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Julian Assange vient de se voir refuser le droit d'asile qu'il avait demandé à la France.

Asile rejeté

Pourquoi nous avons créé un monde où il faut se résoudre à ce que Julian Assange soit plus fort que la raison d’Etat

Julian Assange, personnalité controversée qui s'est fait connaître avec fracas lors de la parution des "Wikileaks", vient de se voir refuser le droit d'asile qu'il avait demandé à la France, au nom de la protection des journalistes. Mais il n'est pas que le révélateur des câbles diplomatiques américains, il fait également l'objet d'un mandat d'arrêt européen pour viols et agressions sexuelles.

Jean-Philippe Immarigeon

Jean-Philippe Immarigeon

Jean-Philippe Immarigeon est avocat, docteur en droit, Master of Business Administration (US). 
Consultant en Asie et aux Etats-Unis de 1986 à 1989. Lobbyist de 1990 à 1995. Avocat au Barreau de Paris depuis cette date. 
 

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L’affaire Assange n’en finit pas. Disons le tout de suite, le personnage n’est pas très sympathique. Que l’image qu’il envoie aux médias corresponde à son caractère ou que sa communication soit mal maîtrisée, sa morgue évidente et une suffisance certaine sont en partie responsables de son splendide isolement. Julian Assange est surtout dépassé par son propre personnage. Et pourtant, pour évoquer le grand William, on est passé de La tempête à Beaucoup de bruit pour rien.

D’abord ces divulgations dont Wikileaks a fait sa raison sociale ne sont pas, on le sait, une première. Il y avait déjà eu les Pentagon Papers au moment de la guerre du Vietnam, et, moins connu mais ayant déjà déclenché à l’époque la fureur et les foudres du Pentagone, un numéro de la revue The Progressive de novembre 1979 qui « révélait » ce qui était devenu le secret de Polichinelle, celui de la bombe H et l’utilisation de la force physique de compression des rayons X pour amorcer la réaction thermonucléaire. Les plans de la bombe américaine sont aujourd’hui consultables sur le Web. Relevons en revanche que le modèle russe à trois étages, dont Sakharov fut un des inventeurs et qui autorise une puissance bien supérieure, n’est toujours pas connu dans ce luxe de détail. Comme quoi quand on veut protéger ses sources on le peut, et Assange n’est rien de plus que le révélateur d’une perte de contrôle de la première puissance du monde.

Or il vient de fêter ses 44 ans et n’a très certainement aucune envie de subir le sort du duc d’Enghien ni surtout de croupir pour le restant de ses jours dans un pénitencier de haute sécurité au fond de l’Arizona, le pyjama orange n’étant certainement pas sur la liste d’emplettes dont il charge son hôte équatorien. Visiblement soucieux de son apparence, il est peu probable qu’il se livre sacrificiellement pour la cause. Quant aux accusations qui sont portées contre lui pour justifier un mandat d’arrêt international, outre le fait que, sans doute concevables en pays luthérien, elles feraient hurler de rire un juge d’instruction parisien, elles ne sont qu’un artifice qui ne trompe personne. Et pourtant Assange reste confiné dans l’ambassade équatorienne de Londres, objet d’une détention arbitraire qui ne dit pas son nom. Comment ne pas être choqués par l’impuissance feinte des Européens face à une situation qui, pour complexe qu’elle soit, n’en relève pas moins d’un droit qui dans tout autre cas aurait été mis en oeuvre par les questions préjudicielles ? Si elle devait être soumise à l’appréciation du juge européen, son extradition serait en l’état impossible dans la mesure où les Etats-Unis qui réclament l’accusé n’offrent pas, dans le contexte sécuritaire des lois d’exception votées depuis 2001, de garanties en matière de droits de la défense et de peine raisonnable conformes à nos standards. Mais accusé de tous les maux avec les mots d’une rhétorique qu’on croirait puisée dans le vocabulaire des grands procès staliniens – le plus grave étant d’avoir, lors des premières publications de Wikileaks, mis en danger des militaires et des agents américains ou leurs supplétifs en révélant leurs noms – Assange reste l’hôte forcé de l’Equateur. On aimerait pourtant que le gouvernement américain, qui fut lui-même le premier à donner en pâture au public le nom d’un agent de la CIA lors de l’affaire Palmer, nous tienne le décompte des dommages réels engendrés par ces prétendues révélations.

Car si l’on excepte cet aspect sécuritaire, force est de constater que les documents publiés à intervalles réguliers par Wikileaks ne nous apprennent pas grand-chose – à l’inverse du cas Snowden qui, lui, a déclenché un séisme dont les répliques dévastatrices n’ont pas fini de secouer l’ensemble des armées et des services occidentaux.

Sur la guerre d’Irak par exemple, qui n’avait pas immédiatement réalisé que l’armée américaine replongerait dans ses vieux démons, ceux de la guerre du Vietnam du temps de l’Opération Phoenix, des missions Zipo et des Terror Squads, en la voyant ouvrir le feu dès les premiers jours sur des écoliers manifestant dans les rues de Bagdad ? Qui n’avait pas compris, dès la projection organisée par le Pentagone à l’été 2003 pour des membres du Congrès de La Bataille d’Alger de Pontecorvo, ou les interviews télévisés du général Aussaresses sans que soit jamais signalé sa condamnation en France pour apologie de crime de guerre, que les leçons de l’Histoire seraient une nouvelle fois balayées par une nation qui s’est toujours conçue comme l’éternel et renouvelé premier matin du monde ? Et ce n’est pas Wikileaks qui a inventé les miradors et les cages de Guantanamo, ni dénoncé la première le waterboarding puisque dès 1965 Jean-Luc Godard, dans Pierrot le fou, soumettait à cette torture son héros tombé entre les mains d’agents américains.

On pourrait en dire autant de toutes les soi-disant révélations sur les méthodes du Département d’Etat, et la stupéfaction de plus en plus mal jouée de nos dirigeants politiques qui découvrent à intervalles réguliers que l’Amérique nous espionne, comme ils s’aperçoivent chaque hiver qu’il peut neiger ou chaque été qu’il peut faire très chaud. Quant au contenu des écoutes, là encore rien de très renversant. Lors des toutes premières publications, les Français stupéfaits auraient ainsi découvert, outre sa vie sentimentale chaotique, le tropisme atlantiste de leur président de l’époque et le fait qu’il avait décidé sans entendre les objections de nos chefs militaires le retour dans le commandement intégré de l’OTAN avant même son élection. Or il suffisait d’écouter le bonhomme pour savoir tout cela, et c’est, toute immodestie assumée, ce que j’avais déjà expliqué dans mon Sarko l’Américain paru dès novembre 2007.

Et que prétend aujourd’hui dénoncer Wikileaks ? L’influence des pétromonarques saoudiens ou qataris dans la vie politique de nos démocraties, comme si les opinions américaine, britannique ou française ne l’avaient pas déjà compris depuis longtemps. On ne peut donc que s’amuser de la gesticulation de nos gouvernements qui crient au feu de l’incendie qu’ils allument, pour autant que le danger n’est pas dans ces révélations somme toute très anodines d’une évidence qui n’aura échappé à personne.

Tout ceci sert donc de prétexte au vote de législations de plus en plus restrictives des libertés publiques, comme celle entrée en vigueur en Espagne sur le droit de manifester, ou le texte français sur le renseignement français, des lois dont Voltaire écrivait dans son Dictionnaire philosophique qu’elles sont « établies par les besoins du moment, faites à mesure, au hasard ». Mais davantage que ces lois de circonstance ou que le recours à des méthodes orwelliennes, c’est l’abolition du droit qui semble être devenue l’arme d’un Occident américain qui avait pourtant fait de la légalité sa marque de fabrique et la raison de son succès.

Vieux tropisme, pourtant. Tocqueville, lorsqu’il se penche dans le Livre III Chapitre III de L’Ancien régime et la Révolution, sur la première « émeute FMI » que constitua la Guerre des farines de mai 1775, n’est pas tant choqué de la répression qu’orchestrèrent Turgot et Condorcet que du désaisissement de la juridiction parisienne pour aboutir, dans l’espace d’une journée, à la pendaison pour l’exemple de deux jeunes hommes de 16 et 18 ans pris au hasard parmi les émeutiers. Et le fondement de toutes les lois de type Patriot Act, depuis les Sedition et Alien Acts de la fin du XVIIIème siècle (dont l’une est toujours en vigueur) prises pour lutter contre la contagion jacobine et française après l’affaire Genet et la rupture par l’Amérique de son alliance de 1778 avec la France, réside dans la Suspension Clause de la Constitution de 1787, qui permet la suspension de l’Habeas Corpus.

Ce retour du refoulé ne semblait pourtant pas inquiéter les nations démocratiques, du moins jusqu’à ces dernières années. Ainsi lorsque le juge américain dès 2003, pour justifier l’extraterritorialité de Guantanamo et en exclure les règles de droit les plus élémentaires, est allé chercher un vieil arrêt londonien de Common Law concernant un pauvre Scandinave qui croupissait sur un ponton de Cornouailles en pleine guerre franco-anglaise, on a souri de l’archaïsme d’un système judiciaire accusatoire qui, à l’image de sa constitution rédigée du temps des rois, reste marqué par la lampe à huile et la marine à voile. Mais lorsque Barack Obama signe le National Defense Authorisation Act 2012 dont l’article 1021 autorise la détention sans limite et sans contrôle judiciaire de n’importe qui y compris de citoyens américains, on repense à ces instituteurs qui nous racontaient les lettres de cachet de nos rois, et on sourit déjà beaucoup moins.

Assange n’est finalement que le poisson-pilote de ce qui nous attend si nous laissons nos régimes parlementaires prendre eux aussi cette vilaine pente. On a ainsi abondamment glosé, et ce n’est pas fini, de l’exclusion du juge français des nouvelles prérogatives des agences de renseignement, mais on a beaucoup moins parlé de l’impossibilité de tout recours judiciaire si demain la directive européenne BRRD de juillet 2014, qui organise le bail in autrement dit le renflouement des banques par siphonage des comptes des épargnants et déposants, était mise en œuvre partout en Europe si l’incendie grec ne parvenait pas à être maîtrisé. Face à cette situation, la liberté d’expression va devoir à l’avenir tirer des bords. C’est pourquoi l’affaire Assange n’aura pas lieu, parce que c’est devenu l’affaire de tous.

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