Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Economie

Business plan

Pourquoi les différences de rémunération entre hommes et femmes ne sont plus du tout celles qu’on répète complaisamment

De nos jours, le salaire des femmes tend à croître plus rapidement que celui des hommes, du moins jusqu'à 40 ans. Le facteur du sexe ne serait plus le critère principal pour expliquer les différences de salaire entre les hommes et les femmes. Explications.

Jean-François Amadieu

Jean-François Amadieu

Jean-François Amadieu est sociologue, spécialiste des déterminants physiques de la sélection sociale. Directeur de l'Observatoire de la Discrimination, il est l'auteur de Le Poids des apparences. Beauté, amour et gloire (Odile Jacob, 2002), DRH le livre noir, (éditions du Seuil, janvier 2013) et Odile Jacob, La société du paraitre -les beaux, le jeunes et les autres (septembre 2016, Odile Jacob).

Voir la bio »

Atlantico : Dans un article sur spiked.com, l'auteure tend à affirmer que les écarts de salaire entre hommes et femmes se réduisent en Grande-Bretagne. Du classique 20%, on serait en fait plus près de 9,4% si l'on prend en compte des facteurs liés à l'âge ou au secteur économique. Qu'en est-il de la situation en France ?

Jean-François Amadieu : En France, l’écart entre les salaires des femmes et des hommes est similaire à celui de la Grande Bretagne en ce qui concerne les emplois du privé et des entreprises publiques. Alors qu’il est en première analyse de 19% (en équivalent temps plein) il est en revanche de 9,9 % (en 2013 selon l’INSEE) si l’on tient compte du secteur d’activité, de l’âge et de la catégorie socioprofessionnelle. En se penchant notamment sur les postes précisément occupés (et non les seules CSP), en tenant compte des interruptions d’activité et de l’ancienneté dans les postes ou des régimes de travail (heures supplémentaires), la différence de salaire est plus faible. Dans la fonction publique, les écarts "toutes choses égales par ailleurs" sont nettement plus limités en raison des grilles de traitement. La quasi-totalité des écarts de salaires s’explique par des carrières moins favorables, et par l’occupation de postes moins rémunérateurs dans des secteurs d’activité moins lucratifs. C’est surtout la question du plafond de verre, de l’orientation vers des emplois "féminisés", du choix que certaines femmes font en matière de formation et de carrière ou celle de la valeur de ces postes qui se pose. Lorsque l’on travaille sur des données d’entreprise très précises, on peut observer des discriminations salariales "toutes choses égales par ailleurs" mais il ne faut pas les confondre avec le constat d’ensemble qui ne tient pas toujours compte des effets de structure.

L'enquête de l'auteure laisse apparaître que les femmes d'une vingtaine d'années gagnent plus que les hommes de leur génération. Pourtant, à partir de 40 ans, un écart minime prend forme entre les salaires des femmes et celui des hommes. Quelles en sont les raisons (plan de carrière différent, différentes aspirations, période de maternité, etc.) ?

En France aussi, les différences de salaires augmentent avec l’âge. La carrière des femmes de 40 ans ou plus a souvent été pénalisée par les interruptions dues à la maternité et l’éducation des enfants. Et l’âge au mariage comme la naissance des enfants interviennent plus tardivement. D’autre part, les niveaux de diplôme des femmes et donc leur qualification ont nettement progressé.

Plus que la différence de sexe, l'auteure met en avant les discriminations sociales au centre des différences de rémunérations. Qu'en pensez-vous ? Le discours féministe sur la question est-il devenu obsolète ?

A diplôme égal, le salaire d’un bachelier enfants de cadres est de 17% plus élevé que celui de son camarade fils d’ouvrier. L’origine sociale joue très fortement mais elle est pourtant totalement occultée. Le plus révélateur de cette ignorance est le fait que le défenseur des droits lui-même n’évoque jamais cet aspect  et alors que "l’origine" est bien inscrite dans notre loi comme dans la convention de l’OIT C111 sur les discriminations dans l’emploi, il l’a traduit par "origine nationale". Par ailleurs, les différences de rémunération et de patrimoine entre les individus les plus riches et les autres n’ont cessé de progresser dans la plupart des pays, parfois de façon vertigineuse comme aux Etats-Unis. Dans ces conditions, l’urgence est de remédier à ces inégalités et à ces discriminations sociales. Le fait que des femmes accèdent à des postes de dirigeante de grande entreprise ou que des hommes connaissent à leur tour des interruptions d’activité en raison du chômage ne fait que répartir entre les sexes la richesse ou la misère. C’est le reproche principal qui est adressé aux politiques de "diversité". En mettant un focus sur le sociétal, on en oublie le social. Les vifs échanges entre Bernie Sanders et Hillary Clinton illustrent cette opposition. Madeleine Allbright, voulant soutenir Hillary Clinton, a promis les flammes de l’enfer aux femmes qui ne soutenaient pas les autres femmes. Pense-t-on que l’évènement ou la révolution consiste à élire une femme comme on avait élu un noir ou bien que la réduction des inégalités sociales est la priorité, quel que soit le candidat qui la porte ?

Quels autres facteurs jouent en faveur des discriminations ? Existent-ils des caractéristiques typiquement françaises ?

L’économiste américain et Nobel Kenneth Arrow estime que la moitié des écarts de salaires entre salariés sont inexpliqués. Il avance que 15% de ces différences proviendrait du réseau familial ou d’amis que le salarié met à profit pour gagner davantage à l’embauche et pour faire carrière. Ce phénomène est très marqué en France où nombre d’emplois sont obtenus via ses proches. Autre exemple, le défenseur des droits a récemment mené un sondage sur les discriminations liées à l’apparence physique lors des recrutements, or les salaires sont très dépendants du physique, par exemple de la taille ou du poids des personnes.

Il est fait mention dans l'article de l'évolution des salaires, et on constate que celui des femmes augmente plus vite que celui des hommes (+74,5% contre 57,4%). Comment expliquer cette augmentation à deux vitesses?

Les écarts de salaires entre femmes et hommes se réduisent peu à peu. Les entreprises mettent notamment en place des plans de rattrapage salarial et dynamisent les carrières des femmes, car c’est sur la question du sexe que les législations sont les plus avancés.

L'auteure explique dans son article que la fin de l'industrie a favorisé l'emploi des femmes sur de nouveaux postes. Aujourd'hui, 60% des vétérinaires ou des avocats-conseillers en Grande-Bretagne sont des femmes. Comment expliquer cette tendance ? Est-elle aussi visible en France ?

Plusieurs professions se sont clairement féminisées également en France. Les métiers que permettent les études de droit en sont un exemple.

Est-ce que les femmes ont une part de responsabilité dans ces différences de rémunération ?

Il est évident que les femmes font des choix qui impactent leur salaire et leur carrière : préférence scolaires, type d’emploi, temps de travail, rapport à la maternité, ambition, équilibre travail-famille, choix de conjoints plus âgés et avancés dans leur carrière, etc. Bien entendu, ces choix s’exercent dans un environnement qui façonne ou contraint les décisions des femmes.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !