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Puissants en goguette

Pourquoi il n'y a rien à redouter de la réunion du groupe Bilderberg mais tout à craindre de l'incapacité de ceux qui pensent autrement à s'organiser efficacement

En l'état, aucune force politique n'apparaît capable de changer en profondeur le système qui caractérise nos sociétés occidentales, reposant sur l'économie de marché et le capitalisme.

Gilles Lipovetsky

Gilles Lipovetsky

Gilles Lipovetsky est philosophe et sociologue. Il enseigne à l'université de Grenoble. Il a notamment publié L'ère du vide (1983), L'empire de l'éphémère (1987), Le crépuscule du devoir (1992), La troisième femme (1997) et Le bonheur paradoxal. Essai sur la société d'hyperconsommation (2006) aux éditions Gallimard. Son dernier ouvrage, De la légèreté, est paru aux éditions Grasset.

 

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Atlantico : Ce jeudi a eu lieu aux Etats-Unis la réunion annuelle du groupe Bilderberg, un club à caractère confidentiel réunissant environ 130 personnalités du monde politique, des affaires ou encore des médias. L'occasion pour elles de parler notamment de Donald Trump vis-à-vis duquel certaines ont affiché leur opposition comme Eric Schmidt, le président d'Alphabet. Que penser de cette démarche visant à discuter, entre puissants, d'un président démocratiquement élu et de la politique qu'il mène ?

Gilles LipovetskyCe qui caractérise le phénomène consistant en la réunion des élites entre elles dans le cadre d'un groupe formel ou informel, c'est la nouvelle puissance qu'ont acquis le marché et les technologies dans l'organisation de notre monde. D'une certaine manière, cela consacre la suprématie de la pensée efficace, celle s'inscrivant dans l'ordre techno-marchand et démocratique, sous l'impulsion des élites. Ces dernières ne sont plus celles de l'ordre ancien, provenant de la naissance ou de la fortune ; désormais, elles se déploient sans visée alternative, radicale.

Il y a toujours eu des élites en accord avec une majorité, d'autres en désaccord. Il n'y a rien qui dérange le schéma d'ensemble à ce qu'un groupe d'individus, en l'occurrence des élites, se réunissent pour discuter du pouvoir exécutif. Cela me paraît même une nécessité dans une démocratie pour qu'il y ait une alternance ; cette dernière est d'ailleurs inscrite dans les gènes de la démocratie.

Donald Trump a effectivement fait sauter des verrous, surtout sur le plan du langage. Ce qui le caractérise également, c'est son caractère imprévisible ; et cela, les élites économiques n'apprécient pas vraiment. 

Donald Trump se veut l'incarnation de l'anti-esthablishment, de l'anticonformisme. Quels risques y aurait-il à ce qu'une alternative politique à l'ordre établi n'existe plus ? Devrions-nous craindre, en réponse, la recrudescence de groupes violents, à l'instar des Brigades Rouges ?

Ce qui caractérise l'hypermodernité, c'est un monde sans projection d'un autre monde, sans visée globale alternative. Ceci est un fait nouveau. Depuis la Révolution française, il y a une opposition interne majeure entre les conservateurs, les réactionnaires, la droite, la gauche, les anarchistes et les révolutionnaires. À partir des années 1960, un certain nombre de penseurs ont développé l'idée selon laquelle le capitalisme avait gagné, et avait généré ce qu'Herbert Marcuse a appelé "l'homme unidimensionnel" : hormis quelques protestations, les règles du jeu sont, dans l'ensemble, respectées, chacun recherchant le bien-être. Cette idée a été revitalisée avec l'analyse de Fukuyama sur la "fin de l'Histoire" : un monde sans modèle radicalement divergent, identique d'un jour à l'autre, sans remise en cause de ses principes de fond incarnés, dans les sociétés occidentales, par le capitalisme et la démocratie.

Ce nouvel état de société, joint avec d'autres facteurs, a conduit à l'effondrement des partis incarnant l'alternative radicale : les partis d'extrême gauche, ceux à caractère nationaliste qui, même s'ils demeurent, n'engendrent pas de changement majeur à l'instar du fascisme ou du nazisme. Plusieurs facteurs convergent vers l'étouffement des mouvements radicaux comme la banqueroute des grandes idéologies messianiques ou eschatologiques. Comme il n'y a plus d'encadrement collectif par les idéologies, les partis politiques, les Églises et les familles, tout ceci participe à la déliaison. La majorité des gens ne souhaite pas des sauts dans l'inconnu ; toutefois, cela sécrète des minorités qui recherchent le salut par une autre manière.

Nous sommes entrés dans une période postrévolutionnaire, où les révolutions ne permettent plus de changer le monde. Cela ne veut pas dire que les mouvements de violence se tarissent. À cause de la déliaison précédemment citée, rien n'empêche des individus ne trouvant pas de place dans ce monde-là, de chercher le salut par d'autres voies. On le remarque à travers la multiplication des sectes, le djihadisme, les mouvements révolutionnaires armées des années 1960 comme les Bridages rouges ou la bande à Bader. Le monde dans lequel nous sommes à pacifier les antagonismes sociaux et politiques à l'exception de petites minorités qui remettent en scelle la violence, sans pour autant emporter avec elles la société. Ceci amène à parler de ce que j'appelle les "minorités dangereuses", qui terrorisent les populations, ont la capacité de limiter les libertés individuelles (cf. l'État d'urgence) sans que cela ne modifie la donne. Je suis convaincu qu'à l'avenir, nous aurons des sociétés stables, respectant les règles du jeu économiques et démocratiques, mais que demeurera une violence hors de ce schéma sans pour autant qu'elle soit porteuse d'un avenir autre, contrairement aux décennies précédentes. Cette violence proviendra soit de groupes constitués, soit d'individualités, qui sont l'expression d'un monde de désencadrement. Ce qui est surprenant, c'est qu'en dépit de ce désencadrement, nos sociétés sont plus pacifiées que jamais ; mais ce désencadrement permet cette violence exprimée par ces "minorités dangereuses".

Tout ceci ne signifie pas la fin de l'Histoire, mais la fin d'une histoire, celle qui pensait que l'État avait un rôle majeur dans le changement du monde. Aujourd'hui, les ambitions de l'État sont à la baisse ; il montre partout sa faiblesse pour changer le monde, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas de changement. Le politique n'est plus porteur de ce changement, incarné à l'heure actuelle par les entreprises, la technique et le marché. La vie change et il n'y a plus de projet de changement. 

Le fait qu'une personnalité politique comme Donald Trump – qui apparaît comme une personnalité radicale par certains aspects –  existe et ait été élue ne pourrait-il pas prévenir l'expression d'une certaine violence comme réponse à l'absence d'alternative politique ? 

Donald Trump incarne plus une rupture de ton que de fond. Il ne remet aucunement en question le système capitaliste, mais quelques aspects de la mondialisation. Jusqu'à présent, et par rapport aux propos tenus lors de la campagne, on ne voit pas la rupture radicale avec les fondements de notre système. Il ne faut pas oublier que les États-Unis sont un pays où la foi dans le capitalisme et les technologies est immense. Je ne vois pas en quoi Donald Trump pourrait faire rêver à un monde fondamentalement différent. On voit d'ailleurs qu'il a procédé, depuis son arrivée à la Maison Blanche, à des rétropédalages, notamment sur l'Europe, l'interventionnisme américain au Moyen-Orient, ou encore la relation avec la Russie de Poutine. Il a incarné, indéniablement pendant sa campagne, une rupture de ton, s'inscrivant ainsi dans la mouvance populiste. Mais pour le moment, les populismes n'ont pas montré qu'ils étaient en mesure de changer véritablement les choses. Je n'entends pas, dans leur discours, une rupture radicale avec l'ordre marchand. Ils souhaitent davantage de règles, mais est-ce que cela est une rupture ? Je pense que Donald Trump va finir par mettre de l'eau dans son vin, faisant ainsi vivre le crédo "business as usual". Prenons, en France, l'exemple de Mitterrand : il est arrivé au pouvoir avec son slogan "Changer la vie", a entrepris une grande vague de nationalisations, etc. Deux ans après, nous assistions à une marche-arrière toute : le fonctionnement européen, le serpent monétaire, la reconnaissance de l'entreprise, etc. 

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