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Pourquoi Trump a besoin du vote noir et comment il compte se le rallier

Les violences en Caroline du Nord soulignent, s’il le fallait encore, l’urgence de la question raciale outre-Atlantique. Cela d’autant plus que le vote afro-américain sera déterminant le 8 novembre. Après avoir délaissé cet électorat, Donald Trump multiplie les ouvertures. Mais son message de renouveau économique suscite l’hostilité des militants de Black Lives Matter.

Gérald Olivier

Gérald Olivier

Gérald Olivier est journaliste et  partage sa vie entre la France et les États-Unis. Titulaire d’un Master of Arts en Histoire américaine de l’Université de Californie, il a été le correspondant du groupe Valmonde sur la côte ouest dans les années 1990, avant de rentrer en France pour  occuper le poste de rédacteur en chef au  mensuel Le Spectacle du Monde.  Aujourd’hui il est consultant en communications et médias et se consacre à son blog « France-Amérique ».

Il est aussi chercheur associé à  l'IPSE, Institut Prospective et Sécurité en Europe.

Il est l'auteur de Mitt Romney ou le renouveau du mythe américain, paru chez Picollec on Octobre 2012.

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Après Detroit, Milwaukee et Philadelphie, Donald Trump était récemment à Cleveland dans l’Ohio. Il faisait campagne dans une église. Une église noire. Présenté par Don King, célèbre producteur de spectacle, qui s’occupa aussi bien de Michael Jackson que de Mike Tyson, Trump a été ovationné à la fin de son intervention.

Au même moment dans les rues de la ville de Charlotte en Caroline du Nord, des émeutiers noirs se heurtaient à la police pour la troisième nuit consécutive après un nouvel incident de violence policière ayant causé la mort d’un homme noir. Ces violences faisaient suite à d’autres émeutes semblables s’étant déroulées au printemps et cet été dans diverses métropoles américaines après d’autres cas d’homicides et de violences policières… Cette fois la victime était armée et tenait  son revolver en main lors de son interpellation et c’est son refus de lâcher son arme, malgré les injonctions répétées des policiers, qui a précipité le drame. Quant à l’officier de police auteur du tir fatal, il est lui-même noir. Etonnement ces éléments n’ont pas été immédiatement mentionnés sur les réseaux sociaux, comme si certains avaient eu intérêt à favoriser l’éruption de violence… 

Inextricablement liée aux violences policières et aux violences tout court, la question raciale est devenue  une question à la fois brûlante et clivante aux États-Unis. Elle est entrée dans la campagne et elle sera une des clés du scrutin du 8 novembre. Donald Trump a décidé de courtiser le vote de la communauté afro-américaine et à la surprise de beaucoup ses efforts rencontrent un certain succès. 

Cela ne veut pas dire que le candidat républicain va remporter la majorité du vote noir. Loin s’en faut. Il est acquis depuis un demi-siècle que la communauté noire vote démocrate. Pourquoi ? Parce que la loi sur les droits civiques qui a accordé aux noirs américains un véritable accès aux urnes, après un siècle de restrictions locales, fut élaborée sous la présidence de John Kennedy et votée en 1964, après sa mort, grâce à la ténacité des démocrates, malgré une virulente opposition républicaine. Depuis cette date, le parti démocrate est le parti de la communauté noire. Les noirs qui votent Républicain sont des exceptions, en général issues de la nouvelle bourgeoisie afro-américaine, comme Alan Keyes, Herb Caïn ou Ben Carson.

Barack Obama a, bien sûr,  fait le plein de ce vote. Emportant 95% du  vote noir en 2008 et  93% en 2012. En 2000 Al Gore avait fait presque aussi bien avec 90% du vote noir. En 1992 Bill Clinton s’était rallié 83% de cette communauté. Autant que Jimmy Carter en 1980. Comme on dit familièrement ; "y a pas photo !" A noter toutefois qu’entre 1995 et 2005, période de forte croissance économique, qui vit de nombreux noirs sortir de la pauvreté et accéder à la classe moyenne, la proportion de noirs votant Républicain était en croissance constante. Mais la tendance s’est inversée depuis, et s’est accentuée après 2008. 

Lors des récentes primaires démocrates, c’est Hillary qui a hérité de ce vote. Elle a toujours battu son challenger Bernie Sanders dans les États et les régions ayant une importante communauté noire, comme les États du sud et les grandes métropoles du nord. En vue du 8 novembre le vote de cette communauté est donc à priori acquis à Hillary Clinton. Que le candidat républicain ose même courtiser cet électorat est presque une incongruité. Mais Trump n’est  pas un candidat comme les autres. 

 La communauté noire aux États-Unis représente 42 millions de personnes environ et 13% de l’électorat. Une proportion stable depuis un demi-siècle. Ces personnes sont surreprésentées dans les États du sud et dans les grandes métropoles, notamment les villes industrielles du nord-est : Philadelphie en Pennsylvanie, Cincinnati et Cleveland dans l’Ohio, Chicago dans l’Illinois, Detroit dans le Michigan, Milwaukee au Wisconsin, etc. Là elles peuvent représenter de 20 à 90% de l’électorat. 

Or des États comme la Caroline du Nord, le Michigan, la Pennsylvanie, l’Ohio et le Wisconsin vont être déterminants. Ils font partie des fameux "swing states". Le vainqueur au soir du 8 novembre aura nécessairement remporté la plupart d’entre eux.  

La Caroline du nord, État sudiste de la façade atlantique, représente ainsi quinze voix au Collège électoral. Quinze voix importantes  pour Hillary Clinton, et véritablement essentielles pour Donald Trump. Pour le candidat républicain le chemin menant  à la victoire est très étroit et passe obligatoirement par une victoire en Caroline du nord. D’où la nécessité pour lui de courtiser cette communauté qui représente 21% de l’électorat. 

Depuis la mi-août le candidat républicain est parti à la rencontre des afro-américains et sa campagne fait régulièrement halte dans les églises noires, lieu de rassemblement privilégié. L’appel de Donald Trump passe par une constatation choc : "Qu’avez-vous à perdre ?"  Comme à son habitude  il dit tout haut,  et sans équivoque, ce que certains pensent tout bas. "Regardez ce que des décennies d’administration démocrate ont engendré. Alors qu’avez-vous à perdre à essayer autre chose ?".  Et d’égrener un chapelet de statistiques édifiantes aussi bien sur la criminalité endémique, que sur le chômage des jeunes (60% dans les ghettos), que sur les échecs scolaires, la consommation et le trafic de drogue, ainsi que la décomposition de la cellule familiale (sept naissances sur dix sont le fait de  mères célibataires). 

Pour ses propos, Trump s’est vu qualifié de "raciste", et de "démagogue".  Alicia Garza, l’une des fondatrices du mouvement "Black Lives Matter" (BLM) le dénonce comme "l’un des pires fascistes de l’histoire". Qualificatif étonnant vu que Donald Trump n’a encore jamais exercé  le pouvoir, mais qualificatif qui n’a semblé choquer personne dans les médias… L’ironie étant que les statistiques mises en avant par Donald Trump sont les mêmes que celles mises en avant par les militants de BLM, mais que dans la bouche de ces derniers elles se justifient comme une illustration du racisme institutionnel dont serait coupable l’Amérique blanche…

Pour sortir la communauté noire américaine de cette spirale infernale Trump mise sur deux éléments: le rétablissement de la sécurité et de la paix civile dans les quartiers, d’une part, la croissance économique d’autre part.  

"Law and order ! La loi et l’ordre. C’est le maître mot du discours sécuritaire de Donald Trump. Un discours évidemment dénoncé vertement par ses adversaires. Pour lui, rétablir la sécurité dans les quartiers difficiles cela signifie y rétablir une présence policière, alors que celle-ci est justement dénoncée par BLM. C’est toute la triste ironie de la situation raciale aux États-Unis. 

Les brutalités policières tant mises en avant sont un arbre qui cache la forêt. Pire, elles servent de bouc émissaire pour masquer le vrai problème. Ainsi, alors que tout le monde se focalisent sur les personnes tuées par des policiers, les victimes noires de la criminalité dans les "inner cities" (nom politiquement correct donné aux anciens "ghettos") passent inaperçues. Et pourtant elles n’ont jamais été aussi nombreuses. Dans la seule ville de Chicago près de 2 500 noirs ont été victimes de coups de feu en 2015. Pour cinq cents d’entre eux le tir fut fatal. Cette année on dénombre déjà  2 700 victimes de tirs.  Dans la plupart de ces cas le tireur est lui-même noir. Et la proportion des tirs émanant des forces de l’ordre est de 0,5%.  

Depuis 2012 et la mort de Trayvon Martin, puis celle de Michaël Brown à Ferguson en 2014, les incidents de "police shootings" ont semblé se multiplier aux États-Unis et ont reçu une attention accrue. Mais ce qui a aussi augmenté et de manière beaucoup plus significative sans que quiconque y prête attention est le nombre des homicides dans les centre villes. Ils ont progressé de 17% en 2015 dans les "inner-cities", alors qu’ils baissaient régulièrement  depuis vingt ans. A Washington D.C. ils ont augmenté de 50%. Dans certaines villes, comme Cleveland, ils ont pratiquement doublé. Ces augmentations résultent non pas d’une présence policière trop importante mais au contraire insuffisante. Car les forces de police à la suite de ces incidents très médiatisés ont reçu pour mot d’ordre de ne plus patrouiller quotidiennement ces quartiers afin de ne pas exacerber les tensions… Une absence qui a fait le lit des criminels…

Donald Trump ne cesse aussi de rappeler que la violence et la criminalité présentes dans les ghettos résultent de l’absence de perspectives économiques bien plus que du racisme des blancs. Et que plutôt que des allocations, qui ne font que perpétuer une misère ambiante, c’est de perspectives de croissance dont a besoin cette communauté. En économie, il propose donc une série de mesures concrètes allant de l’éducation à l’emploi. 

Il est favorable au "school choice", c’est-à-dire au droit d’une famille de choisir l’école de ses enfants ; pour ne pas condamner les enfants des ghettos à fréquenter les écoles publiques délabrées de ces quartiers. Une mesure opposée par tous les syndicats d’enseignants. 

Il est favorable à ce que les personnes défavorisés aient accès aux emplois actuellement occupés par les immigrants clandestins. Pour cela il rejette l’idée d’un salaire minimum national à 15 dollars car ce tarif, prohibitif pour de nombreux employeurs, nuirait à l’embauche, et serait une incitation à employer des immigrants clandestins à des tarifs beaucoup plus bas.

Surtout, par sa volonté de favoriser une croissance économique forte (4% par an ou plus) et par sa volonté de faire revenir aux États-Unis les usines et manufactures délocalisées, Trump s’estime le meilleur des deux candidats pour l’emploi d’une main d’œuvre peu qualifiée, ce qui est le cas de celle des quartiers pauvres. 

Rien ne dit que son message sera entendu et suivi le 8 novembre. Toutefois Donald Trump a déjà eu le mérite de bousculer une idée reçue de la politique américaine récente à savoir que le vote de la communauté noire se porte automatiquement sur le candidat démocrate et que les Républicains perdent leur temps à les courtiser. D’autre part, lui non plus n’a rien à perdre à solliciter leur vote. Les sondages de l’été estimaient que la proportion d’afro-américains disposés à voter pour lui se situait entre 0 et 1% ! 

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