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Pourquoi les Etats-Unis auraient intérêt à importer la CGT chez eux (et ce que ça dit du niveau d'emploi nécessaire pour se permettre ce syndicalisme-là)
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Martinez goes to Hollywood

Pourquoi les Etats-Unis auraient intérêt à importer la CGT chez eux (et ce que ça dit du niveau d'emploi nécessaire pour se permettre ce syndicalisme-là)

Bien que le marché du travail américain soit en situation de plein emploi, les salaires, en particulier ceux des moins qualifiés, n'augmentent pas. Une opportunité pour des syndicats aussi désavoués qu'en France de se battre pour les salariés.

Christine  Rifflart

Christine Rifflart

Christine Rifflart est economiste senior au Département analyse et prévision de l'OFCE. Elle est particulièrement intéressée par l'économie américaine.

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Jean-Christian Vinel

Jean-Christian Vinel

Jean-Christian Vinel est Maître de conférences en histoire des Etats-Unis à l'université Paris-Diderot (SPC). Spécialiste d'histoire sociale et politique, il est l'auteur de The Employee: A Political History, Philadelphie: The University of Pennsylvania Press, 2013 et de La Grève en Exil? Syndicalisme et démocratie aux Etats-Unis et en Europe de l'ouest, XIXe-XXe, Nancy, Arbre Bleu éditions, 2014.

 
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Atlantico : Aux Etats-Unis la tension exercée par le plein emploi (4,9% de chômage) sur le marché du travail ne provoque pas d'augmentation des salaires. Comment expliquer ce phénomène ? 

Christine Rifflart : Depuis octobre 2015, le taux de chômage est égal ou inférieur à 5 %, soit un niveau très faible et inférieur à ce que l’on appele le taux de chômage d’équilibre qui se situe plutôt aux alentours de 5,5 %. Logiquement, ce taux de chômage observé aurait donc dû provoquer des frictions sur le marché du travail et entraîner des hausses de salaires du fait de la pénurie de main d’oeuvre. Or, on observe une accélération des salaires depuis un an mais qui reste extrêmement modérée. La principale raison est la très nette dégradation du marché du travail aux Etats-Unis depuis 2008. Les gens ne sont pas au chômage mais multiplient les petits boulots, mal payés. Une partie des personnes licenciées s’est exclue du marché du travail, car leurs chances de retrouver un travail sont faibles. Malgré tout, elles restent présentes et peuvent freiner l’évolution des salaires. Les salaires des travailleurs peu qualifiés restent donc très bas. Les tensions se retrouvent davantage sur le segment des plus qualifiés

Selon une étude VoxEU (voir ici), l'augmentation des salaires, et l'instauration de salaires minimum auraient pour conséquence de réduire les inégalités sociales. Quelles politiques de salaires observe-t-on aux Etats-Unis, en particulier concernant les emplois peu qualifiés ?

Christine Rifflart : Oui, une hausse des bas salaires et notamment du salaire minimum pourrait aider à réduire les inégalités et aller à l’encontre de la tendance que l’on observe depuis plusieurs années. Depuis deux ans, le revenu médian des ménages américains baisse avec des riches qui deviennent de plus en plus riches, des pauvres de plus en plus pauvres et une classe moyenne qui implose. Aujourd’hui, 3,3 % des travailleurs sont payés au niveau du salaire minimum fédéral (7,25 $ l’heure depuis juillet 2009). Il faut rappeler qu’avant l’arrivée d’Obama, le salaire minimum légal était à 5,85 $. De nombreux états appliquent un salaire minimum plus élevé. Une ville comme New York prévoit de le faire passer à 15 $ de l’heure d’ici fin 2018. Et pourtant, les inégalités de revenus se sont accrues. Mais la qualité du travail se dégrade avec le morcellement des postes de travail. De plus, le problème des inégalités de revenus tient aussi à la répartition de la richesse avec une classe de rentiers qui perçoit des revenus financiers extrêmement élevés.

Quel rôle les représentants des salariés pourraient-ils jouer justement dans cette instauration de salaires minimum ?

Christine Rifflart : Il faut bien sur faire respecter la loi et aussi ouvrir la couverture aux jeunes qui souvent ne bénéficient même pas de ce minimum. Les représentants des salariés doivent défendre les  conditions de travail et les salaires. Mais le contexte ne favorise pas de fortes avancées sociales. Les mouvements sociaux n’ont jamais été aussi faibles que depuis le déclenchement de la crise de 2008 et malgré la baisse du taux de chômage, on n’observe pas de revendications conduites par les syndicats ou les salariés. 

Jean-Christian Vinel : Il est important de dire qu'il n'y a jamais eu aux Etats-Unis des conventions collectives comme celles qui existent en France depuis le Front populaire. En revanche, depuis le New Deal, il existe la possibilité de signer des accords d'entreprise qui sont négociés par les représentants des salariés et les entreprises.

Quel rôle peuvent-ils jouer ? Aux Etats-Unis, les syndicats doivent être élus à la majorité réelle pour être considérés comme représentatifs. Or, ces derniers souffrent depuis une vingtaine d'années dans un environnement juridique et politique très favorable au patronat. Aujourd'hui, ils représentent moins de 7% des salariés (même si dans le public, ce chiffre s'élève à 35%). L'immense majorité des salariés n'est donc pas représentée. Il y a bien sûr eu des tentatives de réformes en 2008 pour leur donner plus de poids (L'Employee Free Choice Act), mais ces tentatives ont échoué.

La deuxième chose qu'ils peuvent faire, c'est encourager les élus, notamment au Congrès américain, pour qu'ils votent une loi prévoyant l'augmentation du salaire minimum. Le salaire minimum actuel est effectivement très loin du pouvoir d'achat qu'il permettait d'avoir dans les années 1960. Les syndicats pourraient s'y essayer en dépit de leur faible légitimité à travers leurs liens avec les élus démocrates, car les syndicats participent au financement des campagnes de leurs candidats. Mais il faut reconnaître que les démocrates, minoritaires à la Chambre des représentants, n'en ont pas le pouvoir actuellement.  

Quelles sont justement les différences entre les Etats-Unis et la France pour ce qui est des relations entre les différents partenaires sociaux ? Une personnalité telle que Philippe Martinez aurait-elle les mêmes marges de manœuvre qu'en France par exemple ? 

Jean-Christian Vinel : Aujourd'hui, il est difficile de l'imaginer parce qu'il y a une très forte réticence aux Etats-Unis à l'égard de la négociation collective dans les entreprises. Mais une personnalité telle que Philippe Martinez aurait pu exister dans les années 1950, on pense notamment à des leaders notables comme Walter Philip Reuther, président des syndicats de l'automobile, ou encore John Lewis, le président du syndicat des mineurs, qui déclencha une grève très controversée en 1943, en plein effort de guerre. Mais votre question pose aussi celle de la grève aux Etats-Unis, et de la perception qu'en a l'opinion.

Si la grève a toujours existé aux Etats-Unis -elle fait partie intégrante de l'histoire sociale-, elle n'a jamais acquis de réelle légitimité et ne fait pas l'objet d'une protection juridique efficace. Depuis les années 1970, le patronat américain s'est élevé --avec le concours des briseurs de grèves et des cabinets spécialisés en gestion du conflit-- contre cette pratique qu'il perçoit comme une violence faite aux mécanismes du marché et, de fait, la grève a largement décliné.

 

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