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L'expérience et les connaissances accumulées permettraient aux seniors de continuer, avec l'âge, à prendre des décisions financières pertinentes

Mamy n’est pas zinzin

Pourquoi progresser en âge fait prendre de meilleures décisions financières

L'expérience et les connaissances accumulées permettraient aux seniors de continuer, avec l'âge, à prendre des décisions financières pertinentes, selon une étude californienne. Une bonne nouvelle pour les économies occidentales dont le taux de chômage chez les jeunes explose.

André  Nieoullon

André Nieoullon

André Nieoullon est Professeur de Neurosciences à l'Université d'Aix-Marseille, membre de la Society for Neurosciences US et membre de la Société française des Neurosciences dont il a été le Président.

 

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La « neuro-économie » est une discipline émergente des neurosciences et d’aucuns se préoccupent de savoir si vieillir affecte les capacités de prise de décision dans le domaine financier. C’est le sens de l’étude publiée récemment par nos collègues américains, qui concluent – heureusement ! - que l’expérience acquise tout au long de la vie, ce que les auteurs nomment « l’intelligence cristallisée », est un gage de maintien de capacités opérationnelles dans ce domaine face à un déclin possible et inéluctable de nos fonctions cognitives. Dès lors, on peut se sentir soulagé, du fait que nos "Grands Argentiers" ont plus souvent l’âge d’un senior que celui d’un jeune trader… Cela étant, les résultats obtenus dans le domaine de la gestion financière ne font que vérifier quelques notions plus générales établies dans d’autres domaines par les neuropsychologues, en ayant maintenant recours à l’imagerie cérébrale.

Il n’est pas de mon propos de discuter ici de la notion d’intelligence, qui revêt une extraordinaire complexité, bien que l’on puisse légitimement s’interroger sur l’adéquation du terme avec la prise de décision financière. Il s’agit certainement là d’une forme d’intelligence parmi de très nombreuses. Néanmoins, dans le cas précis l’intelligence peut faire référence aux capacités d’adaptation aux situations ainsi qu’à l’anticipation sur les conséquences d’une action. S’il est un domaine où justement l’anticipation sur les conséquences est importante, c’est certainement le domaine financier, on peut le reconnaître ! C’est ici que l’on retrouve une troisième notion, au-delà de l’adaptation et de l’anticipation : l’exploitation des connaissances déjà acquises. Une forme d’intelligence certainement très évoluée est alors liée à la capacité de créer de nouvelles règles à partir de l’ensemble de ces capacités et des connaissances acquises. Telle la découverte d’un nouveau théorème en mathématiques. Mais le cerveau humain n’est pas uniquement calculateur. La dimension émotionnelle, qui participe à la prise de décision, fait selon moi partie intégrante de cette intelligence et j’y intègre en plus la temporalité, dimension nécessaire à la réflexion qui précède l’action.

L’expérience utile et utilisable, donc ! Ici, il est nécessaire de faire référence à quelques concepts largement admis sur les mécanismes de la construction de l’intelligence. Dans le domaine sensori-moteur, l’expérience acquise au cours du développement de l’individu contribue à façonner l’adulte : c’est l’hypothèse constructiviste, souvent critiquée maintenant parce que pas assez cognitiviste… Une autre façon de concevoir le développement de l’intelligence est d’imaginer que l’individu se forge des « représentations » du monde dans lequel il évolue, qui lui permettent d’agir en conséquence de son évolution en développant des capacités d’abstraction. Les stratégies sont alors élaborées et adoptées en fonction de la perception du monde par le sujet. Cette vision plus cognitiviste fait appel à des concepts d’états mentaux s’établissant par la connaissance et l’expérience. Ces concepts sont notamment illustrés par les travaux de psycholinguistique sur l’apprentissage de la lecture, en particulier de Noam Chomsky. Ici, constructivisme et cognitivisme contribuent ensemble à la reconnaissance des lettres et à l’établissement du langage et chacun admettra qu’il est utopique d’imaginer que l’on puisse parler correctement tant que les aires dites du langage du cerveau ne sont pas fonctionnelles…

Alors, pour revenir au paradigme expérimental des auteurs de notre étude sur les capacités de gestion financières, y-a-t-il une relation entre âge et intelligence ? Si l’on admet d’abord que c’est au niveau du lobe frontal du cerveau et en particulier dans les aires dites « préfrontales » que se situent principalement les capacités cognitives les plus évoluées, il faut déjà admettre que cette partie du cortex fait l’objet d’un développement particulièrement lent, de l’ordre de 20 années, ce qui est considérable. De fait on pourrait alors en déduire, effectivement qu’il existe déjà au cours du développement une relation entre l’âge et l’intelligence. Chacun sait que ce n’est pas vraiment le cas… L’intelligence est plus liée à l’expérience, qui va renforcer les capacités à prendre du recul, la sagesse, l’empathie,… Bref, à développer les capacités d’adaptation et d’anticipation évoquées plus haut. Il existe ainsi des formes d’intelligences propres à chaque âge.

L’âge est-il par la suite un facteur de déclin de l’intelligence ? Rien n’est moins sûr, à ce stade… Evidemment, il faut distinguer ici le vieillissement normal du vieillissement pathologique, que l’on laissera de côté dans ce qui suit. Un centenaire est capable d’apprendre, de faire des mots croisés et des Sudokus. Certes, il le fera à son rythme, mais si on lui laisse le temps ses performances ne seront pas franchement altérées. L’idéation est de fait en général un peu ralentie et il est admis que les capacités cognitives fléchissent de l’ordre de 5% par décennie après 60 ans pour l’orientation spatiale, le raisonnement inductif, la vitesse de perception, ou encore la verbalisation. Mais pour d’autres fonctions la situation est différente, au bénéfice du sénior ! C’est en particulier le cas de la familiarité avec les nombres. Les aptitudes verbales et numériques  sont de fait les processus les plus liés à l’expérience. Ceci peut alors expliquer cela, c’est-à-dire les performances relevées dans la gestion financière. En fait, ce qui change avec l’âge ce sont les stratégies mises en place pour faire face aux situations nouvelles : de pro-actif (anticipation), le comportement devient plutôt de caractère réactif ; et on observe des difficultés accrues dans la gestion simultanée des tâches multiples, le traitement de l’information cérébrale passant d’un mode « parallèle » (mobilisant simultanément de nombreuses régions cérébrales à un mode plus « séquentiel ».

Ainsi, hors pathologie, le cerveau conserve-t-il des capacités cognitives tout à fait satisfaisantes, qui permettent des performances particulièrement honorables du fait de l’expérience acquise. Cela étant, une dimension nouvelle est à prendre en considération aujourd’hui : les jeunes générations ont un accès facilité à la connaissance grâce aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. Mais l’accès à la connaissance ne garantit pas forcément son acquisition…

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