ils peuvent être tentés en revanche d’exploiter "un vide", comme c’est le cas avec l’initiative française sur le dossier israélo-palestinien, ou de renforcer la politique du président américain en cas de besoin, à l’image de l’intensification des moyens militaires engagés contre Daech en Irak et en Syrie. Cette phase de faux plat que constitue toute campagne présidentielle américaine doit rappeler aux Européens, comme aux alliés des Etats-Unis en Asie ou au Moyen-Orient, qu’ils doivent renforcer leurs moyens d’agir dans leurs zones d’intérêts pour réduire leur dépendance vis-à-vis de l’Amérique dont le cycle électoral est presque permanent. 

Barthélémy Courmont : Au-delà des conséquences conjoncturelles évidentes de ralentissement des avancées, et d'une remise à l'ordre du jour de certains dossiers importants, c'est la politique étrangère américaine qui reste en suspens, et c'est d'ailleurs ce qui explique qu'Obama prenne de nombreuses initiatives sans consultation du Congrès, et sans engager un vrai dialogue, qui n'aboutirait pas, avec ses alliés. On pense notamment à l'accord sur le nucléaire iranien, pour lequel Israéliens et Saoudiens se sont plaints de ne pas avoir pu donner leur avis et influencer les choix de Washington. C'est aussi un problème de crédibilité pour la première puissance mondiale, qui alimente les débats sur le niveau d'engagement de Washington sur la scène internationale, sa marge de manoeuvre, ses moyens et sa volonté de s'impliquer.

Quelles sont selon vous les questions risquant d’être bloquées, voire occultées, si Donald Trump est président des Etats-Unis ? Une présidence de Trump entraînerait-elle une recomposition des alliances ? 

François Clemenceau : Il me parait déraisonnable de pronostiquer quoi que ce soit à ce stade tant le personnage est imprévisible, déconcertant et incohérent. Trump précisera mardi et mercredi ses grandes lignes dans ce domaine, notamment  au cours d’une intervention devant le Press Club de Washington à l’invitation du Center for the National Interest créé par Richard Nixon. Il faut espérer qu’il soit plus au clair dans certaines de ses "réflexions" et qu’il présentera enfin ses conseillers en matière de sécurité nationale. Si aucun vétéran républicain de la diplomatie américaine ne s’est risqué à le conseiller, c’est bien qu’il y a problème. De là à évoquer une recomposition d’alliances, il y a un pas que personne ne peut franchir. Sauf Poutine, c’est dire….

Barthélémy Courmont : Franchement, je ne pense pas. Ou plus exactement, c’est la future administration qui va réorienter la politique étrangère, quel que soit le vainqueur en novembre. Hillary Clinton ne partage pas la vision de politique étrangère de Barak Obama, même si elle revendique aujourd’hui son héritage par calcul électoral. La question qui sera posée en novembre prochain aux électeurs américains sera la suivante : voulez-vous d’une Amérique très engagée sur la scène internationale (Clinton) ou au contraire choisissant à la carte ses implications (Trump) ? C’est donc une différence sur le niveau d’engagement, ce qui implique bien entendu la relation avec les alliés de Washington, mais pas une opposition fondamentale sur les enjeux à privilégier.

Propos recueillis par Emilia Capitaine

 

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