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Pourquoi nos politiques de lutte contre le trafic de migrants passent (encore une fois) à côté du problème
©Reuters

Aveuglement ?

Pourquoi nos politiques de lutte contre le trafic de migrants passent (encore une fois) à côté du problème

La contrebande de migrants a explosé depuis la fin de l'ordre bipolaire. En dehors de certaines politiques mises en oeuvre en Italie, les solutions répressives élaborées pour lutter contre le trafic d'êtres humains n'ont pas prouvé leur efficacité. L'affaiblissement et l'éradication de ce trafic passera, entre autres, par l'arrêt de la criminalisation des migrations et la fin de la prohibition des drogues.

Fabrice Rizzoli

Fabrice Rizzoli

Fabrice Rizzoli (né en 1971) est co-fondateur et président de l'association Crim'HALT qui veut impliquer la société civile contre la criminalité. Il enseigne dans divers établissements universitaires. Docteur en science politique à l’université de Paris I (Panthéon-Sorbonne), il est spécialiste de la criminalité organisée et des mafias italiennes et coopère avec le Centre Français de Recherche sur le renseignement. Il a été chercheur à l'Observatoire géopolitique des drogues (OGD), chargé de mission à l'observatoire milanais sur la criminalité organisée (Omicron) dans le cadre du projet de recherche « Falcone » piloté par la Commission européenne. Ensuite, il a été officier de protection au ministère des Affaires étrangères (Direction des Français à l'étranger et des étrangers en France), puis à la Commission de recours des réfugiés (OFPRA). Il intervient régulièrement comme consultant et conférencier sur ces thèmes. Il anime le site mafias.fr (analyse au quotidien d'un phénomène complexe). Il a écrit La mafia de A à Z (aux éditions Tim Buctu), qui regroupe 162 définitions mafieuses, de A comme "Accumulation du capital" à Z comme "Zoomafia". Il est également co-fondateur du Salon "Des Livres et l'Alerte".

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Atlantico : L'Igad (l'Autorité intergouvernementale pour le développement) a récemment publié un rapport sur le trafic d'êtres humains entre l'Afrique subsaharienne et la Méditerranée.  En quoi le crime organisé est-il lié au phénomène migratoire ? De quel type d'organisations criminelles s'agit-il ? Depuis quand ?

Fabrice Rizzoli : J'ai pris connaissance du rapport fort intéressant et je note avec délectation que dès que des sources précises faisant état de noms de trafiquants ou encore de procès en cours sont citées, toutes les informations viennent d'Italie, pays de la mafia et de l'Antimafia et en pointe dans l'analyse et les politiques de lutte dans ces domaines. 

Le crime organisé est historiquement lié à la contrebande de migrants, il suffit de voir le film Le Parrain pour comprendre que la mafia sicilienne accompagne la diaspora notament à l'arrivée à New-York. 

Mais c'est certainement la chute du mur de Berlin et la fin d'un mode bipolaire qui voit exploser le trafic d'être humain qui, il convient de le rappeler, regroupes deux activités bien distinctes : d'une part, la contrebande de migrants et d'autre part, la traite des être humains. 

Le trafic de migrants est-il lucratif ? Est-il possible d'estimer les gains qui en sont tirés ?

Je ne suis en rien convaincu par les estimations que je vois circuler. Je suis encore plus perplexe face aux positions des journalistes qui affirment que  "les migrants rapportent plus que la drogue" suite à l'affaire des mafias traditionnelles de Rome qui ont pris le contrôle de certains centres de réfugiés en Sicile.  Il est impossible d'estimer les gains tirés du trafic de migrants mais il est certain que la drogue rapporte plus d'argent. De plus, dans le cas des mafias de Rome, il s'agit avant tout d'un phénomène d'infiltration de l'économie légale et non de contrebande de migrants. 

Quels sont les différents modes opératoires auxquels ont recours les organisations criminelles dans le trafic de migrants ?

Plusieurs modes opératoires existent. Des voyages "clés en main", c'est à dire pris en charge du début à la fin, sont planifiés par des organisations telles que les mafias chinoises, nigériannes ou mexicaines. Par ailleurs, les voyages des migrants peuvent également être découpés en plusieurs étapes : dans certains cas, des passeurs liés au crime organisé ne font passer qu'une seule frontière. Enfin, des passeurs non liés aux membres du crime organisé peuvent payer un impôt à ces derniers pour obtenir le droit de s'enrichir sur une activité criminelle. Par exemple, en Italie, des passeurs paient la mafia italienne pour avoir le droit de débarquer dans les criques calabraises et siciliennes

Le rapport évoque des complicété dans les institutions. Cela n'a rien de surprenant. En effet, qui est mieux placer pour ce trafic qu'un douanier ou un militaire?

Le lien entre certaines de ces organisations et des groupes terroristes est-il avéré ? 

Ce lien est avéré. En ce qui concerne les trajets au départ d'Afrique subsaharienne, le savoir-faire caravanier est mis à profit de tous les trafics. Des organisations criminelles achètent des armes à des terroristes qui les récupèrent ensuite sur des terrains de guerre. Quant aux terroristes, ils achètent de la drogue pour la revendre et financer leurs activités. Néanmoins, tant du point de vue des occupations que des objectifs, les organisations terroristes et les organisations criminelles ne sont pas identiques. En effet, les terroristes veulent LE pouvoir tandis que le crime organisé veut DU pouvoir pour avoir de l'argent. 

Selon vous, la fermeture des frontières et la surveillance des routes constituent-elles des solutions efficaces pour lutter contre le trafic de migrants  ?

Non ces solutions sont absolument inefficaces pour lutter contre le trafic de migrants. On peut aussi arrêter de vivre, stopper le commerce international ou encore faire péter la Terre à coup de bombes nucléaires pour résoudre le problème des migrants. 

Une mesure intelligente consisterait à arrêter de criminaliser les migrations. En Italie, Silvio Berlusconi a grippé le sytème de gestion et de régulation des migrants à partir de 2001 alors que ce système fonctionnait de manière fluide. Suite à cette décision, les premiers bateaux ont commencé à couler. Cela a permis à Silvio Berlusconi de mettre en place une politique électoraliste anti-immigrés s'appuyant sur ses chaînes de télévision qui diffusaient en boucle de l'Albanais ivre au volant. De la à comparer cette politique à celle de l'Europe aujourd'hui...

Le rapport évoque "l'amélioration de la coopération internationale" comme une solution au trafic de migrants. Cette proposition a de quoi faire rire et est un cache sexe de l'incompétence et de l'ignorance.

Quelles mesures seraient alors plus à même de produire des résultats ?

En premier lieu, il faut mettre fin à la prohibition des drogues pour que les forces de police, au lieu de se concentrer sur la "traque de la boulette" en France, puissent se consacrer aux cambriolages, à l'évasion fiscale et à la contrebande de migrants. 

Deuxièmement, Il faut confisquer administrativement les biens des criminels professionnels et de leurs complices (avocats , sociétés etc.) sans condamner pénalement les propiétaires.

Enfin, il faut que les biens mal acquis confisqués soient redistribués. Ainsi, la maison d'un chef du crime organisé pourrait être reconvertie en centre d'accueil pour migrants... En ce qui concerne la réutilisation des biens mal acquis, là encore l'Italie a une longueur d'avance et montre l'exemple... (1)

(1) Voir à ce sujet : http://flarenetworkfrance.blogspot.fr/2012/11/antimafia-redistributive-la-lecon-de.html

Propos recueillis par Emilia Capitaine

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