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Crédits Photo: Reuters
Dans plusieurs documents retrouvés dans l'ancienne cache de Ben Laden, ce dernier exprime les raisons pour lesquelles l'instauration d'un califat dans le monde est une erreur stratégique

Un objectif, deux stratégies

Pourquoi les califoutraques islamiques auraient mieux fait d’écouter Ben Laden

Même si les objectifs d'Al-Qaïda et du courant expansionniste emmené par Abou Bakr al-Baghdadi en Irak sont sensiblement les mêmes, à savoir l'instauration d'un Islam radical, les deux stratégies n'en sont pas moins différentes. Ainsi, dans des documents retrouvés dans la cache de Ben Laden, ce dernier se positionnait contre l'instauration d'un califat islamique, qui pourrait unir en un front commun ses ennemis.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico : Dans plusieurs documents retrouvés dans l'ancienne cache de Ben Laden, ce dernier exprime les raisons pour lesquelles l'instauration d'un califat dans le monde est une erreur stratégique. En effet, il imagine qu'unir une armée de conquête pourrait permettre de "remporter de nombreuses victoires dans un premier temps, mais une défaite à long terme". Entre autres raisons, il évoque le fait qu'offrir aux ennemis de l'Islam radical un Etat identifié leur donnerait l'opportunité de s'unir contre celui-ci. A quel point pouvons-nous aujourd'hui dire que l'instauration du califat par l'EIIL vérifie cette prédiction ? Quelles sont les alliances hier improbables et que nous voyons se dessiner aujourd'hui ?

Alain Rodier : Abou Bakr al-Baghdadi alias le "calife Ibrahim" suit une stratégique complètement différente "d’Al-Qaida central" basé au Pakistan. Il ne fait que reprendre la politique du père fondateur d’Al-Qaida en Irak (2003/2004), le Jordanien Abou Moussab al-Zarqaoui. Alors qu’Oussama Ben Laden voulait s’en prendre à ce qu’il qualifiait "d’ennemi lointain", les Etats-Unis et, plus généralement l’Occident el les sionistes, Al-Qaida en Irak (puis l’Etat Islamique d’Irak et du Levant avant de devenir Etat Islamique tout court) s’en prenait à "l’ennemi proche", c’est-à-dire les régimes en place dans les pays musulmans jugés comme corrompus et "aux ordres des impies". Ben Laden était très inquiet des conséquences de cette manière de procéder contre d’autres musulmans. Son adjoint de l’époque, le docteur al-Zawahiri aujourd’hui devenu numéro un, avait d’ailleurs officiellement réprouvé les attentats aveugles lancés par al-Zarqaoui contre les populations chiites d’Irak.

La rumeur a même couru, à l’époque, que les Américains ont pu "neutraliser" Zarqaoui (en 2006) grâce à des renseignements aimablement fournis par Al-Qaida central qui s’est ainsi débarrassé d’un gêneur. Après une période de profil bas due en grande partie par la lutte menée par les tribus sunnites contre Al-Qaida en Irak, ce à l’instigation de Washington, ce mouvement islamique radical irakien a commencé de renaître de ses cendres. Son action a été facilitée par le fait que le premier ministre al-Maliki s’est livré à une politique sectaire destinée à évincer tous les sunnites des rouages administratifs et militaires du pays. Les tribus sunnites sont donc entrées en dissidence contre le pouvoir de Bagdad. Al-Baghdadi qui a pris le commandement d’AQI (Al Qaida en Irak, ndlr) en 2010, son prédécesseur ayant été tué lors d’une opération conjointe des forces irako-américaines, a étendu son influence dans le pays, particulièrement en infiltrant toutes les grandes villes sunnites. Ainsi, depuis des mois, Mossoul était placée en coupe réglée, les habitants devant régler un impôt révolutionnaire au mouvement.

Ben Laden se désolait de cette situation - comme celle provoquée par d’autres djihadistes jugés trop "zélés" dans d’autres régions du monde - sentant bien que cette guerre interne au monde musulman allait permettre certes de "remporter des bataille mais de perdre la guerre à terme". Il était hostile à la lutte déclenchée contre les chiites, en particulier parce que nombre de membres d’Al-Qaida avaient trouvé refuge en Iran après l’invasion de l’Afghanistan en 2001. Il faut aussi se rappeler qu’une partie de sa famille était en résidence surveillée à Téhéran.

Pour la petite histoire, les pasdaran (Corps des gardiens de la révolution islamique en Iran, ndlr) ont encadré une branche d’Al-Qaida pour pouvoir mener des opérations extérieures sous "faux pavillon". Cette organisation était dirigée par Saif al-Adel, un ancien colonel des forces spéciales égyptiennes qui a failli prendre la succession de Ben Laden. On ne sait pas ce qu’il est devenu aujourd’hui. Pour Al-Qaida central, une neutralité vis-à-vis de Téhéran, et donc plus généralement des chiites, était donc de mise. Al-Baghdadi est allé contre cette politique en s’attaquant au pouvoir en place à Damas, des Alaouites proches des chiites. La rupture avec Al-Qaida central date de l’été 2013, Al-Zawahiri lui ayant ordonné - en vain - de concentrer ses opérations en Irak. Pour la Syrie, la branche officielle d’Al-Qaida est le Front Al-Nosra qui, curieusement, est une émanation de l’Etat Islamique d’Irak ! Lorsque l’EIIL (Etat islamique d'Irak et du Levant, ndlr) s’est attaqué frontalement à l’Irak à partir de décembre 2013, il s’en est pris d’abord au pouvoir central en conquérant la majeure partie de la province d’Al-Anbar. Il a poursuivi son mouvement vers le Nord en s’attaquant aux populations chrétiennes et yézidis qui étaient protégées par les Kurdes. Déjà en Syrie, il s’en était pris aux enclaves kurdes, particulièrement dans le nord-est du pays.

Résultat, aujourd’hui, le califat (Etat Islamique) se retrouve opposé au régime de Damas, à l’opposition armée au régime de Damas, au régime de Bagdad, aux Kurdes (en Syrie et en Irak), aux Iraniens (en Syrie et en Irak où ils ont dépêché des unités des pasdaran), au Hezbollah qui est aux ordres des Iraniens, à l’armée libanaise, à l’Arabie saoudite qui craint pour son intégrité, aux Américains et aux Français… Globalement, cela commence à faire beaucoup, même s’il n’y a pas de coordination entre ces différentes parties. Des face à face étranges doivent parfois avoir lieu à l’aéroport de Bagdad entre conseillers américains, iraniens, russes (la Russie fournit des armes et des munitions à la Syrie et à l’Irak)… Quant à la Turquie, elle est accaparée pour l’instant dans des problèmes de politique intérieure qui font suite à l’élection d’Erdogan, le président de l’AKP au poste de président de la République. Toutefois, elle a déclenché une aide humanitaire importante, préférant monter des camps de réfugiés en territoire irakien que sur son sol.

Le gouvernement irakien, actuellement en phase de transition, voit naître une certaine unité contre le danger islamiste que représente l'EIIL. Jusqu'à quel point les différents courants politiques pourraient-ils s'unir pour défendre une démocratie irakienne naissante ?

Il va être très difficile de recréer un gouvernement de coalition, les sunnites étant extrêmement méfiants, sans doute à juste titre suite à l’expérience al-Maliki. L’objectif des Kurdes est simple : obtenir enfin un Etat avec le contrôle des champs pétroliers du nord. Bien sûr, une étape intermédiaire peut être une "large autonomie", mais ce statut ne trompe personne. A noter qu’en ce qui les concerne, une union sacrée est en train de se constituer face à l’ennemi du califat entre les peshmergas de Barzani, le PKK (mouvement indépendantiste actif en Turquie) et les Kurdes de Syrie.

Dans son projet d'instaurer un califat au Yémen, Ben Laden déclarait d'ailleurs en évoquant les Américains que leur "plus grand ennemi est capable de renverser n'importe quel califat dans le monde". Alors que Barack Obama fait face à de plus en plus de critiques au sein de sa majorité sur son allergie à l’interventionnisme, de quels moyens dispose-t-il pour combattre les islamistes de l'EIIL ? 

Le cas du Yémen est très inquiétant. Pour le moment, Al-Qaida dans la Péninsule Arabique (AQPA) est encore fidèle à Al-Qaida central. Mais pour combien de temps ? Déjà plusieurs responsables se félicitent des succès remportés par l’EI en Irak et en Syrie. Sanaa est confronté à la rébellion djihadiste dans le sud et l’est du pays et aux tribus al-Houthi proches des chiites dans le nord-ouest. Les Américains apportent une aide discrète en se livrant à nombre de frappes de drones sur des responsables djihadistes. Mais la stabilité de l’Etat yéménite reste extrêmement fragile. L’Arabie saoudite craint beaucoup la fragilisation de cet Etat qui pourrait constituer, à terme, une base de départ pour attaquer le royaume. Malgré leurs efforts, les Américains ne sont pas parvenus à stabiliser la situation. Il faut dire que la multiplication des foyers de tension complique considérablement la situation. En effet, il ne faut pas oublier ce qui se passe en Somalie, au Kenya, au Nigeria, au Sahel, en Libye…

La semaine dernière, l'armée américaine avait accepté de soutenir les combattants peshmergas en mettant en oeuvre des frappes aériennes sur des objectifs islamistes de l'EIIL. Ce mode de guerre, impliquant notamment des drones comme au Pakistan, pourrait-il se systématiser dans la région ?

Comme je le disais précédemment, il y a trop de "fronts". Les moyens, même américains, sont limités. Le parlement libyen demande aujourd’hui à bénéficier de la "protection internationale" pour défendre ses populations civiles. Ce qui se passe en Irak a certainement inspiré cette requête. Ce qui est dommage, c’est que l’Occident est en train d’essayer d’éteindre les incendies qu’il a grandement contribué à déclencher. Cela démontre un manque de perspective à long terme des dirigeants occidentaux en matière de politique internationale. Maintenant, il faut gérer dans l’urgence des situations dramatiques mais extrêmement complexes, et ce, avec des moyens qui s’amenuisent de jour en jour en raison de la crise économique. Au fait, on peut se poser la question de ce que les pays arabo-musulmans pourraient faire pour tenter de participer à la résolution de ces crises qui les concernent au premier chef.

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