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©ANGELA WEISS / AFP

Did you assume my gender ?

Pourquoi LGBTQ+ pourrait devenir GBTQ+ : bienvenue dans le marasme des luttes non-genrées

Au cours de la Bradford Pride qui s'est tenue samedi dernier, des lesbiennes ont manifesté sous le slogan "lesbians don't have penises", réclamant le droit de choisir leur partenaire en fonction du sexe et non de l'identité de genre.

Nicolas Moreau

Nicolas Moreau

Diplômé d'école de commerce, Nicolas Moreau a exercé en tant qu'auditeur pendant une décennie, auprès de nombreux acteurs publics, associatifs et privés.

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Atlantico : Selon certaines lesbiennes, les organisations LGBT ne défendent ni ne représentent le groupe L (Lesbian). De quoi ce conflit interne au groupe LGBT est-il le symptôme ?

Nicolas Moreau : Les militantes lesbiennes du mouvement “Get the L out” (« Sortez le L ») ont manifesté pour la première fois à Londres en 2018 contre le mouvement LGBTQ. Elles se sentent effacées et trahies par un mouvement qui prétendait les représenter, et qui a été détourné de manière hostile par les transactivistes (T), les queers (Q), et leurs alliés, dont les intérêts sont opposés aux leurs.

La philosophie du mouvement transgenre avance par exemple qu'un homme peut s'identifier lui-même comme « lesbienne » (ce qui en fait une lesbienne à pénis…), et considère que les femmes lesbiennes qui refuseraient d’avoir des relations sexuelles avec ces hommes seraient transphobes.

Cette même philosophie réclame l’ouverture aux femmes transgenres (mâles biologiques) des espaces réservés aux femmes, comme les vestiaires et les refuges pour femmes battues. Or l’idée pour ces femmes lesbiennes de se retrouver nez à nez avec un pénis dans les espaces réservés aux femmes est loin de faire l’unanimité, d’autant que des dérives ont pu être constatées.

(Ces thématiques ne concernant que peu les hommes gays et les hommes transgenres, pour des raisons de gabarit physique. Si les femmes lesbiennes peuvent légitimement se sentir menacées par des femmes transgenre de 30kg et 30cm de plus, les hommes gays le seront nettement moins par des hommes transgenre beaucoup plus légers. La question se pose également dans le cadre de compétitions sportives où des femmes transgenre, gavées de testostérone depuis leur puberté, écrasent leurs opposantes).

Les intérêts de ces lesbiennes se heurtent ainsi de plein fouet à ceux des transactivistes, ce qui provoque des frictions au sein du mouvement LGBT.

Ces frictions sont le symptôme de trois grandes tendances :

  • Des dérives du progressisme d’abord, et de cette course à l’acceptation des minorités qui se fait par le truchement du conflit, de la course au plus opprimé, et de l’attaque personnelle.

 

Les accusations de phobie permettent de mettre la pression sur des influenceurs soucieux d’afficher leur vertu, ou simplement soucieux de ne pas être accusés à leur tour. Ces accusations ont aussi l’avantage de clore tout débat et d’effacer toute nuance. Les demandes de reconnaissance et de droits particuliers s’en trouvent grandement facilitées.

 

Ces attaques sont portées sans mesure, ni retenue. La méthode est comparable à celle des syndicats les plus radicaux, persuadés qu’une intransigeance et un refus de tout compromis permettent d’en obtenir toujours plus que par la négociation.

 

Fort logiquement, les accusations en transphobie se multiplient pour des raisons analogues.  L’intransigeance des transactivistes les pousse à attaquer quiconque ne reconnait pas pleinement l’ensemble de leurs revendications. Les lesbiennes refusant de coucher avec des hommes se disant femmes et lesbiennes, mais arborant un pénis, ne sont pas épargnées par ces accusations, menaces et agressions physiques.

 

  • De l’effondrement des approches de convergence des luttes ensuite, car les intérêts des uns et des autres finissent toujours par entrer en conflit. Dans ce cas, les moins intransigeants sont ceux qui perdent du terrain en premier, par les concessions qu’ils acceptent quant à leurs revendications. Les femmes étant souvent les premières à être sommées de céder, la cause féministe recule globalement. Le cas des femmes mises en danger par l’accès à leurs refuges à des hommes se disant femmes, en est un exemple frappant. Pour faire progresser la cause transgenre, la cause féministe est sommée de plier.

 

  • D’une fragmentation continue de la société, enfin, lorsque que la culture de ce qui différencie les individus efface la culture de ce qui les rapproche.

 

Certains membres de la LGBT se sont opposés à cette "manifestation dans la manifestation", expliquant que les lesbiennes n'avaient pas le droit d'opprimer les femmes transgenres en refusant d'avoir des relations avec elles. La LGBT ne risque-t-elle pas, à terme, de périr de ses propres contradictions ?

Les contradictions sont fortes en effet et depuis le départ la question qui se pose est : que fait le T avec les LGB ?

Les termes lesbienne, gay et bisexuel (LGB) décrivent l'orientation sexuelle d'une personne. En revanche, le terme transgenre (T) n'a rien à voir avec l'orientation sexuelle. Il désigne des personnes dont « l'identité de genre » qu’ils ressentent ne correspond pas au sexe qui leur a été « assigné à la naissance ». Dit plus simplement, il correspond à des personnes dont le genre ressenti et le sexe biologique divergent, ce qui peut pousser certains à devenir transsexuels en changeant de sexe par des opérations et des traitements hormonaux.

Le schisme aurait pu se produire à la fin des années 1980, lorsque le T a été ajouté au LGB, mais les causes communes comme la propagation du VIH ou les violences envers les LGB et les T ont maintenu l’illusion d’une minorité homogène et cohérente. Force est de constater que les points communs ne sont pas si nombreux que cela.

Il est donc à prévoir un fractionnement du mouvement en sous-mouvements distincts, aux intérêts soit divergents soit opposés.

De plus, comme tous les autres mouvements, le LGBT n’est pas épargné par les grandes oppositions philosophiques entre les modernes (croyant à la science, à l’objectivité et à l’expertise), et les post modernes (qui affrontent le désenchantement du monde par un retour aux croyances, une préférence pour la subjectivité sur l’objectivité, et une préférence pour l’expérience sur l’expertise). Les revendications loufoques, privilégiant l’expérience et le ressenti des individus sur les affirmations de la science, sont des avatars de cette post modernité. Ils viennent bousculer une société jusque-là moderne et rationnelle, et s’imposent jusque dans le droit.

La dislocation du mouvement LGBT semble donc inéluctable.

 

A quelles impasses mène cette furie actuelle des minorités, caractéristique de la lutte pour le droit des transgenres ? Quels dangers court une société concernée par cette course au plus petit dénominateur (minorité sexuelle, ethnique ou sociale) ?

Comme dans le cas des lesbiennes de Bradford, qu’il s’agisse de l’antiracisme, du féminisme ou du mouvement LGBT, la valorisation de cette nouvelle tendance au droit à la différence exacerbée finit par se retourner contre les vraies victimes de racisme, de sexisme, d’homophobie et de transphobie. Le cœur de chacune de ces luttes est masqué et ridiculisé par des revendications absurdes, inefficaces et parfois contre productives comme l’écriture inclusive, la PMA pour les hommes transgenres ou encore dernièrement la suppression de la dysphorie du genre du registre DSM des maladies mentales.

Si cette nébuleuse post-moderne poursuit son noyautage, il faudra faire son deuil de nombreux acquis sociaux et imaginer un retour à la ségrégation ethnique, comme en témoigne la mode des réunions en non-mixité, à l’apartheid sexiste, car des néo-féministes demandent des rames de métro par sexe, ou encore au retour à une homophobie d’état, car les lois autorisant l’auto-identification à un sexe (comme au Canada) criminalisent l’idée selon laquelle une lesbienne est nécessairement une femme homosexuelle. Au final, les progrès acquis dans des temps de modernité seront effacés par les conquêtes de l’ère post moderne.

Par ailleurs, cette course à la différence est porteuse d’une fragmentation de la société, dans laquelle ce qui unit les citoyens est effacé au profit de ce qui les différencie. La Nation, qui unit l’ensemble des citoyens, s’efface ainsi au profit de communautés de plus en plus petites et de moins en moins influentes (du pain bénit pour nos dirigeants politiques).

Avec la disparition de la Nation disparaissent surtout ses apports en termes de sécurité (tant vis-à-vis de l’extérieur que par la cohésion sociale qu’elle apporte). La notion de solidarité nationale, notamment, disparaîtra petit à petit au profit d’une solidarité intra-communautaire nettement moins efficace et nettement moins redistributive.

Le danger est la dislocation prévisible de la société, de la même manière que la dislocation du mouvement LGBT est prévisible. Toutes les sociétés occidentales étant touchées à plus ou moins grande échelle par les ravages de la post modernité, c’est la civilisation occidentale dans son ensemble qui est menacée.

 

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