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Pas envie...

Pourquoi personne ne veut intervenir en Syrie

Plus de soixante combattants rebelles ont péri dans une embuscade tendue par l'armée syrienne. A peu près au même moment sont diffusées des images satellitaires témoignant des ravages provoqués par les bombardements sur les villes. Malgré les 100 000 morts avérés, aucune puissance militaire extérieure ne semble vouloir intervenir directement dans ce qui deviendrait pour elle un véritable bourbier.

François Géré

François Géré

François Géré est historien.

Spécialiste en géostratégie, il est président fondateur de l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS) et chargé de mission auprès de l’Institut des Hautes études de défense nationale (IHEDN) et directeur de recherches à l’Université de Paris 3. Il a publié en 2011, le Dictionnaire de la désinformation.

 

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Atlantico : 100 000 morts depuis deux ans, recrudescence des violences, images prises par satellite des destructions, centre historique de Damas ravagé… Si même après un tel bilan personne ne s’est encore interposé, cela veut-il dire qu’aucun pays n’interviendra jamais militairement en Syrie ? Les puissances occidentales, pour ne citer qu’elles, ont-elles été échaudées par leurs échecs en Afghanistan et en Irak ?

François Géré : Entendons nous bien : il existe une importante intervention étrangère en Syrie, celle des Russes qui ont plusieurs milliers de conseillers militaires, celle des Iraniens et celle du Hezbollah libanais qui s’est engagé à fond en soutien à Bachar al-Assad. Mais de l’autre côté –occidental-on fait dans l’humanitaire indigné. Le président Obama a parlé de ligne rouge en cas d’utilisation d’armes chimiques mais une fois prouvée, les Etats-Unis ne se sont pas engagés. Washington s’en tient à débloquer quelques crédits pour les réfugiés.

Bien que les comparaisons historiques exigent la précaution  on est obligé de songer à la guerre civile espagnole. Franco, c’était lui le rebelle, a bénéficié du soutien massif des fascistes italiens et des nazis allemands, les démocraties occidentales adoptèrent le principe de non-intervention. Staline n’aida que les combattants espagnols communistes. De 1936 à 1938  le pays fut ravagé par des massacres hideux.

Par ailleurs, la politique américaine démontre une étrange inconséquence à l’égard de la Russie. Tandis que John Kerry recherche à s’accorder avec Moscou sur les termes d’une conférence dite "Genève 2" sur la Syrie. De temps à autres, Israël effectue des "corrections" de potentiel militaire en détruisant les entrepôts d’armes qui pourraient devenir dangereuses pour…. Israel. L’état hébreu veille à ce que Bachar al-Assad ne reçoive pas de la Russie des armes anti-aériennes sophistiquées comme le SA-300 dont la technologie pourrait être récupérée par les Iraniens.

Il est remarquable que les Etats-Unis se refusent à engager leurs forces aériennes soit pour une (no fly)  zone d’interdiction aérienne, soit pour des  frappes ciblées par drones.

L’opinion publique américaine ne veut plus entendre parler d’engagement de troupes au sol surtout dans les pays arabo-musulmans. La stratégie américaine se tourne prioritairement vers l’Asie. C’est ce que l’on nomme un peu vite le pivot.


Des actions militaires ont été menées pour beaucoup moins par des puissances occidentales dans d’autres pays, comme le Mali. Cela veut-il dire que la Syrie ne représente aucun intérêt sur le plan stratégique ?

En Libye et au Mali l’intervention a été possible parce que le Conseil de sécurité avait voté favorablement. Aussi parce qu’elles requéraient des moyens somme toute assez faibles, dont nous ne disposerons plus dans trois ans.

Rien de tel pour la Syrie où depuis le début on constate une opposition catégorique de la Russie qui a choisi le camp de Bachar  al-Assad et une grande réserve de la Chine. Ajoutons que même dans ces cas relativement clairs la plupart des pays européens ont refusé de s’engager ou ne l’ont fait qu’à faible dose. Au refus traditionnel de l’ingérence et du recours aux armes il faut ajouter qu’une crise économique et financière majeure est passée par là, renforçant les égoïsmes.

La Syrie présente un intérêt stratégique élevé. C’est paradoxalement la raison pour laquelle toute intervention présente des difficultés bien supérieures à celles rencontrées pour la Libye et le Mali. Pour réussir en Syrie  il faudrait créer les conditions politiques et disposer de moyens militaires qui seraient forcément de longue durée. Or aucune de ces conditions ne sont réunies.

Les pays occidentaux qui ont pensé avoir trouvé le leader de l’opposition  Moaz al Qatib ont dû déchanter. Aucune personnalité syrienne n’est parvenue à s’imposer.


Quid du Qatar et de l'Arabie Saoudite ? Est-il inconcevable que ces pays envoient des troupes pour soutenir la rébellion ? Pourquoi ?

Depuis le début de l’affrontement, les pays occidentaux parlent de rébellion tout en constatant : 1) qu’elle n’est pas unifiée ; 2) qu’elle est en partie composée d’éléments salafistes dangereux, notamment depuis la déclaration officielle d’Al Nosra.


Si l’OTAN se décidait à intervenir pour mettre un terme au conflit, quelle serait la suite des événements ? Les scénarios envisagés sont-ils si calamiteux que personne n’ose franchir le pas ?

"Mettre un terme au conflit" est une expression qui suppose que l’on puisse répondre à la question "au bénéfice de qui ?".
Le scénario d’intervention libyen, à savoir l’élimination de Khadafi devenu un dictateur sanglant a marché (de justesse d’ailleurs). Cela n’a rien résolu. Depuis les attentats contre le consulat américain à Benghazi, contre l’ambassade française à Tripoli, il est clair que le pays, loin de trouver une unité sur une base démocratique a implosé.

Pour le Mali, fortement affecté par l’anarchie libyenne, les jihadistes ne disposaient que de moyens militaires faibles. Leur stratégie assez élémentaire dans un milieu politique et ethnique peu défavorable n’a pas tenu. Pour la France, intervenir c’était apparaître comme des libérateurs remettant immédiatement au peuple malien la souveraineté par le biais d’élections.
Rien de tout cela ne s’applique à la Syrie. L’OTAN à cette occasion perd sa crédibilité militaire. Il devient de fait une organisation capable d’assurer la sécurité européenne. C’était sa mission historique. Ce ne serait déjà pas mal. Mais qui paye ?


La rébellion étant en grande partie menée par Al-Qaida et Al-Nosra, une puissance militaire extérieure se retrouverait-elle prise entre les feux du jihad et de l’armée régulière syrienne ?


C’est une des raisons majeures de la non intervention. La "rébellion" est trop disparate. Ses composantes ne sont pas toutes fiables. Elles sont récusées par les uns (les Saoudiens) ou par les autres (les Occidentaux). Une force d’intervention occidentale, fut-elle légitimée par un mandat des Nations Unies ne saurait qui soutenir. Il faudrait écraser l’armée syrienne et ses soutiens étrangers. Il faudrait simultanément éliminer les jihadistes qui pèsent lourd militairement.
Dans une situation aussi complexe, aussi dangereuse, les Etats occidentaux ne disposent ni de la volonté politique ni des moyens militaires pour s’engager dans un affrontement de grande dimension.

Tout le monde le sait. Personne n’ose le dire.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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